mardi 3 mars 2026

“Fallen” ♦ Chapitre 33



 Nathaniel était de bonne humeur ce jour-là. Ce fut du haut de toute sa condescendance et derrière un sourire prétentieux qu’il ouvrit la porte à Ambre et sa petite-amie.

 — T’es là plus tôt que ce que j’aurais pensé.
 — Oh ta gueule, aboya sa sœur en pénétrant dans l’appartement avant de s’y faire officiellement inviter, claquant lourdement ses talons hauts sur le parquet.

 Nathaniel hocha la tête en guise de salut à Priya et ferma la porte derrière elle.

 — C’est bien toi qui avais dis que si je voulais te voir je devrais rentrer sur Amoris, non ? lui rappela-t-il.
 — Il faut bien que je vérifie dans quelles conditions tu vis ! Te connaissant tu aurais été capable d’accepter de louer un taudis si ça te rapprochait de ton fichu stage.

 Ambre, les bras fermement croisés sur un fin manteau gris, observait les lieux, les sourcils froncés et la mine sévère, à la recherche du moindre vice qui pourrait l’aider à le persuader de rentrer. Priya restait en retrait, un sourire aux lèvres. Elle et Nathaniel échangèrent un regard amusé.

 — La route a dû être longue, dit-il en se dirigeant vers la cuisine, cachée derrière un rideau de perles brunes en guise de portes. Je vous offre quelque chose à boire ?
 — Un café, répondit sa sœur.
 — Un thé pour m-
 — Oh putain Nath ! Qu’est-ce que c’est que ça ?!

 Le jeune homme les rejoignit au salon dans un sursaut, une main fermement accrochée à l’ouverture de la cuisine pour ne pas tomber. Les perles glissèrent doucement de son front jusqu’à ses épaules, lui révélant ce qui avait tant choqué Ambre. Un sourcil relevé, il rétorqua :

 — T’as jamais vu un chat de ta vie ou quoi ?
 — Depuis quand t’as un chat ?!

 Il soupira avant de rebrousser chemin, ayant abandonné la bouilloire sur le feu.

 — C’est le chat du proprio, expliqua-t-il d’une voix forte. Comment tu crois que j’ai réussi à trouver un appartement sans garant en aussi peu de temps ? C’était une des conditions.
 — J’hallucine. Et le cat-sitting c’est déduit du loyer au moins ?

 Il rit, haussant les épaules.

 — Si tu veux tout savoir, il y en a un autre qui doit être en train de dormir sur mon lit en ce moment même.
 — Oh, je veux le voir ! s’exclama joyeusement Priya.

 Au son des lourds talons sur le sol, Ambre avait dû la suivre dans la pièce adjacente. Même au travers de la porte, Nathaniel l’entendait déjà critiquer l’étroitesse des lieux et le fait que sa salle-de-bain n’était pas séparée des toilettes. Devinant que sa sœur allait débarquer dans son nouveau chez-lui sans s’annoncer, il avait pris le temps de faire le ménage et de ranger ses affaires, donc au moins elle ne devrait rien avoir à critiquer sur cet aspect-là.
 Il ne lui avait fallu que six jours pour venir. C’était bien peu après lui avoir rappelé avant son départ, en long, en large et en travers, qu’elle ne mettrait jamais les pieds “dans sa cambrousse”. Sur certains aspects, Ambre était particulièrement prévisible.
 Les deux jeunes femmes revinrent dans le salon quelques minutes plus tard.

 — Tu l’as déjà adopté à ce que je vois, plaisanta Nathaniel en voyant le chat au pelage noir et blanc lové dans les bras de Priya.

 Il apporta leurs trois tasses sur la table basse, la seule de la pièce. Nathaniel s’assit sur un coussin par terre et leur laissa le canapé.

 — Il est trop mignon. Il se laisse porter sans problème ! se réjouit l’étudiante en droit en se tournant vers Ambre.
 — Oui, celui-là est plutôt câlin, commenta le jeune homme en essayant désespérément de trouver une position confortable sur le sol. Celui que vous avez vu tout à l’heure est plus craintif.
 — Comment ils s’appellent ?
 — Luke pour celui-là, dit-il en la pointant du doigt. Leia pour l’autre. Le proprio est fan de Star Wars je suppose.

 Priya rit et, après quelques négociations, réussit à convaincre sa petite-amie d’accueillir le petit Luke à moitié endormi sur ses genoux. Elle profita d’avoir les mains libres pour enlever son manteau.

 — Il fait chaud par ici !
 — Une fois le soleil couché, ça se rafraîchit vite avec le vent marin, mais oui on sent la différence.

 Ambre observait le chat avec une certaine tendresse, comme si elle avait subitement oublié qu’elle était venue ici pour convaincre son frère de quitter son stage. Alors qu’elle grattait la tête de Luke d’un doigt, juste entre les deux oreilles, un sourire triste étira ses lèvres.
 Nathaniel savait parfaitement à quoi elle pensait, à cet instant. C’était la même mélancolie qui avait failli le faire refuser cet appartement, alors que c’était le seul qui lui était accessible avec un aussi mauvais dossier.

 — Alors Ambre, qu’est-ce que tu penses de mon château ? demanda-t-il avec un sourire en coin, espérant lui changer les idées.

 Comme se réveillant d’un mauvais rêve, sa sœur se redressa d’un coup, une expression de dégoût sur le visage.

 — Un château ? Tu déconnes ? C’est un trou à rats !
 — T’exagères, rit Priya en buvant une gorgée de son thé.
 — Son vrai appartement est au moins trois fois plus grand ! s’offusqua-t-elle. Comment tu peux vivre dans aussi petit ? Puis les murs sentent bizarres.

 Nathaniel explosa de rire, réveillant Luke au passage. Ce dernier s’étira avant de sauter du haut des genoux d’Ambre, rejoignant la chambre où il dormait précédemment.

 — Depuis quand les murs ça sent quelque chose ?
 — Ton nez s’est déjà habitué à la puanteur.
 — Peut-être bien, abdiqua-t-il. Mais je suis juste à dix minutes à pied du boulot !
 — Tu veux dire “stage”. T’es même pas un vrai salarié.

 Il plissa les lèvres sans répondre à sa provocation, changeant de position sur son coussin pour la troisième fois d’affilée. Il en faudrait plus que ça pour le décourager.

 — Comment ça se passe ? demanda Priya, espérant probablement réchauffer l’ambiance.
 — Très bien. Cette semaine j’ai changé de bureau chaque jour pour me familiariser avec l’équipe, mais dès la semaine prochaine je vais rester à un poste en particulier. Je devrais commencer par le marketing ou les ventes, c’est pas encore sûr.

 Ambre n’écoutait déjà plus, penchée de manière à ce que sa main sorte du canapé, attendant que le deuxième chat se rapproche doucement pour lui sentir les doigts.

 — Il y a un poste qui t’intéresse plus que les autres pour l’instant ?
 — Je suis pas sûr. En classe, je suis plus intéressé par les cours sur la création du livre que sur sa promotion. Mais je garde l’esprit ouvert. On ne sait jamais.

 Priya et Nathaniel continuèrent à discuter pendant que sa sœur n’avait plus d’yeux que pour Leia, attendant patiemment qu’elle lui accorde sa confiance. Une heure passa sans qu’elle ne touche vraiment à son café, ne joignant la conversation que lorsque sa petite-amie l’y poussait. Ils parlèrent principalement des études de Nathaniel et de la vie dans cette nouvelle ville qu’il découvrait petit à petit. Heureusement qu’Ambre - après avoir critiqué le cat-sitting - était absorbée par sa mission car il doutait qu’elle aurait apprécié trop en entendre.
 Lorsque le chat se laissa enfin caresser le dos, Ambre leur lança un regard triomphant.

 — Tu crois qu’elle se laisserait porter ? hésita-t-elle en se penchant de plus en plus.
 — Un peu tôt, peut-être. Il va falloir revenir, répondit-il avec un sourire provocateur.

 Ambre le fusilla du regard mais ne rétorqua pas. Leia s’éloigna, comme ayant ressenti la mauvaise énergie qui émanait du canapé, au grand désespoir de la jeune femme.

 — C’est pas si mal ici, lui dit Priya. T’avais l’air excitée à l’idée de visiter la ville tout à l’heure en plus.
 — N’importe quoi ! démentit Ambre, le rouge aux joues. Je veux dire, si on est coincées ici pour deux jours, autant chercher de quoi s’occuper !
 — Attendez, vous restez ici jusqu’à demain ?!

 Elles n’espéraient quand même qu’il allait les loger ?

 — On a réservé un Airbnb, ajouta promptement Priya, comme devinant sa pensée. On repart demain en début d’après-midi.
 — Mais tu nous payes le restau pour ce soir évidemment, annonça Ambre en croisant les jambes.
 — Tu rêves.
 — Tu nous fait venir jusqu’ici et tu comptes même pas offrir à dîner ?
 — Non mais j’ai rien demandé moi, protesta-t-il.
 — C’est comme ça que t’accueilles tes invitées ?
 — Et toi alors ? Tu débarques bien ici les mains vides, sans un cadeau pour ma crémaillère.

 Priya pouffa dans sa main, attirant le regard curieux des jumeaux qui s’arrêtèrent au milieu de leur dispute.

 — Pardon... c’est juste qu’à vous voir comme ça, on se croirait de retour au lycée ! C’est ça alors, les chamailleries entre frère et sœur ? Je suis fille unique alors je sais pas ce que c’est.
 — C’est surtout ça d’avoir une sœur insupportable comme Ambre, replia Nathaniel en se levant, les tasses vides en main.
 — Enfoiré... susurra l’ex-mannequin sous le regard attendri de Priya.
 — T’as entendu comment elle me parle ? rit-il depuis la cuisine, posant la vaisselle dans l’évier. Elle a de la chance que je sois sympa !

 Depuis le salon, il entendit Ambre proposer d’aller manger. Il était encore un peu tôt, le soleil n’étant pas encore couché, mais ces longues heures de train avaient dû les fatiguer. Il en savait quelque chose.
 Ce que Priya ne prenait que pour une dispute stupide entre frère et sœur était définitivement plus complexe que ça. Ambre était encore en colère contre lui d’être parti ainsi. Elle avait fait un pas en avant en venant lui rendre visite, mais son aigreur ne partirait pas aussi facilement. Vivre loin de l’autre pendant ces longs mois n’allait pas être évident. Il espérait que son absence n’allait pas détériorer le lien qu’ils essayaient de reconstruire depuis sa sortie de l’hôpital.
 Son portefeuille en main et prêt à payer pour le repas malgré tout, Nathaniel les conduisit dans un restaurant qui se trouvait juste en bas de chez lui. Il critiqua ouvertement le choix de sa sœur de commander une bouteille pour la table, sentant l’argent disparaître sous son nez, mais espéra que l’alcool l’aide un peu à la détendre. Le vin déjà à moitié vide alors que les plats n’étaient pas encore arrivés, Ambre fut bien vite de meilleure humeur, parlant avec enthousiasme des boutiques de vêtements qu'elle avait repéré sur la route et espérait visiter le lendemain.
 Après presque deux heures à discuter de tout et de rien, la nuit tomba enfin et, avec elle, le reste d’énergie de sa sœur. La tête enfouie dans ses bras croisés sur la table, elle se battait contre le sommeil, le manteau de Priya sur les épaules. Nathaniel régla l’addition et lui proposa de ramener Ambre chez lui pour qu’elle puisse dormir tranquillement.

 — Je suis vraiment désolée, s’excusa Priya une fois rentrés, assise juste à côté de sa petite-amie profondément endormie sur son lit. Elle a pas bu tant que ça, si ?
 — Elle devait juste être fatiguée, la rassura Nathaniel, adossé à la porte de sa propre chambre. Il est à peine huit heures et demie. Elle va sûrement se réveiller après avoir fait sa sieste. Je vous accompagnerai au Airbnb après. Tu veux un café en attendant ?

 Priya hésita, sa main caressant doucement la joue d’Ambre, comme ne souhaitant pas la laisser seule. Nathaniel prit ça pour un “non” et quitta la pièce, bien décidé à en boire un tout seul, surtout s’il devait les raccompagner après ça. Sa tasse fumante dans la main, il s’installa sur le canapé, reprenant la lecture du dernier livre qu’il avait entamé. Leia vint se lover contre lui, la tête contre sa cuisse.

 — Finalement je veux bien un café, murmura Priya en revenant dans le salon quelques instants plus tard. Je ne pense pas qu’elle va se réveiller tout de suite.

 Nathaniel l’invita à se servir elle-même dans la cuisine, la laissant s’asseoir sur le sol. D’ordinaire, il lui aurait laissé sa place, mais il n’osait pas déranger le chat confortablement installé contre lui.
 L’un occupé à lire et l’autre à scroller son téléphone sans grand intérêt, ils n’échangèrent pas un mot pendant plusieurs minutes. En vérité, Nathaniel n’avait pas lu un traître mot de son livre depuis que Priya s’était assise devant lui, le cœur lourd dans sa poitrine.
 Il y avait quelque chose qu’il mourait d’envie de lui demander, sachant parfaitement qu’il ne pouvait pas se le permettre en face de sa sœur. Il déglutit, jetant un regard derrière lui, comme si cela pouvait lui permettre de confirmer que Ambre dormait bien derrière le mur.
 C’était risqué, mais il devait tenter. Ça le rongeait de l’intérieur depuis des jours et il n’avait personne avec qui en parler.

 — Priya, l’interpella-t-il en posant son livre sur la table.

 Elle répondit avec un simple “Hum” sans relever la tête, ses longs cheveux bruns lui tombant devant le visage.

 — Tu as des nouvelles d’Olympe ?

 Priya fronça les sourcils, penchant légèrement la tête, comme pour essayer de se souvenir.

 — Maintenant que tu m’en parles, ça fait un moment qu’on ne s’est pas parlées.

 Elle se redressa, posant les mains sur le sol derrière elle, son portable abandonné sur la table.

 — Il faut dire qu’elle est pas super bavarde depuis son retour à Anteros. Je crois qu’elle ne parle même plus à Rosalya depuis des mois. Elle a pris ses distances avec tout le monde.

 Nathaniel déglutit, caressant la tête de Leia de sa main libre.
 Alors ce n’était pas que lui qu’elle évitait.

 — Je vois.
 — Pourquoi tu me demandes ça ?
 — Elle m’a envoyé un message l’autre jour, avoua-t-il d’une voix la plus basse possible, craignant toujours qu’Ambre puisse se réveiller à ce moment-là. Elle voudrait me voir pour me dire quelque chose.

 Priya hocha la tête en silence, joignant les mains sur la table.

 — Je n’ai pas encore répondu, précisa-t-il.
 — Est-ce que tu as envie de la voir ?

 Quelle question.
 Évidemment.
 Entre souhaiter qu’elle ne soit jamais apparue dans sa vie pour commencer, et désirer la revoir plus que tout, il n’y avait qu’un pas. Et il était constamment en train de zigzaguer entre les deux.
 Priya sembla comprendre sa réponse.

 — Tu sais ce qu’elle pourrait avoir envie de te dire ?

 Il secoua la tête. Tous les sujets possibles et imaginables lui étaient passés par la tête : la raison de la rupture, les quatre années passées loin de l’autre, sa vie actuelle, ses regrets, ses sentiments pour lui - si elle en avait encore. Peut-être voulait-elle seulement couper définitivement les ponts avec lui, mais le faire en face cette fois-ci, par respect pour lui.

 — Et toi ?
 — Hein ?
 — Il y a quelque chose que tu voudrais lui dire ?

 Il écarquilla les yeux, sa main en suspend sur le pelage doux de Leia.
 Il n’y avait même pas songé.
 Lui, avoir quelque chose à lui dire ?
 Il avait l’impression de l’avoir déjà fait, plus d’une fois. Au café, à l’hôpital... C’était Olympe qui refusait de lui partager ses secrets, non ?
 Mais avait-il été si honnête que ça ?
 Il faut que tu sortes de ma vie.
 C’était bien ce qu’il lui avait dit sur le parking de l’hôpital, sans en penser un traître mot. C’était ce qu’il se répétait chaque jour, dans l’espoir de se convaincre lui-même.
 Il ne valait peut-être pas mieux qu’elle sur le terrain de l’honnêteté.

 — Elle veut sûrement te voir pour mettre les choses à plat. Peut-être que tu devrais en profiter pour en faire autant, et lui parler à cœur ouvert. Lui dire ce que tu ressens vraiment.

 Nathaniel ne répondit rien, observant seulement Leia contre sa cuisse. Après quelques instants de calme partagé, il s’exclama :

 — Tu sais que j’avais un chat, avant.
 — Ah oui ? s’étonna Priya.

 Il sourit. Pas étonnant qu’elle ne s’en souvienne pas. Ça remontait à des années. Presque cinq ans, exactement.

 — Blanche. Une chatte blanche comme de la neige.
 — Ah... oui, c’est vrai. Ça me dit quelque chose.

 Il caressa doucement le dos de Leia, relevant la tête vers Priya. Nathaniel pouvait presque entendre son silence poli lui demander “Qu’est-ce qu’il s’est passé” ?

 — Quand Olympe a rompu avec moi, j’ai plus été capable de m’en occuper, expliqua-t-il, la voix tremblante, ému par ce souvenir. Je l’ai confiée à Armin en attendant que ça aille mieux mais...

 Ce n’était pas allé mieux.
 Les semaines, les mois étaient passés sans que ça ne s’améliore. Et lorsqu’il se sentait enfin capable de la récupérer chez lui, Blanche était désormais accrochée à Armin comme un enfant à sa peluche préférée. Les séparer aurait été cruel pour l’un comme pour l’autre.
 Il haussa les épaules.

 — Elle était heureuse chez lui alors il l’a gardée.

 Il fronça les sourcils, un doigt plié contre ses lèvres, sentant ses yeux s’embrumer. Il ne s’attendait pas à ce que cet épisode l’affecte toujours autant, tant d’années plus tard. La honte de n’avoir pas été capable de prendre soin de son chat ne l’avait jamais quitté. Les premiers mois après la rupture avaient été si difficiles qu’il s’en rappelait à peine ; comme si son cerveau avait effacé ces souvenirs exprès, pour l’épargner. Ambre en avait de plus vives souvenirs que lui. Mais Blanche, il ne l’aurait jamais oublié.
 Lorsqu’Armin était parti à l’étranger avec elle, Nathaniel avait été forcé de dire au revoir à ses deux derniers amis.

 — Est-ce qu’Olympe le sait ?

 Il secoua la tête, un sourire amer aux lèvres.

 — On n’en a jamais parlé, dit-il simplement.
 — Tu ne crois pas que ce serait l’occasion d’en discuter, justement ? Je suis sûre que ça t’aidera à passer à autre chose.

 Elle avait peut-être raison. Si c’était la dernière fois qu’ils se voyaient, il ferait sûrement mieux de tout lui dire, une bonne fois pour toute.
 Mais cela devait-il forcément être la dernière fois qu’ils se parlaient ? Son message - et son attitude depuis le début - donnait un peu cette impression : qu’elle voulait lui dire quelque chose avant d’enfin tourner la page, comme si son passé avec Nathaniel n’était qu’un chapitre encombrant dans le livre de sa vie.
 Lui aussi, devait-il y aller avec le même objectif ? S’ils mettaient un point final à leur histoire, peut-être réussirait-il enfin à en commencer une autre.
 Mais en avait-il seulement envie ? Son vœu de la voir disparaître définitivement allait-il se réaliser malgré lui ? Que voulait réellement, au fond ?

 — Je saurai quoi dire lorsque je la verrai, murmura-t-il pour lui-même, sans savoir si Priya avait entendu.

 C’était la seule certitude qu’il avait encore, à cet instant-là, malgré les doutes qui lui collaient à la peau.
 Lorsqu’il la verrait de nouveau, il laisserait son enfin cœur décider et n’essaierait plus de le faire taire. Peu importait s’il prenait une mauvaise décision.

 — Pas un mot à Ambre, lui fit-il promettre avec un clin d'œil.

 Priya rit, un doigt sur les lèvres pour marquer sa promesse. Comme réveillée par leur complot, Ambre pénétra dans le salon peu de temps après. À ses yeux encore endormis, Nathaniel douta qu’elle ait entendu quoi que ce soit. Une fois les deux jeunes femmes raccompagnées à leur logement pour la nuit, il fit un détour vers les hauteurs de la ville, de manière à observer la mer au loin. Il respira l’air marin à plein poumons, l’esprit plus clair que jamais. Se souciant peu de l’heure, il finit par sortir son téléphone et répondit enfin à Olympe, lui proposant de venir jusqu’ici le weekend prochain, si elle avait le temps et les moyens.
 Elle accepta quelques minutes plus tard et, cette nuit-là, pour la première fois depuis des années, Nathaniel se sentit apaisé.


♦♦♦


 — Vous êtes plus dur en affaires que ce que j’aurais cru, soupira Valentin Rossi en récupérant le contrat que Lysandre venait de signer pour le glisser dans une enveloppe. Prenez ça pour un compliment !

 Le musicien croisa les mains sur la table, sa copie juste sous les yeux.

 — Si vous saviez le nombre de jeunes dans ce milieu qui signent des contrats sans même les lire, poursuivit-il, roulant l’enveloppe dans ses mains comme un porte-voix. C’est effrayant.

 Le co-directeur du Loft se leva. À dix heures du matin, les lieux étaient entièrement vides à l’exception du personnel de ménage. Lysandre et Valentin Rossi étaient assis à la seule table dont les chaises n’avaient pas été renversées. Le contraste avec le Coquelicot ou le Snake Room l’avait immédiatement interpellé lors de sa première visite, et il peinait encore à s’y habituer. Le Loft servait autant de salle de concert, avec une scène qui occupait tout le mur du fond, que de restaurant chic pour les clients qui souhaitaient profiter de la musique dans un cadre plus romantique. Les tables étaient couvertes de nappes blanches immaculées, avec des chandelles rouge sang brûlant au centre de celles-ci et un menu aux bouteilles d’alcool qui pouvaient coûter plus d’un mois de salaire au Coquelicot.
 Valentin l’avait invité à découvrir l’ambiance par lui-même un soir en semaine où il ne travaillait pas, lui offrant un verre au bar, légèrement plus en retrait. Le barman en costard lui avait servi un martini, une main sur le shaker et l’autre dans son dos, et Lysandre l’avait dégusté gorgée par gorgée, subjugué par le cadre. Lumières tamisées, bois somptueux du sol aux poutres du plafond, clients sur leur trente-et-un et musique majestueuse à seulement quelques mètres du comptoir. Ce jour-là, c’était une pianiste qui occupait seule la scène. Elle avait chanté pour la moitié des morceaux, toujours en Portugais, jouant dans un style qui mélangeait jazz et bossa nova.
 La qualité sonore était incroyable ; il avait senti chaque notes résonner dans son ventre alors qu’il se trouvait au coin le plus éloigné de la scène, ne manquant pas le moindre tremblement dans la voix de la femme qui se produisait sur scène. Ce n’était pas seulement les lieux qui étaient riches, mais le matériel également.
 Tout cela, Lysandre, ça l’avait impressionné tout de suite. C’était certainement pour cela que Valentin Rossi l’avait invité aussi généreusement : pour le tester. S’il se produisait ici, il allait rentrer dans la cour des grands. La moindre erreur, et c’était la salle entière qui l’entendrait. Sur une scène aussi grande, cachée derrière des rideaux de velours et haute de plusieurs mètres pour en partager l’écho à tous les spectateurs, il n’y avait pas la place pour les amateurs.

 — Vous avez prévu de rejouer au Snake Room ? demanda Valentin, les bras croisés. C’est pour ça que vous vouliez pas de la clause d’exclusivité ?
 — Non. Je suis persona non-grata là-bas.

 Le co-directeur du Loft aboya de rire avant de le pointer du doigt.

 — Vous êtes honnête, vous.

 Il se retourna pour se diriger vers le bar.

 — Damien a le sens des affaires mais reconnaître les talents, ça a jamais été son truc, dit-il d’une voix forte pour que Lysandre l’entende. Servir de l’alcool à des étudiants trop ivres pour faire attention à la musique, c’est plutôt ça sa spécialité.

 Un bruit sur sa droite attira son attention, le faisant tourner la tête. Les épais rideaux s’ouvrirent doucement, révélant une scène noyées sous les instruments et le matériel. Valentin revint vite vers la table.

 — Moi j’ai des trucs à faire, mais je vous en prie, dit-il en désignant la scène avec son bras. Si vous voulez vous familiariser avec les lieux. Le staff ne va pas arriver avant une bonne heure.

 Lysandre se releva en le remerciant, le contrat plié entre ses doigts pour le ranger dans sa poche. Il n’eut même pas le temps de descendre les quelques marches qui donnaient jusqu’à la fosse que le co-directeur du Loft avait déjà disparu.
 Les répétitions commençaient le lundi suivant. Son contrat lui garantissait quatre soirs par mois au minimum. La clause d’exclusivité avait été négociée : Lysandre avait le droit de se produire ailleurs, à condition qu’il accorde au Loft la priorité sur son emploi du temps et qu’il ne fasse pas la promotion de ses autres concerts sur ses réseaux sociaux. Lysandre n’avait pas de compte à proprement parler, alors ça n’avait pas été difficile à accepter, et Angus s’était montré plus que coopératif sur ses horaires. Même s’il n’allait plus pouvoir jouer aussi souvent, il n’avait pas l’air de vouloir se séparer de lui.
 Vue d’en dessous, la scène paraissait encore plus gigantesque. Elle n’avait rien à envier à une salle de concert classique. Dans cette fosse, il se sentait minuscule ; difficile à croire que, bientôt, il se retrouverait en face. Lysandre ignora le petit escalier à sa droite et grimpa sur la scène à l’aide de ses bras et jambes. Il observa les instruments à disposition, époussetant son pantalon et sa chemise distraitement.

 — Alors, le contrat est signé ? l’interpella une voix derrière lui.

 Il se retourna, croyant d’abord au retour du co-directeur.

 — Castiel ? s’étonna-t-il.

 Son ami levait la tête vers lui depuis le milieu de la fosse vide, les bras croisés sur son torse. Une veste en cuire noire sur le dos et le nez légèrement rosis par le froid, il semblait débarquer directement de l’extérieur. Malgré ses bottes épaisses aux pieds, il ne l’avait pas entendu arriver du tout.
 Castiel s’avança doucement.

 — Comment le sais-tu ? demanda Lysandre.
 — Les nouvelles vont vite dans le coin.

 À ce point-là ? Il avait signé le contrat moins de cinq minutes auparavant. Les sourcils froncés, il scruta Castiel sans comprendre. Ce dernier rit doucement.

 — Rossi m’a prévenu ! Il m’a dit qu’il te voyait ce matin pour finaliser.
 — Ah...
 — Je voulais être le premier à te féliciter.

 Lysandre déglutit, ne sachant pas comment interpréter ces simples mots. Ils ne s’étaient pas reparlés depuis le concert raté au Snake Room. Il avait risqué sa carrière qui n’avait même pas encore commencé pour essayer de renouer les liens avec son ami ; tout ça pour se retrouver face à un mur de mutisme après coup.
 Castiel eut l’air de comprendre ses réserves.

 — Les dernières semaines ont été compliquées. J’ai pas été disponible. Mais je te jure que je suis vraiment content pour toi.
 — Merci. Je te crois, répondit-il.
 — Tu as signé un contrat de combien de temps ?
 — Un an.

 Il hocha la tête.

 — C’est bien.
 — Crowstorm joue souvent ici aussi ?
 — De temps en temps. Le Snake Room prend la priorité comme c’est eux qui nous ont lancé. Ça rend fou Maxence d’ailleurs...

 Castiel soupira, décroisant enfin les bras. Sous la lumière blanche de la scène qui débordait sur la fosse où il se tenait, Lysandre remarqua enfin à quel point il paraissait abattu.

 — Pourquoi ?
 — Tu l’as remarqué toi-même, non ? dit-il avec un sourire en coin. C’est pas le même standing.
 — Le Snake Room a ses qualités aussi.
 — Venant de la part d’un mec qui prend plaisir à jouer dans un bar de quartier, je sais pas si c’est un compliment.

 Lysandre ne put retenir un rire.

 — Il faut bien commencer quelque part, se justifia-t-il en souriant.
 — Ah ça... t’as bien raison. Et il ne faut pas oublier d’où l’on vient, c’est ce que j’arrête pas de répéter à Maxence quand il se plaint du Snake Room.

 Ses yeux se perdirent dans le vide, une curieuse mélancolie se dessinant sur son visage.

 — Même si c’est plutôt moi qui aurais pas dû oublier ça... murmura-t-il.

 Il ferma les paupières un instant avant de relever la tête vers Lysandre.

 — Bref... Tu peux être fier. C’est pas n’importe qui qui a la chance de jouer ici.
 — Merci.

 Lysandre se pencha pour lui tendre la main. Castiel fronça les sourcils, comme ne comprenant pas ce qu’il attendait de lui.

 — Je t’ai bien dit que je voulais qu’on se tienne de nouveau sur la même scène, non ? lui rappela-t-il avec un sourire en coin. Alors ? Tu montes ?

 Son ami sourit, feignant l'irritation, comme un parent face à un enfant un peu trop insistant. Sans attendre plus longtemps, il accrocha fermement sa paume à la sienne et, la semelle de sa chaussure contre la scène, il l’enjamba sans difficulté. Une fois à la même hauteur, les deux amis se prirent dans les bras chaleureusement, marquant enfin leurs réconciliations qui n’avaient que trop tardé.
 Castiel le lâcha et observa les instruments comme Lysandre l’avait fait juste avant. À quoi pouvait-il bien penser à cet instant ? Aux concerts qu’il avait déjà passés sur cette scène, ou ceux à venir ?

 — Malheureusement pour jouer ensemble face au même public, ça risque d’être pas pour tout de suite, soupira son ami en se tournant vers lui.
 — Crowstorm n’accepte pas les collaborations ? tenta Lysandre en souriant.
 — Il n’y aura peut-être plus de Crowstorm du tout, bientôt.

 Ne le laissant pas manifester sa surprise face à lui, le guitariste alla s’asseoir sur la sonorisation un peu plus loin, les coudes sur les genoux.
 Un silence lourd s’installa entre eux. Lysandre observait Castiel, légèrement en retrait vers le bord de la scène, sentant qu’il avait envie de lui dire quelque chose.

 — Je suis désolé pour le morceau, lâcha-t-il enfin.

 Il frotta son visage entre ses mains avant de reprendre.

 — Depuis la sortie du premier album de Crowstorm, je suis incapable de composer quoi que ce soit. Ça fait des années que j’essaye de créer de nouveaux morceaux, mais à chaque fois c’est comme si... ma tête se vidait entièrement. Comme si je n’avais plus aucune émotion à mettre sur le papier.

 Il releva la tête vers Lysandre.

 — C’est comme si... moi, j’étais vide. Pas juste ma tête, mais moi, dit-il en posant une main sur son cœur. Comme si j’avais juste... plus rien à raconter. J’avais jamais ressenti ça avant.

 Il soupira, baissant de nouveau les yeux.

 — Si on ajoute à ça le soudain succès de Crowstorm... voir les gens autour de moi me traîter différemment... les fans, les autres gens du milieu... et puis voir les établissements qui nous claquaient la porte comme si on était des indésirables nous dérouler le tapis rouge du jour au lendemain... j’ai juste... Je savais plus qui croire, ni à qui faire confiance... J’ai commencé à détester le milieu, mais en même temps, j’avais peur de tout perdre.

 Il passa sa main dans ses cheveux, dépité.

 — J’en voulais aux gens d’avoir changé... et au final, c’est moi qui me reconnais plus maintenant. Et ma musique en a payé le prix aussi.

 Les paumes appuyées sur la sono, il lui accorda de nouveau son regard.

 — Quand tu m’as passé tes compos... je me suis senti encore plus comme une merde en comparaison, avoua-t-il amèrement. Pareil quand tu as fait notre première partie avec ton nouveau morceau.
 — Je suis désolé.
 — Laisse-moi finir, Lys.

 Il se redressa, enfouissant ses mains dans les poches.

 — J’aurais jamais imaginé faire passer tes morceaux pour les miens, mais quand ma manager l’a proposé... j’ai accepté, avoua-t-il en haussant les épaules. Je me suis dit : “Et si je suis jamais capable de composer quelque chose de nouveau ? Est-ce que ce sera la fin de Crowstorm ? Combien de groupes arrivent à survivre sur le succès d’un seul album ?”

 Lysandre, cloué sur place, observa Castiel faire les quelques pas qui les séparaient.

 — Je refusais d’admettre que j’étais fini.
 — Ne dis pas ça, riposta-t-il malgré lui. Tous les artistes expérimentent le syndrôme de la page blanche à un moment ou à un autre.
 — Pendant autant d’années ? Je crois pas, cracha-t-il. J’ai rien composé de bien depuis le lycée, quand j’avais ton aide.

 Il sourit, posant une main sur son épaule.

 — Il faut croire que t’avais raison. Je peux pas faire de musique sans toi non plus apparemment. Tu parles d’un auteur-compositeur en carton.
 — Pourquoi dis-tu ça comme si c’était un problème ? D’avoir besoin de quelqu’un pour créer.

 Il haussa un sourcil, perplexe.

 — Toi tu as bien composé des chefs-d’œuvre en vivant tout seul dans ta ferme, rétorqua-t-il froidement.
 — Tu ne comprends pas ? dit-il en enlevant sa main de son épaule, ses doigts fermement serré autour de son poignet. Si j’ai pu écrire tous ces morceaux, c’est justement parce que je mourrais d’envie de les chanter avec toi. C’est cet espoir qui m’a permis de tenir toutes ces années.

 Lysandre sourit, son poignet toujours dans sa main.

 — Si j’ai pu composer une chanson pour le Snake Room c’est parce que je savais que tu l’entendrais. Les mots me viennent dès que je t’imagine à mes côtés.

 Il baissa les yeux un instant, sentant l’émotion le gagner.

 — Castiel, je ne suis rien sans toi. Ma musique n’a aucun sens sans toi. Elle n’existerait même pas si tu n’étais pas là !

 Son ami ne répondit pas, la mâchoire serrée. Il dégagea doucement son poignet.

 — J’aimerais tellement que tu sois fier de ressentir la même chose pour moi.

 Castiel pouffa légèrement, un sourcil relevé.

 — On dirait une déclaration d’amour.

 Il rit à son tour, sentant sa poitrine se réchauffer.
 C’en était peut-être une, au fond. N’était-ce pas ce pour quoi la musique était faite, après tout ? Pour exprimer l’émotion la plus dévorante qu’un homme pouvait ressentir. Pour la ressentir, aussi.
 Et Lysandre, il ne pouvait pas faire ça sans Castiel.

 — Il n’est pas trop tard, ni pour Crowstorm ni pour toi.

 Il déglutit avant d’ajouter, la poitrine gonflée d’espoir :

 — Et si on recommençait à composer ensemble, comme au lycée ? Juste toi et moi.

 Son ami eut l’air d’hésiter, comme incertain qu’il était seulement capable de composer de nouveau après toutes ces années.

 — Après tout ce qu’il s’est passé, je comprendrais que tu ne veuilles plus que je me mêle de ton groupe... Mais le Loft me demande de venir avec six nouveaux morceaux d’ici le mois prochain, et je n’y arriverai jamais tout seul.

 Lysandre sourit, sentant l’excitation et la peur le gagner en même temps.

 — J’ai vraiment besoin de ton aide.

 Et lui, ça le rendait heureux, d’avoir besoin de Castiel. Ça le comblait de bonheur, même, car c’était tout ce qu’il avait attendu en revenant en ville.
 Son ami soupira, croisant les bras.

 — Je sais pas si je serai capable de t’aider, tu sais, répondit-il, pessimiste. Je te l’ai bien dit : j’arrive à rien.
 — J’ai juste besoin de soutien.

 Castiel regarda autour de lui, la bouche en biais, comme cherchant une échappatoire. Lysandre comprenait que ça devait être difficile à accepter ; il s’en voulait un peu de le pousser ainsi après qu’il ait admis qu’il luttait contre la page blanche, juste par égoïsme, par peur de ne pas y arriver désormais que le poids de ce contrat se faisait ressentir sur ses épaules. Il lui tendit la main de nouveau.

 — S’il-te-plaît, le supplia-t-il d’une petite voix.

 Castiel se passa les doigts dans ses cheveux écarlates, visiblement mal-à-l’aise. Lysandre faillit abandonner, sentant déjà sa main baisser sous l’anticipation du rejet, mais son ami la saisit avant qu’il n’en ait l’occasion.

 — Je vais faire de mon mieux. Je te promets rien d’autre ! s’exclama-t-il sans le regarder.

 Un soulagement chaud l’enveloppa tandis qu’il lui serrait mollement la main, signant leur contrat. Lysandre sourit à s’en léser les joues, une euphorie incontrôlable prenant possession de son visage.

 — Merci !

 Après tous ces mois, il retrouvait enfin son meilleur ami. Après toutes ces années, après ces longs mois d’un conflit qui aurait pu être évité, ils étaient enfin réunis.
 Il n’avait pas réalisé à quel point il lui avait manqué.

 — Dis-moi au moins que tu ne pars de zéro ! dit Castiel en le lâchant. Sinon je ne vois pas comment tu espérais respecter une deadline aussi courte, avec ou sans mon aide.
 — On croirait entendre Leigh, rit-il.
 — Ouais, bah, ton frère est loin d’être stupide. Tu devrais l’écouter des fois, moqua-t-il avec un sourire en coin.

 Lysandre tapota les poches de sa veste puis de son pantalon.

 — Évidemment, j’ai commencé quelques ébauches dans mon carnet, mais hum... je sais plus où je l’ai mis... avoua-t-il, réalisant qu’il ne l’avait pas avec lui.

 Castiel secoua la tête.

 — Y’a vraiment des choses qui changent jamais. Tu l’as laissé chez toi ?
 — Non je l’ai pris avec moi, je crois... comme je venais ici. Je pensais que M. Rossi voudrait peut-être les voir.

 Son ami soupira, se dirigeant vers le bord de la scène. Une main au sol, il descendit de la scène.

 — On va le chercher. Si t’es venu avec, il doit pas être bien loin.

 Lysandre resta sur place, l’observant s’éloigner tout doucement. Castiel se retourna.

 — Qu’est-ce que t’attends ? On a pas toute la journée.
 — Tu n’as pas besoin de le chercher avec moi. Tu dois être occupé.
 — Bah... j’ai peut-être pas toute la journée, mais j’ai quand même quelques heures à t’accorder ! Bon, dépêche-toi, ordonna-il en recommençant à marcher.

 Lysandre retint un rire et descendit de la scène à son tour, rejoignant bien vite son ami qui ne l’avait pas attendu pour remonter vers les tables où le ménage se poursuivait. Ils passèrent plus d’une demi-heure à chercher le carnet, parlant de tout et de rien, avant que Lysandre prenne enfin l’initiative d’appeler Leigh pour qu’il lui révèle qu’il était resté à la maison, sur sa table de chevet.
 Castiel lui pardonna son étourderie dans un soupire et ils se donnèrent rendez-vous dès le lendemain pour reprendre leur amitié là où elle s’était arrêtée.


♦♦♦


 Tachi observait le ciel étoilé sous ses yeux, sachant parfaitement à quelle nuit il appartenait.
 Il n’y avait rien de plus dans son champ de vision que ce ciel noir et profond qui l’engloutissait tout entier. Aucun indice n’aurait pu l’aider à comprendre où il se trouvait, ou pourquoi il était étendu dehors en plein milieu de la nuit, mais il savait, instinctivement. Il n’y en avait eu qu’une, une nuit comme celle-là.
 C'était le soir où il avait failli mourir, à vingt-trois ans. Il aurait dû se relever et s’enfuir, dans le cas où son agresseur reviendrait l’attaquer, mais Tachi resta là, sur le sol dur, les bras étendus, à regarder le ciel. Il se souvenait de la fatigue constante qu’il ressentait à l'époque, et pourtant, maintenant, il se sentait parfaitement réveillé. Détendu.
 À vingt-trois ans, il avait encore sa vie devant lui. Sa mère et son frère devaient l’attendre à la maison. Il n’avait qu'à se relever et faire la route jusqu'à là-bas. S’il partait maintenant, il arriverait à la levée du jour. Il n’avait pas besoin de se presser, car sa mère n'était pas du matin et n’aimerait pas être dérangée avant le petit-déjeuner.
 Tachi finit par redresser son dos, portant la main à sa joue droite, la sentant passer à travers sa mâchoire. Il observa les bouts de chair sur ses doigts, indifférent. Il ne sentait rien du tout. La quantité anormale de sang aurait probablement dû l'alerter, mais l’absence de douleur le maintenait calme. S’était-il fait amocher à ce point-là ? Peut-être bien. Quelle importance s’il ne ressentait rien ?
 Tachi releva la tête et sourit en reconnaissant la personne assise juste à côté de lui, ne s'étonnant pas de la voir apparaître soudainement.

 — Mélody ! s’exclama-t-il.

 Elle pencha la tête en silence, ses longs cheveux bruns glissant sur son épaule. Ses jambes réunies d’un côté, elle rit légèrement, comme si elle avait un secret qu’elle se délectait de lui cacher.

 — Tu tombes bien, continua-t-il. Tu peux appeler Philippe et lui dire que j’ai changé d’avis ? J’aimerais rentrer chez moi. Il m’a proposé de me conduire.

 Toujours rayonnante de bonne humeur, Mélody secoua la tête.

 — Mon père te déteste, répondit-elle d’une voix guillerette.
 — Ah oui c’est vrai...

 Tachi porta les mains à son visage, toute trace de blessure ayant subitement disparu. Après ce qui ne sembla pas être plus de quelques secondes, il releva les yeux.

 — T’es sûre qu’il ne pourrait pas m’aider, juste pour cette fois ? plaida-t-il, le désespoir coulant de sa voix. J’ai besoin qu’il me conduise.

 Il n’avait ni voiture ni maison à l'époque, après tout. Mélody n’aimait pas conduire alors il ne voulait pas lui demander.

 — C’est lui qui a proposé de m’aider, insista-t-il. Si tu vas lui expliquer, je suis sûr qu’il comprendra.
 — Je peux pas aller lui parler. Je me suis aussi disputé avec lui à cause de toi.

 Effectivement. C'était arrivé à sa fête d’anniversaire ; il s’en rappelait. Mélody avait pris sa défense, quitte à se fâcher avec ses propres parents. Il observa plus attentivement son visage curieusement guilleret. Il ne se souvenait pas l’avoir déjà vu aussi enthousiaste, sans raison apparente. Son sourire figé commençait à le déstabiliser.
 Il y avait quelque chose d'étrange.
 Son anniversaire était passé il y a peu. Ils l’avaient célébré tous ensemble. Elle avait vingt-trois ans. Comme lui, maintenant. Ce soir-là, celui où il avait failli mourir.
 C’est bizarre.

 — Mélody...

 Sa voix se fit si basse qu’il ne s’entendit presque pas murmurer :

 — Toi et moi on a pas le même âge.

 C'était bien ça le problème, non ? La raison pour laquelle Philippe le détestait, la raison pour laquelle Mélody était en froid avec sa famille. Tachi tourna la tête de tous les côtés, reconnaissant chaque détail de ce parc dans lequel il n'était pas retourné depuis cette fameuse nuit. Il sentit sa respiration s'accélérer alors qu’il réalisait enfin qu’il n’avait rien de réel.
 Je suis en train de rêver.
 Mélody se pencha vers lui, posant ses mains sur ses épaules, le poussant à lui faire face.

 — J’ai plus vingt-trois ans, se dit-il à lui-même, son regard perçant à travers elle.

 La proposition de Philippe de le ramener chez lui ne tenait plus.
 Sa mère était morte.
 Comment avait-il pu oublier ça ?
 C’est trop tard.

 — Qu’est-ce que tu croyais ? susurra Mélody, les yeux fous de malice.

 Tachi parvint enfin à se concentrer de nouveau sur le visage de sa petite-amie, reconnaissant soudainement son étrangeté. Il avait beau comprendre qu’il ne se trouvait pas exactement dans la réalité, une peur nouvelle l’envahit.

 — Tu pensais pouvoir faire comme si de rien n'était ? Tu pensais juste rentrer chez toi et être accueilli à bras ouverts ?

 Il déglutit difficilement alors que les mains chaudes de Mélody glissèrent de ses épaules pour se retrouver autour de sa gorge. Une expression de profond dégoût déforma ses traits.
 Il connaissait cette expression. Il l’avait déjà vu une fois, dans le passé.

 — Ce serait tellement plus simple pour tout le monde si tu disparaissais, Katsuya.

 Puis, ses doigts se refermèrent sur son cou.




 Mélody avait été surprise de découvrir Tachi endormi à poings fermés à seulement cinq heures de l’après-midi. En plus de quatre ans qu’elle se permettait de visiter son appartement comme un moulin, ce n’était jamais arrivé. Estimant qu'il s’agissait de l’après-coup du décès de sa mère, elle avait refermé la porte de sa chambre en silence pour le laisser se reposer. Après avoir partagé une rapide tasse de café avec Lysandre avant sa prestation du samedi soir, Mélody était restée toute seule à corriger et annoter à la main le mémoire qu’elle avait déjà terminé. Avoir le texte imprimé noir sur blanc sous les yeux l’aidait à trouver les coquilles et autres erreurs qui lui échappaient à l’écran. Elle aurait dû être rassurée de l’avoir presque fini lorsque ses camarades avaient à peine commencé le leur, mais il n’en était rien.
 Mélody n’avait toujours pas de stage ; et sans stage, pas de diplôme. Le mail de Paul Avenon dormait encore dans sa boîte mail, sans qu’elle n’y ait répondu. Elle ne l’avait pas supprimé non plus.
 Plus de quatre heures plus tard, Tachi dormait encore profondément. La dernière fois qu’elle avait osé jeter un coup d'œil par l'entrebâillement de la porte, elle avait remarqué il n’avait même pas changé de position. Vers vingt-et-une heures, Mélody se décida enfin à enfiler le pyjama qu’elle avait acheté pour l’occasion : leur première nuit ensemble “comme un vrai couple”. Elle n’avait pas eu le courage d’acheter de la lingerie sexy, aussi s’était-elle rabattu sur un short court et un t-shirt légèrement échancré. La douceur et légèreté du tissu l’avaient immédiatement attirée. Néanmoins, une fois habillée et assise devant la télé à attendre - ou plutôt espérer - que Tachi se réveille enfin, elle ne pouvait s’empêcher d’être gênée à la vision des plaques rouges sur le haut de sa poitrine, des poils sombres sur ses bras et, surtout, de ses jambes nues. Ses cuisses s’étalaient sur le canapé comme de la pâte à pancake, les rendant soudainement monstrueusement grosses à ses yeux. Elle plia les genoux, serrant fortement ses jambes contre elle, comme espérant cacher cette vision à un Tachi qui n’était même pas là. En vérité, c’était elle qui ne supportait pas de voir ce corps grotesque.
 Que croyait-elle accomplir en se dévoilant ainsi face à lui, elle qui ne quittait jamais ses pantalons ? N’était-elle pas totalement ridicule ? Surtout lorsqu’elle n’était pas du tout sûre d’être prête à aller “plus loin” avec lui.
 Alors que Mélody se leva du canapé, décidée à se changer dans son pyjama habituel, une violente quinte de toux résonna dans la pièce adjacente. Elle se précipita dans la chambre sans réfléchir.

 — Tachi ?! Tout va bien ? s’inquiéta-t-elle tandis que sa toux semblait gagner en intensité.

 La pièce plongée dans l’obscurité la plus totale, Mélody se pencha pour allumer sa lampe de chevet. Une lumière chaude envahit les lieux, révélant un Tachi torse nu à moitié allongé sur son lit, un bras plié sur les couvertures pour repousser son torse agité de spasmes loin du matelas. Il toussait si agressivement que Mélody en aurait craint de voir ses poumons sortir de sa bouche. Elle finit par poser une main sur son dos, sans savoir quoi faire d’autre, le faisant sursauter. Il porta un regard confus sur elle, un poing contre ses lèvres. Sa toux sembla se calmer enfin et après de longues secondes de silence à essayer de réguler sa respiration, il s’assit au bord du lit en silence.
 Mélody retira sa main, désormais pleine de sa sueur.

 — Est-ce que ça va mieux ? demanda-t-elle enfin. Tu es malade ? Tu as de la fièvre ?

 Tachi, le dos plié et les coudes sur les genoux, tourna la tête vers elle, inspirant et expirant avec une apparente difficulté. Sa main gauche était posée sur son visage, le dissimulant de moitié. Son œil droit, quant à lui, était rivé sur Mélody avec suspicion, comme s’il faisait face à une inconnue.

 — Je vais te chercher de l’eau, dit-elle en se redressant.

 Tachi agrippa son poignet avec une telle force qu’elle se serait crue coincée dans du béton. Toujours incertaine quant à l’attitude adopter, Mélody se rassit sans discuter.
 Entre son silence impénétrable et le regard étrange qu’il posait sur elle, elle commençait à douter que Tachi soit réellement réveillé.
 Sa respiration enfin calmée, il la lâcha, baissant la tête un moment. Mélody massa son poignet instinctivement, sentant encore la pression de ses doigts sur sa peau. Un peu plus et il aurait pu lui faire mal.
 Tachi redressa son dos, toujours sans un mot. Mélody laissa ses yeux tomber sur son torse nu, l’observant inconsciemment : ses muscles luisant sous une fine couche de sueur et, surtout, le tatouage sur son bras qu’elle découvrait dans son intégralité pour la première fois. Il s’agissait d’un oiseau aux plumes noires déployant ses ailes, comme s’apprêtant à s’envoler vers sa clavicule. Ses doigts s'approchèrent instinctivement du dessin, espérant peut-être que le toucher lui donne l’impulsion nécessaire pour prendre son envol. Tachi ne la laissa pas aller plus loin, agrippant sa main au vol. Mélody releva la tête vers lui, se sentant rougir après l’avoir détaillé sous toutes les coutures ainsi.
 Les sourcils froncés, il la fixait de ses yeux profondément noirs.

 — Pa... pardon, je voulais pas, s’excusa-t-elle.

 Pourquoi paraissait-il si en colère ? Avait-elle fait quelque chose de mal ? Alors qu’elle s’apprêtait à s’excuser de nouveau, Tachi captura ses lèvres, sa main toujours dans la sienne. Prise au dépourvue, Mélody essaya de répondre à son baiser mais peina bien vite à suivre le rythme tandis qu’il se pressait contre elle d’une façon nouvelle. Son corps se crispa instinctivement alors qu’il prenait possession de sa langue avec une fièvre qu’elle ne lui connaissait pas. Rendue incapable de respirer, elle s’écarta un instant, ses lèvres encore humides des siennes, mais il ne lui accorda pas le temps de récupérer. Elle gémit en sentant sa main caresser sa jambe nue, remontant petit à petit jusqu’à glisser sous son pyjama, à seulement quelques centimètres de sa culotte dont la température augmentait dangereusement.

 — T-Tachi, attends... le supplia-t-elle en le repoussant légèrement, tournant la tête pour qu’il la laisse enfin reprendre son souffle.

 Malgré la chaleur incontrôlable qui avait envahi son corps avec ce baiser passionné, Mélody ne pouvait pas ignorer le malaise qui l’agrippait. Tachi se recula, lui lâchant la main, la même expression curieusement grave sur le visage, comme si l’embrasser de cette façon n’était qu’une vulgaire formalité. Ou, pire : quelque chose qu’il s’était résigné à faire.

 — Tu... t’es sûr que tout va bien ?! Tu n’es pas comme d’habitude.

 La jeune femme lui sourit, comme espérant le faire réagir. Il devait bien se rendre compte qu’il y avait quelque chose de différent, non ?

 — Tachi... parle-m-
 — Est-ce que tu m’aimes, Mélody ? la coupa-t-il.

 Elle écarquilla les yeux, autant surprise par le son de sa voix après ces longues minutes de silence que par sa question.

 — P-Pourquoi est-ce que tu demandes ça, d’un coup ? balbutia-t-elle, sentant son visage s’empourprer.

 Aucun baiser n’aurait pu faire battre son cœur aussi frénétiquement que ces mots-là.
 "Je t’aime."
 Ce n’était pas des mots qu’elle aurait pu dire facilement.
 Parce que si elle l’admettait ouvertement, si elle lui avouait qu’elle l’aimait de tout son être, que ferait-elle s’il la rejetait comme Nathaniel ?
 Que ferait-elle s’il finissait par la détester lui aussi ? À cet instant, alors qu’il se comportait d’une manière si détachée, elle n'était même pas sûre que ce ne soit pas déjà le cas.

 — C’est... d-désolée, dit-elle d’une voix faible en baissant les yeux. C’est juste... ce n’est pas facile pour moi.

 Tachi claqua sa langue, visiblement agacé. Alors qu’elle s’apprêtait à plaider sa cause et le supplier de juste lui accorder un peu plus de temps, il l’embrassa de nouveau avec la même intensité. Mélody le repoussa timidement.

 — A-Attends.
 — J’ai envie de toi, dit-il abruptement, son souffle encore mêlé au sien.

 La jeune femme sentit un vent de chaleur frapper sa peau nue. Les mains sur son torse, elle peina à affronter son regard braqué sur elle.

 — Tu me demandes si je vais bien ? reprit-il froidement. C’est toi que je veux pour aller mieux.

 Mélody se recula de manière à pouvoir discerner son visage, espérant peut-être y trouver la raison de son comportement anormal.
 Ces mots auraient dû lui faire plaisir. Melody le désirait aussi, au fond, malgré ses appréhensions.
 Mais était-ce à ça que ça ressemblait, le désir ? Cette froideur. Ces mouvements mécaniques. Cette absence de tendresse. Ces vieux vides.
 Ces yeux...
 Mélody redressa lentement son dos, comprenant enfin le détail chez Tachi qui la perturbait depuis des jours. Depuis cette fameuse après-midi, noyée sous un torrent de pluie, où il lui avait assuré que tout allait bien.
 Son regard n'exprimait plus rien. Désormais qu’il ne forçait plus de sourire sur ses lèvres, cela devenait évident. Il avait beau la scruter, c'était comme si elle était transparente. C'était comme s’il aurait pu demander cette faveur à n'importe qui d’autre. Mélody déglutit, baissant légèrement la tête.
 Tachi glissa une main dans son cou, juste sous ses cheveux, l’autre reprenant sa place sur sa cuisse nue. Mélody frissonna mais le laissa faire sans protester tandis qu’il saisissait ses lèvres de nouveau.
 Et si c'était la seule chose qu’elle pouvait faire pour lui à cet instant ? Il refusait de lui parler. Mélody n'était pas naïve, même si elle était inexpérimentée de ce côté, elle savait bien que les gens pouvaient avoir des relations sexuelles juste pour quérir un peu de réconfort. Et si elle pouvait lui apporter ce réconfort, pourquoi ne pas le faire ? Mélody était une adulte, après tout, et avec la chaleur de sa main sur sa peau nue et de sa langue dans sa bouche, elle aurait presque pu en oublier son cœur qui ne palpitait pas que de désir pour lui.
 Soudainement, Tachi glissa un bras sous ses genoux et un autre dans son dos, la jetant sur le lit avec autant de facilité que si elle était un simple oreiller. Avant qu’elle n'ait le temps de réagir, il se positionna au-dessus d’elle, ses genoux de part et d’autre de son bassin et ses mains près de son visage.
 Mélody ferma les paupières sur son visage inexpressif, espérant que le Tachi de ses souvenirs prenne sa place dans l’obscurité.
 Elle aurait souhaité que sa première fois avec lui soit différente.
 Dans sa tête, il l'aidait à la mettre a l’aise. Il racontait des blagues pour la détendre. Il prenait son temps. Il souriait. C'était bête, mais elle l’imaginait un peu intimidé aussi, car ça restait leur première fois à tous les deux. C'était certainement stupide d'espérer cela de la part de quelqu’un d'expérimenté comme lui. Ce n'était qu’une fantaisie ridicule qu’elle avait forgée d'elle-même ; celle où elle et lui partageaient un moment complice. La réalité allait être différente, apparemment.
 Si c'était pour ne voir que du vide sur le visage de l’homme qu’elle aimait, Mélody préférait garder les yeux fermés. Elle ne les rouvrit pas en sentant sa main relever son T-shirt et l'autre se glisser doucement sous l'élastique de son short. Elle ne les rouvrit toujours pas en sentant ses lèvres embrasser le creux entre ses seins. Tout ce qu’elle parvint à faire fut émettre un gémissement, saisie par un sentiment nouveau. Un sentiment qu’elle n'avait jamais ressenti à l'égard de Tachi avant mais qui s'était insinué en elle depuis qu’elle était entrée dans cette chambre.
 Ce n'était pas ce qu’elle voulait. Son corps avait beau réagir pour elle ; ce n’était pas ce qu’elle voulait. La réalité où sa première fois avec l’homme qu’elle aimait n’était qu’un lot de consolation ne lui faisait pas envie.
 Mélody était probablement trop âgée pour y accorder autant d’importance, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle savait qu’elle le regretterait toute sa vie.
 Elle savait qu’elle ne verrait plus Tachi de la même façon, après.

 — Tachi arrête, ordonna-t-elle d’une voix timide, rouvrant enfin les yeux.

 Il ne l'écouta pas, son visage enfoui dans le creux de son épaule. Sentant la frustration la gagner, Mélody plaqua ses mains sur ses épaules, le repoussant de toutes ses forces.

 — J’ai dit arrête !! hurla-t-elle.

 Tachi s’immobilisa, l’expression absconse, ses mains sur le matelas.

 — Je comprends que c’est ce que tu veux mais je... je peux pas faire ça, dit-elle, n'osant pas affronter son regard. P-Pas comme ça. Je peux pas te donner ça.

 Elle déglutit difficilement avant de continuer.

 — T’es clairement pas dans ton état normal et je veux pas le faire dans ces conditions.

 Elle lâcha doucement ses épaules mais il resta en place. La voix chancelante, elle avoua enfin ce qu’elle ressentait vraiment depuis le début, sans oser se l’admettre :

 — Tu me fais peur.

 Mélody détourna la tête instinctivement, comme craignant sa réaction, mais fut surprise de sentir la pression sur le matelas s'atténuer à la place. Tachi s'était relevé sans un mot. La tête dans ses mains, il était assis au bout du lit, juste à ses pieds. Mélody se redressa à son tour, s'approchant doucement.

 — Je suis vraiment désolée.

 Il soupira entre ses doigts.

 — Pourquoi tu t'excuses ? C’est moi qui t’ai sauté dessus d’un coup.
 — Mais non, tenta-t-elle de le rassurer. Je veux dire... c'est évident que tu ne vas pas bien. Tu l’as bien admis tout à l'heure, non ? Puis même tes élèves l'ont remarqué ! Tu te souviens, cette semaine, devant ton lycée ?

 Un rire froid résonna dans la pièce.

 — Mais de quoi vous vous mêlez, tous ? Toi, Angus, les gamins au lycée... Vous pouvez pas me foutre la paix ?

 Mélody hésita, ne pouvant se défaire de cette sensation de crainte qui la saisissait face à lui désormais.

 — Tachi, enfin... on s'inquiète tous pour toi, tu comprends ? Tu viens juste de perdre ta mère, c’est normal d-
 — Je viens pas juste de perdre ma mère, Mélody ! cria-t-il en relevant enfin la tête. Elle est morte depuis cinq mois et j'étais même pas au courant !!

 Choquée, la jeune femme se recula.

 — Quel genre de fils n’est pas au courant du cancer de sa mère, hein ? Quel genre de fils n'assiste pas à son enterrement ?!

 Le regard brillant de Tachi la foudroyant sur place, Mélody bredouilla :

 — T-Ta situation familiale était un peu spéciale.

 Tachi eut un nouveau rire sans joie.

 — Qu’est-ce que tu sais sur ma famille, hein ? Ma “situation familiale spéciale” c’est juste que je suis un fils indigne !

 Il s’essuya les yeux un instant avant de reprendre.

 — Je me suis barré de chez ma mère sans un mot d’adieu juste parce que... parce qu’elle me faisait chier ! hurla-t-il en secouant la tête, les yeux dans le vide. C’est tout. Je voulais plus qu’elle soit sur mon dos.

 Un sourire amer étira ses lèvres, comme effaré par son propre aveu.

 — Mélody, est-ce que t’as seulement la moindre idée du genre d’horreur qu’on entend en vivant dans la rue ? Je te parle de gens qui ont vécu le pire que le monde à offrir, au point de décider qu’il valait mieux vivre entre la merde de chien et les débris de verre que retourner chez eux. Et ça c'est sans parler de ceux qui ont aucun endroit où rentrer pour commencer.

 La jeune femme n’osait plus bouger d’un centimètre, sentant seulement ses mains se mettre à trembler furieusement. Tachi noyait son regard désespéré dans le sien .
 Si elle osait cligner des paupières, ce faible lien entre eux allait-il se rompre définitivement ?

 — J’ai rencontré des gens qui fuyaient des années d’abus ou d’inceste ou la guerre dans leur propre pays... Tu comprends ça ? insista-t-il, sa main droite tapant le vide devant lui comme pour accentuer chaque mot.

 Il plissa les lèvres.

 — Et moi... Moi, je suis parti parce que ma mère était trop sévère avec moi.

 Sa voix se brisa et, avec elle, le filtre opaque qui recouvrait ses yeux depuis des jours. Deux fines larmes coulèrent sur ses joues, comme l'ayant emporté avec elles. Il plaqua rapidement une main sur sa bouche pour couper leur route avant de se reprendre.

 — La seconde où j’ai fait quelque chose de plus difficile à me faire pardonner, je me suis enfui comme un putain de lâche... C’est tout. C’est la seule raison.
 — Tachi... supplia Mélody, retenant son propre visage de craquer.
 — J’ai gâché ma vie... juste parce que j’ai pas eu le courage de l’affronter.

 Deux nouvelles larmes coulèrent mais, cette fois-ci, il abandonna toute tentative de les retenir.

 — Et maintenant, c’est trop tard. C’est trop tard pour me faire pardonner. Je pourrai plus jamais lui parler.

 Les pleurs affluèrent à l'admission de cette cruelle réalité ; la réalité que ses yeux vides refusaient de voir en face depuis des jours. Mélody ne put empêcher ses propres larmes de tomber plus longtemps, les sentant perler doucement au creux de ses cils. Elle se pencha, n’osant pas toucher son corps qui se courbait sous les sanglots. Derrière tous ces muscles, c'était comme si un simple coup de vent aurait pu le faire sombrer, tel un château de sable sous une vulgaire vague.

 — J’ai détruit ma famille, et tout ça pour quoi, hein ? cria-t-il avec amertume. Tout ça pour détruire la tienne après ça.

 Mélody s’essuya les yeux, n'ayant aucune idée de quoi dire pour le réconforter, la poitrine lourde de maux qui n'étaient pas les siens. Si seulement en porter une partie pouvait le soulager, au moins elle aurait pu lui être utile. Mais un poids si monstrueux sur la conscience ne pouvait pas être partagé, pas vrai ? Tachi se forcerait à le porter lui-même jusqu’à ce que son corps lâche sous la pression ; jusqu’à ce que la douleur soit à la hauteur de sa culpabilité.
 Mélody ne pouvait rien faire d’autre que regarder.

 — Et Tomoya... Comment je peux lui faire face après ça ? Je lui ai même pas dit au revoir, articula-t-il entre deux hoquets. Il m’a supplié de rester et je l’ai ignoré... Il a dû s’occuper de notre mère tout seul... Il doit me détester maintenant.

 Il sourit amèrement derrière le barrage de larmes sur son visage.

 — Tout le monde se porterait mieux si j’avais jamais existé.

 Il pleura en silence sans que Mélody n’ose dire quoi que ce soit. Aucune parole ne lui semblait appropriée après ça, d’autant plus lorsqu’elle était incapable de taire sa peine de le voir ainsi. Après un temps qui lui parut interminable, Tachi se redressa enfin, plongeant ses yeux brillants dans les siens. Mélody reprit son souffle, n’ayant pas réalisé qu’elle l’avait retenu jusque-là.

 — Mélody... Je sais pas quoi faire...

 Un nouveau sanglot le prit, le visage déchiré par la douleur.

 — Je sais pas quoi faire, répéta-t-il.

 La jeune femme plissa les lèvres. “C’est à moi de dire ça” eut-elle envie de répondre. Que pouvait-elle faire pour l’aider ? Quels mots pouvaient bien sauver une personne au cœur brisée par le deuil de cette façon ? Les mots avaient-ils seulement ce pouvoir-là ? Tout ce qu’elle parvenait à accomplir, c'était pleurer en silence à ses côtés.
 N'écoutant plus que son instinct lorsque son cerveau refusait de lui glisser des paroles réconfortantes, Mélody se mit sur les genoux pour l’enlacer, entourant ses épaules agitées de spasmes de ses bras. Les pleurs de Tachi redoublèrent alors que son visage s'enfonçait dans son cou.

 — Je suis là, murmura-t-elle.

 Il ne répondit pas à son étreinte, figé.

 — Je serai là quoi qu’il arrive.

 Son corps brisé par les sanglots réagit à ces simples mots, relâchant enfin la tension dans ses muscles pour s’autoriser à la serrer contre lui, ses bras autour de son dos. Mélody serra un peu plus fort, comme pour marquer sa promesse.
 Peu importait le temps que ça devait prendre. Elle le laisserait pleurer contre son épaule jusqu'à ce qu’il se sente mieux. Et cette nuit-là, celle qui devait être si spéciale pour leur couple, ce serait des heures qu’il lui faudrait pour se calmer, jusqu'à s'endormir dans ses bras. Lorsque les premiers rayons du soleil pénétreraient dans la chambre, Mélody serait encore en train de lui caresser les cheveux tendrement, soulagée de l’entendre respirer si paisiblement.
 Elle aurait aimé avoir une solution concrète à lui apporter mais, pour l’instant, sa présence était tout ce qu’elle pouvait lui offrir. Jusqu’au petit matin, pour commencer. Puis pour le reste de la vie qu’elle espérait bien partager avec lui.


♦♦♦


→ Chapitre 34

mardi 2 septembre 2025

“Fallen” ♦ Chapitre 32



 Olympe renversa sa petite valise à ses pieds de manière à pouvoir s’asseoir dessus. Les coudes sur les genoux, elle posa le menton dans ses mains, observant les vas-et-viens de voitures et taxis devant la gare. Son train ne partait pas avant dix-neuf heures, ce qui la ferait rentrer sur le campus vers minuit. Si tout se passait bien, elle serait de nouveau sur les bancs de la fac le lendemain matin.
 Sa décision avait été un peu impulsive, mais elle avait senti que si elle ne le faisait pas maintenant, elle ne trouverait jamais le courage de franchir le pas. C’était aussi pour ça qu’elle n’avait prévenu ses parents que la veille au soir, lors du dîner. Son père s’y était fermement opposé tandis que sa mère était restée plus indécise. Après plusieurs minutes de négociations - et la promesse de continuer à prendre ses antidépresseurs - Olympe était parvenue à obtenir leur accord. Elle n’était toujours pas certaine que les médicaments avaient le moindre effet, mais il fallait reconnaître qu’elle se sentait mieux qu’avant de les commencer, alors elle ferait comme on le lui avait conseillé.
 La jeune femme se sentait curieusement calme. Ni anxieuse à l’idée de rentrer, ni surexcitée à l’idée de partir. Presque indifférente. Une fois que sa décision avait été prise, c’était comme si un interrupteur s’était activé dans sa tête et, alors, retourner à l’université lui semblait la chose la plus naturelle à faire. Elle avait même relu ses notes et recherches pour son mémoire de M1, se sentant inspirée à se mettre à son écriture sérieusement. Ne pas pouvoir assister aux cours de Rayan était définitivement un handicap, mais elle n’avait d’autre choix que de faire sans.
 Rayan... il n’avait probablement même pas remarqué qu’elle n’était plus à Anteros. Ou, s’il l’avait constaté, devait être soulagé de ne pas avoir la jeune femme dans sa vicinité. L’étudiante n’avait aucune idée de comment elle réagirait lorsqu’elle le verrait de nouveau, mais l’éloignement l’avait définitivement aidé à panser la douleur. Même si son ventre se tordait toujours un peu lorsqu’elle pensait à lui, elle ne ressentait ni le besoin ni l’envie de lui parler. L’endroit où ils avaient partagé de si beaux moments était teinté, et ses yeux aventurine lui évoquaient ceux de quelqu’un d’autre désormais ; il était temps de faire une croix sur ce passé pour de bon.
 Olympe se releva, sa petite valise étant trop basse pour lui mettre de s’asseoir confortablement. Sa mère avait promis de venir lui tenir compagnie avant son départ mais elle n’arrivait toujours pas. L’étudiante avait pu dire au revoir à son père lorsqu’il l’avait déposé un peu plus tôt, lui promettant encore une fois que tout irait bien et qu’il pouvait avoir confiance en elle. Connaissant Lucie, elle devait encore faire des heures supplémentaires, le nez dans tous ses dossiers de commerciale.
 Olympe s’étira, emplissant ses poumons de l’air pur et frais de la montagne. En voilà quelque chose qui allait lui manquer ! Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle fut surprise de voir sa mère arriver vers elle en courant presque.

 — Ma chérie ! Désolée d’être en retard. Je t’ai pas trop fait attendre ? demanda-t-elle en la prenant dans ses bras.
 — Non, t’en fais pas, la rassura-t-elle en répondant à son étreinte.
 — On a encore du temps, non ? Viens, on va s’asseoir dans un café en attendant ton train !

 Olympe se laissa guider avec plaisir, ne disant pas non à une boisson chaude avant quatre heures de voyage coincée sur un fauteuil étriqué. Sa mère et elle s’assirent sur une table près de la fenêtre avec vue sur la gare, un thé matcha pour l’une et un café noir pour l’autre.

 — Tu es contente de rentrer ? lui demanda-t-elle.
 — Ouais... je suppose.

 Lucie, elle, paraissait particulièrement heureuse. Ça aurait presque pu la vexer : tenait-elle tant que ça à la faire partir de la maison ?

 — Comment tu vas faire pour tous les cours que tu as manqués ?

 Olympe déglutit, serrant ses mains autour de la tasse à café que le serveur venait de lui apporter.

 — Je vais demander autour de moi... je trouverai bien quelqu’un pour m’aider.

 La jeune femme se retint de dire que, vue l’ambiance particulièrement compétitive de sa promo, elle doutait d’y arriver, mais qui ne tentait rien n’avait rien.

 — J’ai confiance en toi, chérie. Je suis sûre que tu vas reprendre le train en route sans aucun problème !

 Olympe sourit pour la remercier. Sa mère avait toujours été la plus sévère de ses deux parents, mais c’était aussi la première à l’encourager et la féliciter à chacun de ses accomplissements. Si Lucie était aussi heureuse de la voir partir, c’était car elle souhaitait voir sa fille réussir plus que tout, au fond.

 — Tu peux peut-être demander l’aide de ton directeur de recherche aussi. Si tu lui expliques la situation, je suis sûre qu’il comprendra, ajouta-t-elle en buvant une gorgée de son thé.
 — O-Oui... oui, tu as raison. Je lui en parlerai, mentit-elle.

 Olympe frissonna à l’idée que sa mère puisse apprendre qu’elle était sortie avec son professeur de dix ans de plus qu’elle. Elle n’avait jamais eu l’occasion de soumettre sa demande de changement de directeur signée par Rayan alors, techniquement, c'était encore lui qui la supervisait.

 — Tu as pu te libérer tôt aujourd’hui, dit-elle pour changer de sujet.
 — Oui, mais je vais devoir y retourner tout à l’heure. On est en pleine négociation avec un gros client à Singapour, on doit absolument être prêts pour notre appel vidéo demain !

 L’étudiante hocha la tête tandis que sa mère lui racontait quelques détails avec l’enthousiasme qui était le sien. Son travail avait toujours été sa plus grande passion et son principal hobby, en plus d’être la principale raison pour laquelle sa famille vivait confortablement. Son père, en comparaison, était plutôt volatile, changeait d’emploi une fois tous les trois ans en moyenne et n’aurait jamais accepté la moindre heure supplémentaire même sous la menace.
 Sans sa mère et son travail acharné, Olympe n’aurait probablement pas pu avoir son fauteuil, les traitements et séances de réhabilitation - les assurances n’en couvrant qu’une partie. Un pourcentage conséquent de son salaire avait été reversé directement dans ses soins, et ce pendant des années. Lucie avait aussi refusé bien des voyages d'affaires et missions pour pouvoir prendre soin d’elle.
 Olympe serra le poing sur la table, la gorge nouée. Malgré les années qui passaient, elle ne parvenait pas à faire disparaître sa culpabilité. Tout ça pour une nuit trop alcoolisée... son père avait beau l’avoir rassurée sur le fait qu’elle n’était pas un poids, la vérité était plus compliquée.

 — Avec un peu de chance, je pourrai y aller moi aussi. Si c’est le cas, j’aimerais bien que ton père m’accompagne, mais je ne sais pas s’il pourra tolérer les 80% d’humidité, plaisanta-t-elle.
 — Je suis contente d’entendre que ton boulot se passe toujours bien.
 — Et toi ? Tu penses reprendre quelque chose ? Maintenant que tu as démissionné.
 — Je vais y réfléchir, dit-elle, presque par réflexe.

 Elle aimait le fait d’avoir un emploi étudiant pour éviter de toujours dépendre de ses parents mais, dans l’immédiat, cela lui semblait difficile. Hyun avait-il trouvé quelque chose d’autre, lui ?
 Olympe observa sa mère et son visage rayonnant. Après les semaines d’enfer que la jeune femme venait de lui faire passer, elle devait être soulagée de la voir suffisamment en forme pour prendre la décision de rentrer.
 Selon son père, Lucie aussi avait fait une dépression à son âge.
 Olympe n’avait pas osé lui en parler pour confirmer, craignant sa réaction. Sa mère avait toujours été discrète sur ce genre de choses, mais la curiosité était plus forte qu’elle. Elle devait lui en parler avant de rentrer, sachant que l’opportunité ne se représenterait pas.

 — Maman ? Je peux te poser une question ?
 — Bien sûr, ma chérie.
 — Est-ce que... est-ce que c’est vrai que tu as déjà fait une dépression aussi ?

 Lucie écarquilla les yeux, sa tasse en suspens à quelques centimètres de ses lèvres.

 — De quoi ?
 — C’est papa qui me l’a dit.

 Sa mère fronça les sourcils, ne comprenant visiblement pas de quoi elle parlait. Elle détourna les yeux, comme cherchant profondément dans sa mémoire, sa tasse retrouvant sa place sur sa soucoupe.

 — Ah ! laissa-t-elle échapper, un peu mal-à-l’aise. Oui, je vois de quoi il parle.
 — Alors, c’est vrai ?

 Lucie sembla hésiter.

 — Olympe, je veux bien tout te dire, mais promets-moi de ne rien raconter à ton père, d’accord ? C’est une vieille histoire, ça ne servirait à rien de ressasser tout ça.

 Surprise, la jeune femme hocha la tête.

 — Quand j’avais à peu près ton âge, j’avais des douleurs inexpliquées à l’estomac, alors j’ai fini par consulter. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais apparemment ils ont échangé mon dossier avec un autre patient, et j’ai été diagnostiqué avec un cancer.

 Sa mère secoua la tête avant de reprendre, visiblement irritée par ce souvenir :

 — Évidemment je n’ai pas su tout de suite ce qu’il s’était passé. Ça a pris plusieurs semaines avant qu’ils m’avouent enfin leur erreur. J’étais à deux doigts de les emmener au tribunal ! s’emporta-t-elle. Mais je suis tombée enceinte de toi peu de temps après, alors j’ai fini par laisser tomber. Je n’ai jamais osé expliquer à ton père ce qu’il s’était réellement passé non plus.
 — Mais... hésita-t-elle, perplexe. Pourquoi est-ce qu’il croit que tu as fait une dépression ? C’est quoi le rapport ?
 — C’est ce que je lui ai dit, à l’époque.

 Lucie soupira.

 — Je voulais rompre avec lui, mais il était très insistant, alors j’ai fini par lui dire que j’avais une dépression et que je devais me reposer pour qu’il me laisse tranquille.
 — Pourquoi tu voulais rompre ?

 Sa mère eut un sourire triste. Elle se pencha légèrement pour lui prendre la main par-dessus la table.

 — Ma chérie... j’avais vingt ans et diagnostiquée avec un cancer. Tu penses que ton père serait resté avec moi ?
 — Bien sûr ! s’écria-t-elle sans réfléchir avant de baisser la voix en sentant les regards curieux des autres clients sur elle. Je veux dire... papa, il est fou amoureux de toi !
 — Moi aussi je l’aime, chérie. N’en doute pas s’il-te-plaît. Même à vingt ans, je savais que c’était l’homme de ma vie.

 Sa main se resserra encore un peu plus fort sur la sienne.

 — Mais il faut être réaliste, dans la vie. Est-ce que tu sais combien d’hommes quittent leur femme la seconde où elle tombe malade ? Et je te parle d’hommes déjà mariés depuis des années.
 — D’accord, je... je sais que c’est courant, mais... papa est différent ! Il n’aurait jamais fait ça !

 Olympe sentit son rythme cardiaque s’accélérer et des soubresauts gagner sa jambe. Pourquoi cette conversation la mettait-elle dans tous ses états ? Son père n’aurait jamais abandonné sa mère de cette façon ! Même si tout ce qu’elle connaissait de Marc à vingt ans était quelques photos.
 Ses parents étaient ensemble depuis le lycée. Encore aujourd’hui, ils riaient ensemble et s’embrassaient à la moindre occasion. Si la Olympe d’école primaire trouvait cela dégoûtant, elle avait grandi au point de comprendre qu’ils partageaient un amour que le monde entier aurait pu leur envier. Un amour qu’elle pensait partager avec Nathaniel.

 — Je n’avais juste pas envie de le vérifier, Olympe. Tu comprends ça mieux que personne, non ?

 La jeune femme déglutit, fixant la table blanche sous ses yeux.

 — C’est bien pour cette raison que tu as rompu avec ton copain de lycée, non ?

 Tais-toi tais-toi tais-toi tais-toi.
 Je ne veux pas entendre ça !

 — L-La situation était différente, cracha-t-elle, comme pour se convaincre.
 — Avant même ton accident, vous passiez votre temps à vous disputer au téléphone ! Tu essayais d’être discrète mais on t’entendait, ton père et moi. En à peine quelques semaines à distance votre relation était déjà au bord de la rupture.

 Olympe savait déjà tout ça.
 Pourquoi le lui rappeler maintenant ?
 Sa mère lâcha sa main pour reprendre son thé entre ses doigts.

 — C’est pour ça... quand tu m’as demandé de ne pas le contacter, j’ai tout de suite compris pourquoi, dit-elle nonchalamment.

 Lucie était déjà passée par là.

 — Je savais que tu prenais la bonne décision. Tu n’avais pas besoin d’ajouter une déception amoureuse à la liste de tes problèmes à ce moment-là.

 Olympe releva enfin la tête, les yeux humides.
 Pourquoi croyait-elle que son cœur ne s’était pas brisé en rompant avec lui ? Même si c’était “la bonne décision”.

 — Je... je sais pas, admit-elle. Peut-être que j’aurais dû tout lui dire d’abord. P-Peut-être qu’il aurait compris.
 — Ne sois pas naïve, chérie. Même s’il avait prétendu que ça n’avait pas d’importance, tu crois sincèrement que ça aurait été le cas ? Il n’aurait probablement pas osé rompre de lui-même et aurait pris ses distances jusqu’à ce que toi tu finisses par le faire. Quel garçon de dix-huit ans voudrait d’une petite amie handicapée à l’autre bout de la France ?

 Ses mots s’enfoncèrent dans sa poitrine comme des lames de couteau.
 Évidemment. Évidemment, la voilà, la vérité qu’elle ne voulait pas entendre. Quelle espoir stupide lui avait croire, même l’espace d’une seconde, que Nathaniel serait resté à ses côtés en apprenant ce qu’il s’était passé ? Certainement le même qui lui faisait croire que son père aurait accompagné sa mère sur le chemin de la maladie à seulement vingt ans.
 La vraie vie n’était pas un roman à l’eau de rose.
 Lucie soupira.

 — Désolée... mais j’ai vu ce schéma se répéter trop souvent au cours de ma vie. Je suis juste franche avec toi. Nous, les femmes, on n’a pas d’autre choix que de protéger nos arrières, et parfois ça veut dire prendre des décisions difficiles.

 Sa mère eut un sourire compatissant.

 — Olympe... même si tu lui avais dit, le résultat aurait été le même. Tu dois me croire. Le rayer de ta vie était la meilleure chose à faire, pour ton propre bien.
 — Nathaniel, je...

 La jeune femme renifla, essuyant ses yeux avec une serviette en papier.

 — J’ai envie de lui raconter tout ce qu’il s’est passé.
 — Pourquoi ?
 — Je l’ai beaucoup fait souffrir en ne lui disant pas la raison pour rompre avec lui. J’ai juste envie d’être honnête, pour... tourner la page.

 Olympe ne savait pas pourquoi elle lui disait ça. Sa mère avait toujours été extrêmement stricte sur ses relations amoureuses, et n’avait jamais caché qu’elle détestait Nathaniel - probablement car il s’agissait de son premier copain. Mais c’était une adulte, maintenant.

 — Tu l’as revu ? s’enquit sa mère, un dédain coulant dans la voix.
 — Seulement quelques fois... on n’est pas proches, ne put-elle s’empêcher de préciser immédiatement.

 Lucie secoua la tête.

 — À quoi bon ? C’est dans le passé, tout ça ! Et s’il en profite pour essayer de te récupérer maintenant que tu peux marcher ?
 — Ça n'arrivera pas. C’est toi qui l’a dit, c’est dans le passé tout ça. J’ai juste envie qu’il sache.

 Elle en avait marre de mentir.
 Olympe préférait encore que Nathaniel la déteste à cause de la vérité plutôt que pour le mensonge qu’elle transportait depuis des années.

 — Si ta décision est prise, soupira sa mère. Mais ne te laisse pas embobiner, surtout. Je ne te renvois pas à Anteros pour que tu te fasses un petit copain !

 La jeune femme rit discrètement. Ah, si elle savait...
 Les mots durs de sa mère avaient eu le mérite de lui remettre les idées en place. Même si Nathaniel prétendait qu’il serait resté à ses côtés en entendant son histoire, elle ne devait pas se laisser aller au romantisme. Il l’aurait quitté, d’une façon ou d’une autre. Son cœur se sentit curieusement léger d’avoir enterré cet espoir une bonne fois pour toutes. Elle pouvait tout lui dire, sans regret, sans attente.
 Peu importait sa réaction. Olympe faisait ça autant pour lui que pour elle.
 Nathaniel allait enfin pouvoir la quitter, comme elle l’avait fait toutes ces années auparavant.

 — Ohlala, ton train va pas tarder ! s’exclama Lucie en se relevant. Le temps passe vite. Toi, vas vers la gare avec ta valise. Moi je vais régler l’addition.

 Olympe ne se fit pas prier, comprenant que son train arrivait dans moins de dix minutes. Sa mère la rejoignit rapidement aux portiques, la prenant dans ses bras de nouveau, avec plus de force cette fois.
 L’étudiante lui embrassa la joue pour lui dire au revoir, lui promettant de revenir pendant les vacances.
 Tandis qu’elle s’apprêtait à valider son ticket, elle s’arrêta un instant.

 — Maman ? Je peux te poser une dernière question ? demanda-t-elle en se retournant vers elle.
 — Bien sûr !
 — Pourquoi tu as prétendu que tu avais une dépression au lieu de rompre avec papa directement ?

 Lucie, interloquée, croisa les bras.

 — Je ne sais plus... ça fait longtemps, tu sais. Je crois que je voulais juste gagner du temps pour réfléchir.
 — Donc tu envisageais de tout lui dire ?
 — Non ! répondit-elle précipitamment. Enfin... je ne sais plus, ça date, tu sais !

 Olympe sourit, la main serrée sur la poignée de sa valise.

 — Merci. C’est tout ce que je voulais savoir.

 Lucie fit la moue, comme sentant que sa fille l’avait piégé, mais ne rétorqua pas.

 — On se revoit bientôt ! lui lança Olympe avec un sourire. Fais un bisou à papa pour moi !

 Le train arrivant déjà en gare, la jeune femme dut courir jusqu’à son wagon. Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres lorsqu’elle posa ses fesses sur son siège dur comme du bois.
 Après quelques minutes à seulement observer le paysage, Olympe finit par sortir son téléphone.
 Il y avait tant de choses qui l’attendaient : le pire était devant elle. Reprendre les cours, retrouver un boulot. Discuter avec Nathaniel. Affronter Victor. Pourtant, désormais que sa décision était prise, elle se sentait légère. Si le pire était à venir, le meilleur devait l’être aussi.
 Olympe ouvrit son répertoire et tapa le message qu’elle aurait dû envoyer des années auparavant.

    De : Olympe
    À : Nathaniel
    Envoyé à 19:13 le 03/04/20XX

    « Je suis désolée pour l’autre soir.
    Est-ce qu’on pourrait se voir ?
    J’ai quelque chose d’important à te dire. »


♦♦♦


    De : Paul Avenon
    Envoyé à 12:31 le 04/04/20XX
    Motif : Stage de fin d’étude (Antéros Academy)

    « Chère Mlle Martin,

    Je suis navré d’entendre les difficultés que vous rencontrez dans votre recherche de stage de fin d’étude. Je comprends vos suspicions à mon égard et ne vous en tiens pas rigueur, compte tenu de la fâcheuse façon dont s’est terminé notre dernier entretien.
    Toutefois, je ne saurais vous recommander de faire attention avant d’accuser autrui d’actions qui peuvent être expliquées par votre propre incompétence. Si tous les autres étudiants de votre promotion ont déjà trouvé un stage à part vous, ne serait-il pas temps pour vous de vous remettre en question ? J’aimerais posséder le pouvoir que vous semblez m’accorder, mais mes relations avec les autres galeries de la région sont purement professionnelles. Si celles-ci ne sont pas enclines à vous donner une chance, je ne saurais point les faire changer d’avis.
    Sachez néanmoins que la place que je vous ai proposée est toujours disponible. Je ne suis pas parvenu à trouver de profil plus intéressant que le vôtre. Puisque vous êtes encore en recherche de stage, peut-être pourriez-vous reconsidérer ma proposition. Je peux vous assurer que vous n’aurez plus rien à envier à vos camarades si vous venez travailler chez moi.
    Venez me rencontrer à la galerie durant les heures d’ouverture, nous y serons tranquilles pour discuter.

    Cordialement,
    Paul Avenon »

 Même par email, Paul Avenon était un beau parleur. Quelque part, ça l’aurait presque impressionnée, si seulement lire ses mots en les imaginant prononcés par bouche ne lui donnaient pas des sueurs froides.
 Mélody ne savait pas bien à quoi s’attendre en le contactant par email pour lui demander s’il était responsable du fait qu’elle ne parvenait pas à trouver de stage, contrairement à la majorité de sa promotion. Peut-être espérait-elle qu’il dise quelque chose d’incriminant ? Ou qu’il admette ses comportements inappropriés envers elle ? Elle aurait aimé qu’il écrive quelque chose qu’elle puisse utiliser contre lui, mais c’était évident qu’il n’allait pas mordre à l'hameçon aussi facilement. Ça ne devait pas être la première fois qu’il faisait ça.
 Il n’avait aucun mal à prétendre qu’il n’avait pas d’influence sur les autres galeries de la ville, alors qu’il lui avait dit le contraire en face à face ! Mais évidemment, Mélody n’avait aucune preuve de ce moment. Elle n’avait osé en parler à personne, de peur qu’on ne la croit pas. Zaidi l’aurait peut-être écouté, mais elle se sentait mal-à-l’aise en sa présence depuis le gala de l’année précédente ; le même gala où elle avait rencontré Paul pour la première fois. En voilà un jour où elle aurait mieux fait de se casser la jambe et rester couchée.
 Mélody relit l’email encore une fois, malgré la peur viscérale qu’il lui inspirait. L’étudiante était terrifiée, car elle avait envisagé d’accepter sa proposition la seconde où elle l’avait lu. Même quand sa tête et son cœur lui hurlaient que c’était une terrible idée, même quand tout son être tremblait à l’idée de revoir cet homme qui la dégoûtait - le soulagement qu’elle avait ressenti en lisant que Paul lui offrait encore la place avait été incontrôlable.
 Elle voulait ce stage, c’était plus fort qu’elle. Un stage, en vérité, n’importe lequel - mais Avenon avait accompli ce qu’il avait promis, et elle se faisait refuser d’emblée absolument partout, ne parvenant pas à décrocher un seul entretien. La Mélody qui n’avait pas hésité à frapper le tibias du galeriste pour rejoindre Tachi serait sûrement extrêmement déçue. Et Tachi, comment réagirait-il s’il savait qu’elle pensait ainsi ? Qu’elle était prête à se jeter dans la gueule du loup juste pour lancer sa carrière ? Le seul qui pouvait la toucher, c’était lui. Mais si Paul savait choisir ses mots avec précision, “nous y serons tranquilles pour discuter” était plus que clair. Et pourtant...
 Mélody déglutit, étouffée par la culpabilité. Elle ferma l’onglet de ses emails pour se reconcentrer sur la correction que lui avait demandé Tachi. Elle la relut du début à la fin pour s’assurer que l’orthographe était correcte et imprima deux copies avec l’imprimante de la bibliothèque. La jeune femme revint à l’ordinateur, en ayant fini pour aujourd’hui. Tôt ou tard, il lui faudrait aller récupérer son ordinateur portable chez ses parents, mais elle n’en trouvait toujours pas le courage.
 La mort de la mère de Tachi l’avait fait réfléchir. Mélody avait accepté une courte conversation au téléphone avec la sienne, mais ça n’était pas allé plus loin, et elles avaient soigneusement évité le sujet de la dispute entre les deux hommes. C’était encore trop tôt pour renouer les liens et pardonner.
 Son sac sur les épaules, la jeune femme entra dans le labyrinthe de livres pour rejoindre la sortie.

 — Excusez-moi, vous assistez bien au cours de M1 de François le jeudi matin ?

 Mélody s’arrêta, croyant reconnaître cette voix, même basse comme l’exigeait une bibliothèque. Discrètement, elle pencha la tête par delà l’étagère de livres pour observer les tables où les élèves révisaient. Olympe, debout et une pile de documents dans les bras, se penchait vers un groupe d’étudiantes.

 — Oui, et ? répondit l’une d’elle, un sourcil relevé.
 — Je suis désolée de demander ça, mais est-ce que vous pourriez me passer les cours jusqu’à maintenant ? J’ai été absente.

 Les étudiantes échangèrent un regard avant de lever la tête de nouveau vers Olympe.

 — Désolée mais pourquoi est-ce qu’on devrait te rendre service ? On se connait même pas.
 — Je... je sais, mais je... je sais pas à qui demander.
 — Ouais bah ça c’est pas notre problème, susurra-t-elle. T’avais qu’à pas être absente.

 Olympe se redressa et, bredouillant des excuses, se dirigea vers la sortie.

 — T’as été un peu dure, nan ? lança une autre étudiante du groupe.
 — D’où j’ai été dure ? On est déjà en avril, et elle croit que je vais lui passer tous mes cours depuis janvier ? J’hallucine. Ça me rend ouf les gens comme ça. Ça en branle pas une et ça vient demander aux autres de l’aider après. Elle a qu’à se démerder.

 Mélody se recula pour se cacher de nouveau derrière la bibliothèque de livres.
 Il y avait encore quelques mois de ça, elle aurait probablement partagé le même sentiment. Plus d’une fois, en réalité, elle avait refusé la même requête de la part d’autres étudiants, sans hésitation.
 Pourquoi Olympe avait-elle été absente ? Maintenant qu’elle y pensait, elle ne l’avait pas revue aux cours de Zaidi ce semestre, mais elle pensait qu’il s’agissait de leur stratégie pour cacher leur relation. Ce qu’il se passait dans la vie de sa camarade n’aurait pas dû l’importer - après tout, elles n’étaient pas amies. Mais Olympe avait ses bons côtés...
 Sans réfléchir, Mélody se précipita vers la sortie, cherchant sa camarade des yeux. Elle la trouva rapidement près des ascenseurs, la mine défaite.

 — Olympe ? l’interpella-t-elle.

 L’étudiante de première année releva la tête vers elle, cachant difficilement sa surprise.

 — Mélody ? Qu’est-ce qu’il y a ?

 Elle hésita, n’étant pas sûre elle-même de ce qu’elle faisait.

 — Tu as... tu as besoin des cours de François ?
 — Euh... oui, confirma-t-elle. Comment tu le sais ?
 — Je t’ai entendue dans la bibliothèque.

 Mélody détourna les yeux, comme n’osant pas lui rendre son regard curieux.

 — Si tu veux, je les ai moi... enfin, ceux de l’année dernière, évidemment ! Ça fait un moment que j’ai validé sa matière ! Mais je suppose que le programme est à peu près le même alors... si ça t’intéresse...
 — Vraiment ? Tu ferais ça ?
 — Oui, enfin... Mes notes sont très concises, tu sais. J’ai pas besoin de beaucoup pour retenir ce qui est dit en cours, alors peut-être que ce sera un peu difficile pour toi de comprendre.

 Mélody l’observa enfin, comme s’attendant à l’entendre refuser. Mais, curieusement, Olympe lui sourit chaleureusement, la mélancolie ayant disparu de son visage fatigué.

 — Tu peux pas savoir comme ça me sauverait la vie !
 — C’est rien... et puis tu sais, hum... si t’as besoin d’autres cours de M1... évidemment, je les ai tous validés sans problème.
 — Vraiment ? Pourquoi tu m’aiderais autant ?

 Elle n’aurait pas dû pouvoir lui en vouloir, car sa réputation la précédait, mais elle fut un peu vexée de l’entendre douter de la sorte.

 — Disons que c’est pour te remercier, répondit-elle en croisant les bras. Pour la dernière fois... avec Avenon...

 Olympe plissa les lèvres sans répondre, comme gênée par ce souvenir. Mélody profita du silence pour sortir son agenda et un stylo de son sac, lui demandant d’écrire son adresse email et les cours qui lui manquaient. Sa camarade s’accroupit pour poser l’agenda sur ses genoux.

 — Il t’a recontactée depuis, au fait ? lui demanda-t-elle en se redressant, la faisant sursauter.

 Mélody ouvrit les lèvres sans qu’aucun son ne sorte.
 C’est moi. C’est moi qui l’ai recontacté.
 Pouvait-elle vraiment admettre ça ? Peut importait les raisons qui l’avaient poussées à appuyer sur “Envoyer”, le résultat était le même. Elle aurait été encore plus gênée d’avouer qu’elle était allée dîner avec lui avant ça. Olympe ne s’était pas laissée faire, elle ! Ni face à Paul ni face au musicien qui les avait suivies dans les toilettes. C’était elle qui l’avait aidée à garder la tête froide et comprendre que rester seule avec le galeriste était une terrible idée.
 Et pourtant, et pourtant...

 — N-Non.
 — Tant mieux.

 Peut-être que si elles avaient été amies, elle aurait pu lui en parler, et lui demander conseil. Brusquement, elle regrettait que leur relation soit aussi compliquée.

 — Je vais t’envoyer les cours cette semaine, lui dit Mélody en récupérant son agenda.
 — Merci. Vraiment, merci.
 — C’est rien...

 Autant gênées l’une que l’autre, elles se dirent au revoir rapidement et Mélody quitta le bâtiment, pressant le pas vers l’arrêt de bus pour rejoindre le lycée où enseignait Tachi.



 Une heure plus tard et la jeune femme se retrouva devant le lieu de travail de son petit-ami. Quelques élèves se trouvaient devant le portail, la plupart occupés sur leur téléphone, à écouter de la musique ou discuter entre eux. Mélody resta légèrement en retrait, informant Tachi qu’elle était arrivée avec un texto.
 Ils ne s’étaient pas revus depuis le fameux jour où le détective privé avait débarqué pour lui annoncer la mort de sa mère. Si le choc l’avait rendu silencieux pendant de longues minutes après son départ, Tachi avait rapidement repris ses esprits, lui assurant que tout allait bien.
 Ça fait tellement longtemps que je ne l’ai pas vue.
 Ce n’est pas comme si ça change grand chose.
 Ne t’inquiète pas pour moi.
 Mélody n’avait aucune idée de si elle avait le droit de douter de ce qu’il lui disait, alors elle avait décidé de le croire. Mais ne pas s’inquiéter pour lui était trop lui demander, d’autant plus lorsqu’il se comportait différemment en annulant ses concerts dans son bar préféré ou en insistant qu’il était soudainement trop occupé pour la voir.
 C’était elle qui avait insisté pour le rencontrer aujourd’hui, même s’il n’aurait “que quelques minutes” à lui accorder. Elle devait confirmer de ses yeux ce qu’il prétendait. Elle cesserait de le prendre au mot s’il ne pouvait pas lui prouver qu’il allait réellement bien.
 Mélody attendit, son portable entre ses mains moites. Tachi n’avait pas répondu. Le soleil était haut dans le ciel mais les températures avaient fini par redescendre pour se rapprocher de ce qu’on pouvait attendre d’un début de printemps dans la région. La jeune femme rentra la tête dans ses épaules, serrant les bras pour protéger son ventre du vent frais qui cherchait à s’infiltrer sous son manteau. La tête baissée, elle observait le sol comme s’il pouvait la distraire de l’attente.

 — Mélody !

 La jeune femme releva les yeux, son coeur manquant un battement en voyant Tachi arriver. Une chemise à manches courtes ouverte sur un de ses nombreux t-shirts au logo inconnu, il se dirigeait vers elle, les mains dans les poches.

 — Il fait plus froid que ce j’aurais cru, dit-il simplement, une fois à sa hauteur. J’aurais dû prendre mon manteau.

 Mélody déglutit, se sentant émue pour une raison qu’elle n’était pas sûre de bien comprendre.
 Il avait l’air agacé.

 — Tout va bien ? demanda-t-elle.
 — Ouais, bah... on a un problème avec un parent d’élève, ça bouffe tout mon temps, soupira-t-il en agrippant sa nuque d’une main. J’ai rien à voir là-dedans mais le mec insiste pour se battre avec chacun d’entre nous. Tu parles d’un emmerdeur.

 Il se tourna vers l’établissement un instant.

 — Il est parti tout à l’heure mais on est en réunion depuis le début d’aprèm pour essayer de trouver une solution. J’ai réussi à insister pour qu’on prenne une pause mais je vais devoir y retourner rapidement.
 — Je vois.

 Tachi eut un sourire désolé.

 — J’aurais aimé pouvoir rester avec toi.
 — Non, t’en fais pas. C’est moi qui ai insisté pour venir alors que tu es occupé.
 — Ça me fait toujours plaisir quand tu viens me voir au boulot, la rassura-t-il en posant une main sur le haut de son crâne.

 Mélody le laissa caresser ses cheveux, profitant de son contact qui lui avait tant manqué en seulement quelques jours. Lorsqu’il se retira, la jeune femme prit le temps de l’étudier de nouveau.
 En apparence, rien n’avait changé. Il avait bonne mine et souriait par-dessus ses traits alourdis par son problème au travail, comme il l’aurait fait d’ordinaire. Il lui rendait son regard, sans se détourner.
 Mais il y avait quelque chose de différent, quelque chose qu’elle ne parvenait pas à identifier. Mélody en aurait mis sa main à couper.
 Il était différent.

 — Tu es sûr que tout va bien ?

 C’était la seule chose qu’elle pouvait faire : lui poser la même question encore et encore. Il venait de perdre sa mère ! N’importe qui en aurait été bouleversé, Mélody y compris. Malgré la colère qu’elle pouvait ressentir envers eux, si elle avait appris une telle chose, elle aurait été incapable de faire comme si de rien n’était. Même si la relation de Tachi avec sa mère était compliquée - elle devait forcément l’être pour qu’il s'enfuie de chez lui à dix-sept ans -, il devait bien ressentir quelque chose !
 Il soupira légèrement, sans se défaire de son sourire, comme s’il avait là affaire à une enfant capricieuse.

 — Puisque je te le dis.

 Il lui fit une pichenette sur le front, lui arrachant un petit cri de mécontentement.

 — Tu t'inquiètes trop !

 Mélody bougonna, ses doigts massant son front douloureux. Tachi riait avec son insouciance habituelle.
 Était-elle totalement à côté de la plaque ? Était-elle seulement en train de superposer ses propres émotions sur lui, se convaincant qu’il aurait dû réagir comme elle l’aurait fait ? Tachi avait déjà fait le deuil d'un parent. Était-il seulement habitué ? Avait-il déjà fait son deuil en partant de chez lui ?
 Elle aurait tellement voulu qu’il lui explique.
 Elle voulait comprendre ce qu’il ressentait.
 Elle voulait que cette impression étrange qu’il lui donnait à cet instant disparaisse pour de bon.
 Après toutes ces années à être sa meilleure amie, pourquoi y avait-il encore autant de choses qu’elle ne savait pas sur lui ? Étaient-ils si proches que ça si c’était pour qu’il lui cache des choses qu’il avait pourtant probablement raconté à Philippe ? Pourquoi était-elle différente ?
 Peut-être qu’il ne lui faisait pas confiance, finalement.

 — Je t’ai apporté ta copie corrigée, dit-elle en la sortant de sa poche, se souvenant qu’elle était aussi venue pour ça.
 — Merci !

 Il plia la copie pour la ranger dans sa poche.

 — Tu veux venir à la maison samedi ? proposa-t-il ensuite.
 — Samedi ? Euh, oui, bien sûr, accepta-t-elle, un peu prise au dépourvu, déjà habituée au fait de ne pas pouvoir le voir facilement.
 — Lysandre reste parfois dormir dans sa chambre après avoir joué au bar, c’est jamais très clair. Mais on devrait être tranquilles pour une majeure partie de la soirée au moins.
 — Tu vas rapper au bar ce soir-là aussi ?
 — Nan, je... j’ai pas écrit de nouveaux morceaux depuis longtemps. Je prends une pause. Mais c’est plutôt une bonne nouvelle pour toi, non ? Finis les samedis soirs à écouter du rap que tu détestes !

 Mélody ne parvint pas à rire de sa plaisanterie, sentant son ventre se serrer. Tachi caressa sa joue, juste à la commissure de ses lèvres, comme pour y dessiner une expression joyeuse de lui-même. Il semblait observer son cou où des plaques d’eczéma étaient réapparu depuis quelques jours. Mélody essaya de détourner le visage, rouge de honte qu’il l’ait remarqué.
 Tachi se pencha doucement vers elle, son autre main posée sur son épaule.

 — Hé, monsieur !

 Tachi se redressa en la lâchant, l’air de rien. Un trio d’élèves, deux filles et un garçon, franchissait le portail en courant pour se rapprocher d’eux.

 — Vous êtes là ! On vous cherchait.
 — Qu’est-ce que vous voulez les jeunes ? Je suis occupé.

 Ils s’arrêtèrent à leur hauteur et Mélody se sentit rougir en les voyant la dévisager tout à coup.

 — C’est votre petite-amie ?

 Tachi tourna la tête vers elle, comme pour s’assurer qu’ils parlaient bien de la même personne, et entoura ses épaules d’un bras en souriant.

 — C’est ma future femme.
 — T-Tachi !! protesta-t-elle, embarrassée par les “Ooh” appuyés de ses élèves en réponse.
 — Soyez polis et dites-lui bonjour ! insista-t-il.
 — Bonjour madame ! la saluèrent-ils en cœur.
 — Bon... bonjour.

 Mélody couvrit son visage d’une main pour cacher sa gêne, n’aimant pas être le centre de l’attention.

 — C’est votre fiancée mais elle vous appelle par votre nom de famille aussi ? interrogea l’un d’eux.
 — Mais nan, tu sais pas ! s’interposa une deuxième. C’est comme ça qu’ils font au Japon. Dans les anime, ils s’appellent tous par leurs noms de famille ! C’est culturel, tu vois.

 La jeune femme releva la tête vers Tachi. Il avait l’air curieusement mélancolique, malgré le sourire qui planait encore sur ses lèvres.

 — Exactement, c’est comme ça que nous, on fait, dit-il en resserrant plus fort son bras autour d’elle.

 Était-ce vraiment ça, la raison ? Il ne la lui avait jamais donnée, d’ailleurs, plaisantant seulement que son prénom était son “secret bien gardé”. Mais tout le monde l’appelait Tachibana, alors Mélody avait cessé de se demander pourquoi.
 Pourquoi peinait-elle autant à le croire, tout à coup ? Tachi n'était pas du genre à mentir. S’il disait que c’était culturel, elle n’aurait pas dû se poser plus de questions.
 Katsuya Kunisaki, c’était ainsi que le détective l’avait appelé.
 Pourquoi un inconnu connaissait-il son véritable nom, et pas elle ? Un nom que Tachibana lui avait immédiatement demandé d’oublier.
 Qui était seulement l’homme dont elle était tombée amoureuse ?

 — Bon, qu’est-ce que vous me voulez ? insista Tachi en la lâchant.

 Les trois adolescents échangèrent un regard avant de lui tendre trois paquets blancs, les empilant en une petite pyramide improvisée dans les mains du professeur.

 — C’est pour vous !

 Suspicieux, Tachi lança un coup d'œil à Mélody avant de rapprocher les paquets de son visage. À mieux y regarder, il s’agissait de serviettes en papier enroulées autour de quelque chose de rond.

 — On sait à quel point vous adorez les croissants de la cafétéria ! À chaque fois qu’ils en servent, vous essayez de nous chourrer notre part, rit l’élève qui lui avait passé les viennoiseries. Mais aujourd’hui, on les a réservés exprès pour vous !

 Tachi ne répondit pas, les yeux rivés sur les petits croissants empilés dans sa main. Légèrement en retrait, Mélody ne pouvait plus voir son visage.

 — Pourquoi ? demanda-t-il simplement.
 — On a bien vu que vous étiez pas en forme en ce moment, lui dit l’un des élèves du trio. Alors on s’est dit que ça vous remonterait le moral !

 Silence. La jeune femme fit un pas dans sa direction, se mettant juste à côté de lui. Tachi observait les viennoiseries comme si elles étaient empoisonnées.

 — N-N’importe quoi ! Je vais très bien ! s’exclama-t-il finalement, relevant la tête vers ses élèves. De quoi vous parlez ?
 — Ça se voit que vous allez pas bien ! En cours, vous avez tout le temps les yeux dans le vide. On dirait un fantôme, ça fait flipper.
 — Ouais vous avez même pas essayé de nous piquer de la bouffe aujourd’hui, c’est comme ça qu’on a su qu’on se trompait pas.

 Le professeur laissa échapper un rire, comme éberlué. Il secoua la tête, reprenant un peu de sa composition.

 — Au lieu d’épier le visage de vos profs, concentrez-vous sur les cours un peu ! Non parce que vos dernières copies étaient pas fameuses, hein. Le bac est dans moins de trois mois je vous rappelle.

 Les adolescents échangèrent un regard gêné, comprenant probablement parfaitement de quoi leur professeur de philosophie parlait.

 — Si je regarde dans le vide pendant les cours c’est sûrement parce que, chaque jour, je questionne mes choix de vie à enseigner à des morveux comme vous, plaisanta-t-il.

 Loin d’être vexés, les élèves s’esclaffèrent, non sans répliquer qu’ils étaient loin d’être les pires de la classe. Mélody, en retrait, observa son petit-ami blaguer avec les adolescents, insistant qu’ils avaient tout intérêt à mettre le nez dans un livre pour une fois.

 — Je vais bien, mais les croissants sont quand même pour moi ! conclut-il en leur tournant le dos pour faire face à Mélody, comme pour marquer la fin de la conversation. Vous me les avez donnés, c’est non échangeable.
 — C’est juste pour cette fois alors profitez-en !

 Les adolescents s’écartèrent, restant tout de même près du portail. Restée silencieuse jusque là, Mélody esquissa un sourire.

 — Tes élèves t’apprécient.
 — Bah, c’est réciproque, dit-il, le visage curieusement apaisé, les croissants en équilibre dans une main. À quelques exceptions, ce sont de chouettes gamins. Ils vont me manquer l’année prochaine.

 Ils s’inquiètent pour toi aussi, hésita-t-elle à dire, se retenant à la dernière seconde. Ils se voyaient samedi, alors ils auraient tout le temps d’en discuter à ce moment-là. Mélody ne voulait pas douter de Tachibana, ou Katsuya, ou Kunisaki - peu importait son véritable nom. Elle avait confiance en lui, même si ce n’était pas réciproque.
 Avec le temps, il finirait peut-être enfin par lui parler.

 — Il faut vraiment que j’y retourne maintenant, soupira-t-il, l’air sincèrement désolé.
 — Déjà ? ne put-elle s’empêcher de se lamenter.

 Avant qu’elle n’ait le temps de réagir, Tachi saisit son visage de sa main libre et se pencha jusqu’à ce que sa joue touche la sienne.

 — Passe la nuit à la maison, samedi, murmura-t-il.

 Le ventre de Mélody se remplit de papillons à ces quelques mots.

 — Je veux qu’on dorme ensemble. Comme un vrai couple, cette fois.

 Le souffle coupé, elle ne sut que répondre. Tachi détacha son visage de sa joue pour poser ses lèvres sur les siennes, avec un peu plus de force qu’un simple baiser pour se dire au revoir aurait pu demander. Mélody ferma les yeux, son cœur battant dans sa cage thoracique avec intensité ; celle que ses baisers lui provoquaient à chaque fois.
 Tachi se recula, sa main en suspens sur son visage.

 — À samedi, princesse, susurra-il avec un sourire charmeur avant de se redresser.

 Non loin d’eux, le trio d’élèves échangeaient de nouveau des “Ooh” surexcités, comme venant d’assister à une scène particulièrement intéressante.

 — Cadeau, dit-il en lui enfonçant un des croissants dans les mains avant de partir vers le portail. Oh c’est bon les jeunes, hein ! Vous avez quel âge putain ? Vous avez jamais vu deux adultes s’embrasser ou quoi ?

 Tachi rentra dans l'établissement sous le regard appuyé des adolescents, rendus frénétiques par le spectacle sur la vie amoureuse de leur professeur. Lorsqu’ils reportèrent leur attention sur sa petite-amie, Mélody se sentit rougir, la décidant à rebrousser chemin.
 “Dormir ensemble comme un vrai couple” ? Cela signifiait-il ce qu’elle croyait ? Son corps s’électrisa à cette simple pensée ; ce corps qui désirait Tachi avec un peu plus d’intensité chaque jour qui passait. Même si cette optique la faisait paniquer de bien des manières, elle n’était plus une lycéenne. Combien de temps pouvait-elle se permettre de faire attendre quelqu’un d’expérimenté comme Tachi ? Il lui faudrait bien sauter le pas à un moment ou à un autre, et peut-être que cette occasion était la bonne. Avant qu’il ne se lasse ; avant qu’il n’ait une autre raison de mettre de la distance entre eux, en prétendant que tout allait bien lorsque ce n’était clairement pas le cas. “Dormir” ensemble était peut-être la seule manière de se rapprocher de lui pour le moment.
 Mais Mélody, elle ne voulait pas que ça. Le corps de Tachi, c’était une chose, mais c’était surtout son cœur qu’elle voulait. Elle ferait n’importe quoi pour l’obtenir.
 Si seulement il acceptait enfin de le lui donner.


♦♦♦


 Lysandre effleura les hautes herbes en bordure de jardin avec sa main, la rosée du matin se déposant sur ses doigts. C'était un rituel qu’il avait lorsqu’il vivait encore ici. Malgré l’emploi du temps terrible exigé par une exploitation agricole, ne lui permettant presque aucune seconde de répits, il prenait toujours une minute pour profiter de la fraîcheur du début de journée. Seulement dans ces moments-là, il avait l’impression de pouvoir respirer correctement.

 — Est-ce que tu prends du sucre avec ton café ? lui demanda Leigh depuis la table de jardin.
 — Pas aujourd'hui, répondit-il en se redressant.

 Lysandre rejoignit son frère, déjà assis sur la petite chaise blanche rongée par la rouille, un manteau d’hiver sur les épaules.

 — Tu as si froid que ça ? s’inquiéta-t-il. On peut petit-déjeuner à l'intérieur si tu préfères.
 — Non, c'est bon, bougonna-t-il en resserrant ses bras croisés plus fermement.

 Après tout, c'était lui qui avait insisté pour se mettre dehors. Lysandre, lui, ne portait qu’une fine veste et une écharpe enroulée autour de son cou. Il essuya ses doigts mouillés sur celle-ci avant de s’asseoir à son tour.

 — Tu es allé à la boulangerie ce matin ? s'étonna le musicien en remarquant le panier plein de viennoiseries sur la table.
 — C’est Mme Pichet. Je ne sais pas quand elle est venue apporter ça, mais quand je suis allé préparer nos cafés, tout était posé dans la cuisine, expliqua-t-il.
 — Elle ne devrait pas se donner tant de mal pour nous.

 Leigh acquiesça en silence. Leurs voisins paraissaient absolument ravis de les voir et multipliaient les bonnes intentions depuis la veille : cadeau de bienvenue, dîner gratuit, cargaison de légumes frais à rapporter à la maison, accès gratuit à leur propre petite piscine de jardin s’ils le souhaitaient... certains services semblaient au moins être inclus dans le prix des chambres, mais la majorité devait seulement être un traitement de faveur de leurs voisins qui les connaissaient depuis petits. La veille, ils avaient passé le repas du soir avec eux, les arrosant d’anecdotes sur leur enfance qu’ils avaient déjà entendu une centaine de fois auparavant.
 Lysandre s'était attendu à entendre Leigh manifester son mécontentement, compte tenu de la façon dont s'était déroulée leur dernière visite, mais celui-ci était resté agréable et poli. Il se demandait si une part de sa frustration était partie lorsqu’il avait détruit le cadre de sa main nue, et si une autre avait disparu en rompant les liens avec la personne à l'intérieur.
 Pichet avait remplacé la photo par une des deux frères uniquement.

 — Ça fait du bien d'être seuls, murmura Leigh.
 — C’est plus calme, en effet, confirma Lysandre en buvant une gorgée de son café rendu déjà tiède par l’air frais.

 Le musicien observa l’horizon juste devant eux, et le soleil qui sortait timidement de derrière la vallée pour inonder la prairie de sa lumière dorée. Dissimulé par les nuages hirsutes qui recouvraient le ciel, les rayons qui auraient pu les réchauffer peinaient encore à arriver jusqu'à eux. Lysandre ferma les paupières pour s'imprégner du silence cacophonique de la campagne, où le simple son de l’herbe folle caressée par le vent se transformait en douce mélodie à l’oreille de qui prenait le temps de l’ecouter. Même le bruit lointain des moissonneuses-batteuses s’ajoutait à l’atmosphère apaisante des lieux, sans la déranger. Adolescent, la musique du jardin où il avait grandi lui avait échappé, mais il avait plaisir à la redécouvrir, maintenant qu’il était adulte. Malgré le travail difficile, il ne doutait pas que ses parents, eux, avaient dû la remarquer.
 Aucun instrument à sa disposition ne lui aurait permis de reproduire une telle harmonie.

 — Tu as l’air de bonne humeur.

 Lysandre tourna la tête vers Leigh qui l’observait, interdit. Le musicien sourit, reposant sa tasse sur la table.

 — Ça me fait plaisir d’être ici.

 Son regard se perdit dans l’horizon de nouveau.

 — Je suis soulagé que la maison soit restée à l’identique. Quand je suis parti, je savais que tout pouvait arriver, et j’étais prêt à m’en séparer. Je ne voulais pas réfléchir aux conséquences, avoua-t-il. Mais de revenir ici et de voir la maison dans l’état dans lequel les parents l’ont quitté...

 Il observa la bâtisse, un sourire nostalgique aux lèvres.

 — Je suis content.
 — Moi aussi.

 Leigh n’avait pas bougé, les bras fermement serrés sur sa poitrine pour se réchauffer, le soleil lui refusant désespérément les rayons qui auraient pu l’aider.

 — Tu ne disais pas ça, la première fois qu’on est venu, fit remarquer Lysandre.

 Son frère inspira et expira profondément avant de répondre.

 — J’étais encore en colère contre toi d’avoir vendu, dit-il en se redressant légèrement sur sa chaise. J’étais en colère contre le monde entier, pour être honnête.

 Il libéra ses mains frigorifiées du tissu épais de son manteau pour les enrouler autour de son mug. Comme pour le récompenser, la lumière naturelle du ciel se posa enfin sur leur table de petit-déjeuner. Lysandre cligna plusieurs fois des paupières, légèrement ébloui.

 — Je suis toujours déçu que tu aies vendu. Si les Pichet décident de la raser, il ne nous restera plus rien.
 — Je sais.

 Leigh soupira, le nez dans sa tasse à café.

 — Mais avec l’argent de la vente, peut-être que je pourrais investir dans un manager pour la boutique, pour enfin avoir quelqu’un tous les jours.

 Lysandre croisa les jambes, les mains sur sa cuisse. Du peu qu’il en savait - Leigh restant toujours très discret sur ses affaires - il n’avait que deux vendeurs qui venaient travailler quelques heures par semaine, tout au plus.

 — Je pense qu’il est temps pour moi que je lève le pied.
 — C’est une bonne idée.
 — Lysandre, l’appela-t-il brusquement, alors qu’il avait déjà son attention.

 Le musicien pencha la tête vers son frère qui observait toujours le liquide sombre dans son mug.

 — Je vais rendre les clés de l’appartement.

 Surpris, il hésita avant de demander :

 — Quand ça ?
 — Ce mois-ci. La notice est arrivée l’autre jour. J’ai confirmé avant de venir.
 — Pourquoi ?

 Leigh soupira, levant enfin la tête vers le ciel, le vent frais s’infiltrant dans ses cheveux ébènes.

 — J’ai trouvé moins cher et plus près de la boutique. Je pense y rester un an, maximum, le temps de former le nouveau manager.

 Il secoua la tête, les paupières fermées, comme alourdies par la fatigue de ces derniers mois.

 — Je ne veux plus vivre dans cet appartement. Pas après y avoir vécu avec Rosalya.
 — Je comprends.
 — Tu peux retourner là où tu vivais avant ?
 — Oui, normalement. J’appellerai Tachibana pour confirmer. J’ai plusieurs mois de loyer en retard à lui payer, mais si j’accepte le contrat du Loft, je devrais pouvoir lui en rembourser la majorité, dit-il, une main sous son menton, comme se parlant à lui-même.

 Un léger silence s’installa. Le musicien finit son café déjà froid, n’étant pas certain de s’il devait ajouter quelque chose. Ce fut Leigh qui reprit :

 — Lorsque le nouveau manager sera opérationnel, j’aimerais voyager un peu.
 — Ah oui ? s'étonna Lysandre. Je ne pensais pas que ça t'intéressait.

 Plus d’une fois, Rosalya lui avait parlé de projets de voyage avec Leigh, sans que ça ne se fasse ; puis son amie avait cessé d’en parler. Il avait supposé que son frère n’en faisait pas une priorité, soit en refusant dès le départ soit en remettant toujours à plus tard.
 Son frère déplia une serviette en tissu sur la table pour y poser un croissant, le coupant en deux avec ses doigts.

 — J’ai envie de changer d’air, loin d’ici. J’en profiterai pour améliorer mes compétences.

 Il haussa les épaules.

 — J’ai l’impression que mon style stagne depuis des années. Une styliste de Milan est venue à la boutique l'année dernière et on a sympathisé. Elle m’a proposé de venir visiter son atelier en Italie à plusieurs reprises déjà, mais je n’ai jamais eu l’occasion d’accepter.

 Lysandre attendit qu’il poursuive tandis qu’il mordait distraitement dans sa viennoiserie.

 — Ça fait un moment que j’y réfléchissais.
 — Qu’est-ce qui t’a décidé ? demanda Lysandre avec prudence.

 Sa rupture avec Rosalya, probablement.
 Leigh prit son temps pour répondre, mastiquant lentement. Le musicien finit par l’imiter et piocha dans le panier a son tour.

 — J’avais l’impression de trahir papa et maman, si je m'éloignais de la boutique.

 Il secoua la tête sous le regard surpris de son frère.

 — Ils ont accepté que je quitte la maison pour réaliser mon rêve, ils ont payé la caution et le loyer de mon premier appartement, ils se sont portés garant à la banque pour que j’obtienne un prêt et m’ont aidé à en rembourser une partie quand les affaires allaient mal.

 Un sourire triste étira ses lèvres gercées par le froid.
 Lysandre ignorait tout ça. Il savait que ses parents avaient toujours soutenu Leigh, mais pas à ce point-là. Ils n’avaient jamais roulé sur l’or, et leur héritage était principalement constitué de la ferme et des terres.

 — Ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour m’encourager, alors même que c'était un univers totalement étranger pour eux, dit-il, les yeux brillants sous les reflets du soleil. Résultat, ils sont morts seuls tous les deux. Ce ne serait jamais arrivé si je n’avais pas eu cette ambition stupide à dix-huit ans.

 Il posa un poing contre ses lèvres comme pour faire taire le chevrotement de sa voix, les paupières fermées. Après quelques raclements de gorge, il reprit :

 — Je sais que tu m’en veux de t’avoir poussé à reprendre la ferme tout seul, mais je me sentais responsable de la boutique. Si je l’abandonnais, à quoi est-ce que tous leurs sacrifices auraient servi ? se questionna-t-il lui-même. Toi ici et moi là-bas... je pensais juste que c'était la meilleure solution.

 Leigh tourna enfin la tête vers lui pour quérir son regard.

 — Je suis désolé.

 Lysandre sourit, presque gêné de l’entendre s’excuser. Il ne regrettait pas d’avoir essayé de reprendre la ferme, car il avait eu le temps de réfléchir à ce qui était le mieux pour lui. Il avait pu partir le cœur léger, sans regrets. Leigh n’avait probablement jamais eu le temps d’en faire de même.

 — J’ai tout sacrifié pour la boutique. Pendant toutes ces années, c’était comme si j’étais incapable de penser à autre chose. Il fallait que je réussisse pour que tous leurs sacrifices aient du sens, tu comprends ? Résultat, la boutique est enfin lucrative, mais ma relation avec toi s’est détériorée, et Rosalya n’en parlons pas...

 Il eut un rire amer.

 — Je me suis isolé au moment où j'avais le plus besoin de soutien... et je vous ai isolés aussi en conséquence.
 — On réagit tous différemment face au deuil, dit simplement Lysandre. J’aurais probablement fait la même chose si j’avais été dans ta position.

 Leigh enfonça le dernier bout de croissant dans sa bouche, comme ayant oublié qu’il n’avait pas fini de le manger. Lysandre fit de même, regrettant d’avoir déjà fini son café. Son frère sembla lire dans ses pensées car il s’essuya les doigts avant de prendre leur deux tasses pour aller les reremplir.

 — Toujours sans sucre ?

 Lysandre hocha la tête et Leigh partit vers la maison. Le musicien en profita pour se lever, se réjouissant de l’air doux qui l’entourait désormais que la matinée progressait enfin. Il fit quelques pas dans l’herbe encore humide pour s’approcher de l’enclos des lapins au bout du jardin. Une bonne moitié était encore endormie, se reposant paisiblement sous les toits qui les protégeaient du vent et des intempéries, tandis qu’une profitait déjà du soleil. Il s’accroupit pour mieux les observer, posant une main sur la petite barrière qui les maintenait à l’intérieur.
 Un lapin au pelage blanc-gris et l’oreille gauche pliée en deux s’approcha de lui, comme s’il savait qu’il s’agissait de son ancien maître. Lysandre, lui, sourit en le reconnaissant instantanément. Son oreille abîmée l’avait toujours distingué facilement des autres, de même que les accents argentés dans ses poils blancs. Lysandre se redressa légèrement, juste de quoi pouvoir se pencher et prendre Mimi - comme il l’avait appelé - dans ses bras, soupirant de soulagement au contact chaud de l’animal contre sa poitrine. Il libéra une main pour la passer sur son dos, le caressant avec précaution, les lapins étant d’un naturel craintif. Mais Mimi se laissa faire, sa petite queue s’agitant de joie. Le musicien chercha autour de lui pour voir s’il y avait de quoi lui donner à manger.

 — Ton café va refroidir, lui dit Leigh en arrivant à sa hauteur, les mains dans les poches.

 Son frère lança un regard confus au lapin, comme s’il hésitait à se présenter à la créature. Il finit par avancer un doigt, le plaçant juste devant son nez. Leigh avait beau avoir été élevé à la campagne, il n’avait jamais été à l’aise avec les animaux. Lysandre soupçonnait qu’il en avait même un peu peur mais n’en était pas certain. Les lapins avaient l’avantage d’être bien trop petits pour être menaçants - du moins, pour la majorité.

 — Il a une oreille de travers celui-là, fit-il remarquer.
 — Tu veux le porter ? proposa Lysandre.

 Il avait l’air d’hésiter mais, n’ayant pas répondu “non”, le musicien s’avança pour lui passer l’animal. Leigh ouvrit maladroitement les bras, laissant Lysandre poser Mimi dans ceux-ci.

 — Détends-toi, lui intima-t-il. Ce sera plus confortable pour vous deux.

 Son frère serra les lèvres un instant, irrité, peinant visiblement à calmer la tension dans ses muscles. Le musicien chercha de nouveau de quoi nourrir le lapin, le temps que son frère trouve une position dans laquelle il se sentirait suffisamment à l’aise. En faisant quelques pas, il trouva rapidement un petit seau rempli de feuilles vertes. La main pleine, il revint, tendant l’une d’elle à Mimi qui s’empressa de la dévorer en quelques secondes. Lysandre lui en présentant une deuxième qui disparut dans sa gueule avec la même irréversibilité qu’une copie double enfoncée dans une déchiqueteuse.
 Prêt à lui en donner une autre, le musicien se réjouit en constatant que la posture de son frère s’était radouci. Alors qu’il relevait la tête vers lui pour l’en féliciter, son souffle se coupa sous la surprise.
 Leigh riait.

 — Il est mignon ! s’exclama-t-il, comme choqué par ce constat.

 Lysandre ignorait la dernière fois qu’il avait vu Leigh sourire ainsi, avec un visage aussi détendu. C’était comme faire un bond, des années en arrière. Le soleil de la campagne n’aurait pas pu réchauffer son cœur ainsi.

 — Et il te ressemble un peu, non ? ajouta-t-il, amusé.
 — Ah bon ?

 Leigh baissa la tête vers le lapin avant de la lancer vers lui.

 — Vous avez quasiment la même couleur de cheveux !
 — C’est vrai... admit-il, le remarquant pour la première fois. Tu veux essayer de le nourrir toi-même ?

 Lysandre l’aida à libérer un bras avant de lui passer une petite feuille qui disparut presque immédiatement.

 — Il s’appelle Mimi.
 — Ça lui va bien, dit-il doucement, tendant déjà la main pour prendre une autre feuille.
 — Tu veux l’adopter ? Pichet l’autorise, tu sais.

 Leigh secoua la tête, les lèvres plissées.

 — L’adopter ? Ça c’est le genre de décision impulsive que toi, tu prends.

 Lysandre resta muet, pouvant difficilement lui donner tort.

 — En parlant de décision impulsive, je suis surpris d’apprendre que tu n’as toujours pas signé avec le Loft. De ce que tu m’en dis, ils sont réputés, et après ce que tu as fait au Snake Room, ça relève du miracle.
 — Ils sont très réputés, bien sûr, mais ils veulent me faire signer un contrat d’exclusivité d’un an, ce qui m’empêcherait de continuer à jouer au Coquelicot, donc je veux y réfléchir d’abord.

 Leigh secoua la tête, comme à chaque fois qu’il peinait à comprendre le raisonnement de son petit-frère. Ce n’était pas grave ; cette décision ne regardait personne d’autre que lui, après tout, d’autant plus désormais qu’ils allaient bientôt vivre séparément de nouveau. Certes, le Coquelicot ne payait pas beaucoup, mais la liberté qu’il lui offrait lui était devenue inestimable.
 Ils restèrent ainsi de longues minutes, juste à observer le lapin dévorer ce qui semblait être le mets le plus délicieux qu’il lui était donné de manger. Lorsque le soleil disparut derrière un nuage épais, les températures fraîches se rappelant brusquement à lui, Leigh se décida à reposer Mimi dans l’herbe de son enclos. Ils retournèrent à leur table où deux cafés froids les attendaient. Lysandre s’assit le premier, Leigh restant debout juste à côté, une main sur le dos de sa chaise, le regard perdu vers la route devant la maison.

 — Toi et Rosalya êtes toujours amis ? demanda-t-il tout-à-coup.
 — Oui, bien sûr, répondit-il honnêtement. C’est vrai qu’on avait arrêté de se parler pendant un moment mais on s’est réconciliés.

 Leigh hocha la tête.

 — Est-ce que tu sais avec qui...?

 Il s’interrompit, les sourcils froncés. Plusieurs secondes passèrent sans qu’il ne se décide à poser sa question. Alors que Lysandre s'apprêtait à relancer, Leigh lui lança un sourire discret.

 — Tu sais quoi ? C’est sans importance, maintenant.

 Il s’assit à son tour et se plaignit du café froid comme s’il ne s’était rien passé. Le musicien hésita à insister mais abandonna l’idée, Leigh ayant déjà changé de sujet. Le regard curieusement joyeux de son frère ne quittait plus l’enclos aux lapins et les deux frères profitèrent d’un petit-déjeuner copieux dans le jardin de leur enfance.
 Jusqu’à leur départ, Leigh démentit avec véhémence son envie d’adopter Mimi, mais il signifia quand même à Pichet qu’il reviendrait probablement tout seul pour “vérifier quelque chose”.


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