Nathaniel était de bonne humeur ce jour-là. Ce fut du haut de toute sa condescendance et derrière un sourire prétentieux qu’il ouvrit la porte à Ambre et sa petite-amie.
— T’es là plus tôt que ce que j’aurais pensé.
— Oh ta gueule, aboya sa sœur en pénétrant dans l’appartement avant de s’y faire officiellement inviter, claquant lourdement ses talons hauts sur le parquet.
Nathaniel hocha la tête en guise de salut à Priya et ferma la porte derrière elle.
— C’est bien toi qui avais dis que si je voulais te voir je devrais rentrer sur Amoris, non ? lui rappela-t-il.
— Il faut bien que je vérifie dans quelles conditions tu vis ! Te connaissant tu aurais été capable d’accepter de louer un taudis si ça te rapprochait de ton fichu stage.
Ambre, les bras fermement croisés sur un fin manteau gris, observait les lieux, les sourcils froncés et la mine sévère, à la recherche du moindre vice qui pourrait l’aider à le persuader de rentrer. Priya restait en retrait, un sourire aux lèvres. Elle et Nathaniel échangèrent un regard amusé.
— La route a dû être longue, dit-il en se dirigeant vers la cuisine, cachée derrière un rideau de perles brunes en guise de portes. Je vous offre quelque chose à boire ?
— Un café, répondit sa sœur.
— Un thé pour m-
— Oh putain Nath ! Qu’est-ce que c’est que ça ?!
Le jeune homme les rejoignit au salon dans un sursaut, une main fermement accrochée à l’ouverture de la cuisine pour ne pas tomber. Les perles glissèrent doucement de son front jusqu’à ses épaules, lui révélant ce qui avait tant choqué Ambre. Un sourcil relevé, il rétorqua :
— T’as jamais vu un chat de ta vie ou quoi ?
— Depuis quand t’as un chat ?!
Il soupira avant de rebrousser chemin, ayant abandonné la bouilloire sur le feu.
— C’est le chat du proprio, expliqua-t-il d’une voix forte. Comment tu crois que j’ai réussi à trouver un appartement sans garant en aussi peu de temps ? C’était une des conditions.
— J’hallucine. Et le cat-sitting c’est déduit du loyer au moins ?
Il rit, haussant les épaules.
— Si tu veux tout savoir, il y en a un autre qui doit être en train de dormir sur mon lit en ce moment même.
— Oh, je veux le voir ! s’exclama joyeusement Priya.
Au son des lourds talons sur le sol, Ambre avait dû la suivre dans la pièce adjacente. Même au travers de la porte, Nathaniel l’entendait déjà critiquer l’étroitesse des lieux et le fait que sa salle-de-bain n’était pas séparée des toilettes. Devinant que sa sœur allait débarquer dans son nouveau chez-lui sans s’annoncer, il avait pris le temps de faire le ménage et de ranger ses affaires, donc au moins elle ne devrait rien avoir à critiquer sur cet aspect-là.
Il ne lui avait fallu que six jours pour venir. C’était bien peu après lui avoir rappelé avant son départ, en long, en large et en travers, qu’elle ne mettrait jamais les pieds “dans sa cambrousse”. Sur certains aspects, Ambre était particulièrement prévisible.
Les deux jeunes femmes revinrent dans le salon quelques minutes plus tard.
— Tu l’as déjà adopté à ce que je vois, plaisanta Nathaniel en voyant le chat au pelage noir et blanc lové dans les bras de Priya.
Il apporta leurs trois tasses sur la table basse, la seule de la pièce. Nathaniel s’assit sur un coussin par terre et leur laissa le canapé.
— Il est trop mignon. Il se laisse porter sans problème ! se réjouit l’étudiante en droit en se tournant vers Ambre.
— Oui, celui-là est plutôt câlin, commenta le jeune homme en essayant désespérément de trouver une position confortable sur le sol. Celui que vous avez vu tout à l’heure est plus craintif.
— Comment ils s’appellent ?
— Luke pour celui-là, dit-il en la pointant du doigt. Leia pour l’autre. Le proprio est fan de Star Wars je suppose.
Priya rit et, après quelques négociations, réussit à convaincre sa petite-amie d’accueillir le petit Luke à moitié endormi sur ses genoux. Elle profita d’avoir les mains libres pour enlever son manteau.
— Il fait chaud par ici !
— Une fois le soleil couché, ça se rafraîchit vite avec le vent marin, mais oui on sent la différence.
Ambre observait le chat avec une certaine tendresse, comme si elle avait subitement oublié qu’elle était venue ici pour convaincre son frère de quitter son stage. Alors qu’elle grattait la tête de Luke d’un doigt, juste entre les deux oreilles, un sourire triste étira ses lèvres.
Nathaniel savait parfaitement à quoi elle pensait, à cet instant. C’était la même mélancolie qui avait failli le faire refuser cet appartement, alors que c’était le seul qui lui était accessible avec un aussi mauvais dossier.
— Alors Ambre, qu’est-ce que tu penses de mon château ? demanda-t-il avec un sourire en coin, espérant lui changer les idées.
Comme se réveillant d’un mauvais rêve, sa sœur se redressa d’un coup, une expression de dégoût sur le visage.
— Un château ? Tu déconnes ? C’est un trou à rats !
— T’exagères, rit Priya en buvant une gorgée de son thé.
— Son vrai appartement est au moins trois fois plus grand ! s’offusqua-t-elle. Comment tu peux vivre dans aussi petit ? Puis les murs sentent bizarres.
Nathaniel explosa de rire, réveillant Luke au passage. Ce dernier s’étira avant de sauter du haut des genoux d’Ambre, rejoignant la chambre où il dormait précédemment.
— Depuis quand les murs ça sent quelque chose ?
— Ton nez s’est déjà habitué à la puanteur.
— Peut-être bien, abdiqua-t-il. Mais je suis juste à dix minutes à pied du boulot !
— Tu veux dire “stage”. T’es même pas un vrai salarié.
Il plissa les lèvres sans répondre à sa provocation, changeant de position sur son coussin pour la troisième fois d’affilée. Il en faudrait plus que ça pour le décourager.
— Comment ça se passe ? demanda Priya, espérant probablement réchauffer l’ambiance.
— Très bien. Cette semaine j’ai changé de bureau chaque jour pour me familiariser avec l’équipe, mais dès la semaine prochaine je vais rester à un poste en particulier. Je devrais commencer par le marketing ou les ventes, c’est pas encore sûr.
Ambre n’écoutait déjà plus, penchée de manière à ce que sa main sorte du canapé, attendant que le deuxième chat se rapproche doucement pour lui sentir les doigts.
— Il y a un poste qui t’intéresse plus que les autres pour l’instant ?
— Je suis pas sûr. En classe, je suis plus intéressé par les cours sur la création du livre que sur sa promotion. Mais je garde l’esprit ouvert. On ne sait jamais.
Priya et Nathaniel continuèrent à discuter pendant que sa sœur n’avait plus d’yeux que pour Leia, attendant patiemment qu’elle lui accorde sa confiance. Une heure passa sans qu’elle ne touche vraiment à son café, ne joignant la conversation que lorsque sa petite-amie l’y poussait. Ils parlèrent principalement des études de Nathaniel et de la vie dans cette nouvelle ville qu’il découvrait petit à petit. Heureusement qu’Ambre - après avoir critiqué le cat-sitting - était absorbée par sa mission car il doutait qu’elle aurait apprécié trop en entendre.
Lorsque le chat se laissa enfin caresser le dos, Ambre leur lança un regard triomphant.
— Tu crois qu’elle se laisserait porter ? hésita-t-elle en se penchant de plus en plus.
— Un peu tôt, peut-être. Il va falloir revenir, répondit-il avec un sourire provocateur.
Ambre le fusilla du regard mais ne rétorqua pas. Leia s’éloigna, comme ayant ressenti la mauvaise énergie qui émanait du canapé, au grand désespoir de la jeune femme.
— C’est pas si mal ici, lui dit Priya. T’avais l’air excitée à l’idée de visiter la ville tout à l’heure en plus.
— N’importe quoi ! démentit Ambre, le rouge aux joues. Je veux dire, si on est coincées ici pour deux jours, autant chercher de quoi s’occuper !
— Attendez, vous restez ici jusqu’à demain ?!
Elles n’espéraient quand même qu’il allait les loger ?
— On a réservé un Airbnb, ajouta promptement Priya, comme devinant sa pensée. On repart demain en début d’après-midi.
— Mais tu nous payes le restau pour ce soir évidemment, annonça Ambre en croisant les jambes.
— Tu rêves.
— Tu nous fait venir jusqu’ici et tu comptes même pas offrir à dîner ?
— Non mais j’ai rien demandé moi, protesta-t-il.
— C’est comme ça que t’accueilles tes invitées ?
— Et toi alors ? Tu débarques bien ici les mains vides, sans un cadeau pour ma crémaillère.
Priya pouffa dans sa main, attirant le regard curieux des jumeaux qui s’arrêtèrent au milieu de leur dispute.
— Pardon... c’est juste qu’à vous voir comme ça, on se croirait de retour au lycée ! C’est ça alors, les chamailleries entre frère et sœur ? Je suis fille unique alors je sais pas ce que c’est.
— C’est surtout ça d’avoir une sœur insupportable comme Ambre, replia Nathaniel en se levant, les tasses vides en main.
— Enfoiré... susurra l’ex-mannequin sous le regard attendri de Priya.
— T’as entendu comment elle me parle ? rit-il depuis la cuisine, posant la vaisselle dans l’évier. Elle a de la chance que je sois sympa !
Depuis le salon, il entendit Ambre proposer d’aller manger. Il était encore un peu tôt, le soleil n’étant pas encore couché, mais ces longues heures de train avaient dû les fatiguer. Il en savait quelque chose.
Ce que Priya ne prenait que pour une dispute stupide entre frère et sœur était définitivement plus complexe que ça. Ambre était encore en colère contre lui d’être parti ainsi. Elle avait fait un pas en avant en venant lui rendre visite, mais son aigreur ne partirait pas aussi facilement. Vivre loin de l’autre pendant ces longs mois n’allait pas être évident. Il espérait que son absence n’allait pas détériorer le lien qu’ils essayaient de reconstruire depuis sa sortie de l’hôpital.
Son portefeuille en main et prêt à payer pour le repas malgré tout, Nathaniel les conduisit dans un restaurant qui se trouvait juste en bas de chez lui. Il critiqua ouvertement le choix de sa sœur de commander une bouteille pour la table, sentant l’argent disparaître sous son nez, mais espéra que l’alcool l’aide un peu à la détendre. Le vin déjà à moitié vide alors que les plats n’étaient pas encore arrivés, Ambre fut bien vite de meilleure humeur, parlant avec enthousiasme des boutiques de vêtements qu'elle avait repéré sur la route et espérait visiter le lendemain.
Après presque deux heures à discuter de tout et de rien, la nuit tomba enfin et, avec elle, le reste d’énergie de sa sœur. La tête enfouie dans ses bras croisés sur la table, elle se battait contre le sommeil, le manteau de Priya sur les épaules. Nathaniel régla l’addition et lui proposa de ramener Ambre chez lui pour qu’elle puisse dormir tranquillement.
— Je suis vraiment désolée, s’excusa Priya une fois rentrés, assise juste à côté de sa petite-amie profondément endormie sur son lit. Elle a pas bu tant que ça, si ?
— Elle devait juste être fatiguée, la rassura Nathaniel, adossé à la porte de sa propre chambre. Il est à peine huit heures et demie. Elle va sûrement se réveiller après avoir fait sa sieste. Je vous accompagnerai au Airbnb après. Tu veux un café en attendant ?
Priya hésita, sa main caressant doucement la joue d’Ambre, comme ne souhaitant pas la laisser seule. Nathaniel prit ça pour un “non” et quitta la pièce, bien décidé à en boire un tout seul, surtout s’il devait les raccompagner après ça. Sa tasse fumante dans la main, il s’installa sur le canapé, reprenant la lecture du dernier livre qu’il avait entamé. Leia vint se lover contre lui, la tête contre sa cuisse.
— Finalement je veux bien un café, murmura Priya en revenant dans le salon quelques instants plus tard. Je ne pense pas qu’elle va se réveiller tout de suite.
Nathaniel l’invita à se servir elle-même dans la cuisine, la laissant s’asseoir sur le sol. D’ordinaire, il lui aurait laissé sa place, mais il n’osait pas déranger le chat confortablement installé contre lui.
L’un occupé à lire et l’autre à scroller son téléphone sans grand intérêt, ils n’échangèrent pas un mot pendant plusieurs minutes. En vérité, Nathaniel n’avait pas lu un traître mot de son livre depuis que Priya s’était assise devant lui, le cœur lourd dans sa poitrine.
Il y avait quelque chose qu’il mourait d’envie de lui demander, sachant parfaitement qu’il ne pouvait pas se le permettre en face de sa sœur. Il déglutit, jetant un regard derrière lui, comme si cela pouvait lui permettre de confirmer que Ambre dormait bien derrière le mur.
C’était risqué, mais il devait tenter. Ça le rongeait de l’intérieur depuis des jours et il n’avait personne avec qui en parler.
— Priya, l’interpella-t-il en posant son livre sur la table.
Elle répondit avec un simple “Hum” sans relever la tête, ses longs cheveux bruns lui tombant devant le visage.
— Tu as des nouvelles d’Olympe ?
Priya fronça les sourcils, penchant légèrement la tête, comme pour essayer de se souvenir.
— Maintenant que tu m’en parles, ça fait un moment qu’on ne s’est pas parlées.
Elle se redressa, posant les mains sur le sol derrière elle, son portable abandonné sur la table.
— Il faut dire qu’elle est pas super bavarde depuis son retour à Anteros. Je crois qu’elle ne parle même plus à Rosalya depuis des mois. Elle a pris ses distances avec tout le monde.
Nathaniel déglutit, caressant la tête de Leia de sa main libre.
Alors ce n’était pas que lui qu’elle évitait.
— Je vois.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Elle m’a envoyé un message l’autre jour, avoua-t-il d’une voix la plus basse possible, craignant toujours qu’Ambre puisse se réveiller à ce moment-là. Elle voudrait me voir pour me dire quelque chose.
Priya hocha la tête en silence, joignant les mains sur la table.
— Je n’ai pas encore répondu, précisa-t-il.
— Est-ce que tu as envie de la voir ?
Quelle question.
Évidemment.
Entre souhaiter qu’elle ne soit jamais apparue dans sa vie pour commencer, et désirer la revoir plus que tout, il n’y avait qu’un pas. Et il était constamment en train de zigzaguer entre les deux.
Priya sembla comprendre sa réponse.
— Tu sais ce qu’elle pourrait avoir envie de te dire ?
Il secoua la tête. Tous les sujets possibles et imaginables lui étaient passés par la tête : la raison de la rupture, les quatre années passées loin de l’autre, sa vie actuelle, ses regrets, ses sentiments pour lui - si elle en avait encore. Peut-être voulait-elle seulement couper définitivement les ponts avec lui, mais le faire en face cette fois-ci, par respect pour lui.
— Et toi ?
— Hein ?
— Il y a quelque chose que tu voudrais lui dire ?
Il écarquilla les yeux, sa main en suspend sur le pelage doux de Leia.
Il n’y avait même pas songé.
Lui, avoir quelque chose à lui dire ?
Il avait l’impression de l’avoir déjà fait, plus d’une fois. Au café, à l’hôpital... C’était Olympe qui refusait de lui partager ses secrets, non ?
Mais avait-il été si honnête que ça ?
Il faut que tu sortes de ma vie.
C’était bien ce qu’il lui avait dit sur le parking de l’hôpital, sans en penser un traître mot. C’était ce qu’il se répétait chaque jour, dans l’espoir de se convaincre lui-même.
Il ne valait peut-être pas mieux qu’elle sur le terrain de l’honnêteté.
— Elle veut sûrement te voir pour mettre les choses à plat. Peut-être que tu devrais en profiter pour en faire autant, et lui parler à cœur ouvert. Lui dire ce que tu ressens vraiment.
Nathaniel ne répondit rien, observant seulement Leia contre sa cuisse. Après quelques instants de calme partagé, il s’exclama :
— Tu sais que j’avais un chat, avant.
— Ah oui ? s’étonna Priya.
Il sourit. Pas étonnant qu’elle ne s’en souvienne pas. Ça remontait à des années. Presque cinq ans, exactement.
— Blanche. Une chatte blanche comme de la neige.
— Ah... oui, c’est vrai. Ça me dit quelque chose.
Il caressa doucement le dos de Leia, relevant la tête vers Priya. Nathaniel pouvait presque entendre son silence poli lui demander “Qu’est-ce qu’il s’est passé” ?
— Quand Olympe a rompu avec moi, j’ai plus été capable de m’en occuper, expliqua-t-il, la voix tremblante, ému par ce souvenir. Je l’ai confiée à Armin en attendant que ça aille mieux mais...
Ce n’était pas allé mieux.
Les semaines, les mois étaient passés sans que ça ne s’améliore. Et lorsqu’il se sentait enfin capable de la récupérer chez lui, Blanche était désormais accrochée à Armin comme un enfant à sa peluche préférée. Les séparer aurait été cruel pour l’un comme pour l’autre.
Il haussa les épaules.
— Elle était heureuse chez lui alors il l’a gardée.
Il fronça les sourcils, un doigt plié contre ses lèvres, sentant ses yeux s’embrumer. Il ne s’attendait pas à ce que cet épisode l’affecte toujours autant, tant d’années plus tard. La honte de n’avoir pas été capable de prendre soin de son chat ne l’avait jamais quitté. Les premiers mois après la rupture avaient été si difficiles qu’il s’en rappelait à peine ; comme si son cerveau avait effacé ces souvenirs exprès, pour l’épargner. Ambre en avait de plus vives souvenirs que lui. Mais Blanche, il ne l’aurait jamais oublié.
Lorsqu’Armin était parti à l’étranger avec elle, Nathaniel avait été forcé de dire au revoir à ses deux derniers amis.
— Est-ce qu’Olympe le sait ?
Il secoua la tête, un sourire amer aux lèvres.
— On n’en a jamais parlé, dit-il simplement.
— Tu ne crois pas que ce serait l’occasion d’en discuter, justement ? Je suis sûre que ça t’aidera à passer à autre chose.
Elle avait peut-être raison. Si c’était la dernière fois qu’ils se voyaient, il ferait sûrement mieux de tout lui dire, une bonne fois pour toute.
Mais cela devait-il forcément être la dernière fois qu’ils se parlaient ? Son message - et son attitude depuis le début - donnait un peu cette impression : qu’elle voulait lui dire quelque chose avant d’enfin tourner la page, comme si son passé avec Nathaniel n’était qu’un chapitre encombrant dans le livre de sa vie.
Lui aussi, devait-il y aller avec le même objectif ? S’ils mettaient un point final à leur histoire, peut-être réussirait-il enfin à en commencer une autre.
Mais en avait-il seulement envie ? Son vœu de la voir disparaître définitivement allait-il se réaliser malgré lui ? Que voulait réellement, au fond ?
— Je saurai quoi dire lorsque je la verrai, murmura-t-il pour lui-même, sans savoir si Priya avait entendu.
C’était la seule certitude qu’il avait encore, à cet instant-là, malgré les doutes qui lui collaient à la peau.
Lorsqu’il la verrait de nouveau, il laisserait son enfin cœur décider et n’essaierait plus de le faire taire. Peu importait s’il prenait une mauvaise décision.
— Pas un mot à Ambre, lui fit-il promettre avec un clin d'œil.
Priya rit, un doigt sur les lèvres pour marquer sa promesse. Comme réveillée par leur complot, Ambre pénétra dans le salon peu de temps après. À ses yeux encore endormis, Nathaniel douta qu’elle ait entendu quoi que ce soit. Une fois les deux jeunes femmes raccompagnées à leur logement pour la nuit, il fit un détour vers les hauteurs de la ville, de manière à observer la mer au loin. Il respira l’air marin à plein poumons, l’esprit plus clair que jamais. Se souciant peu de l’heure, il finit par sortir son téléphone et répondit enfin à Olympe, lui proposant de venir jusqu’ici le weekend prochain, si elle avait le temps et les moyens.
Elle accepta quelques minutes plus tard et, cette nuit-là, pour la première fois depuis des années, Nathaniel se sentit apaisé.
♦♦♦
— Vous êtes plus dur en affaires que ce que j’aurais cru, soupira Valentin Rossi en récupérant le contrat que Lysandre venait de signer pour le glisser dans une enveloppe. Prenez ça pour un compliment !
Le musicien croisa les mains sur la table, sa copie juste sous les yeux.
— Si vous saviez le nombre de jeunes dans ce milieu qui signent des contrats sans même les lire, poursuivit-il, roulant l’enveloppe dans ses mains comme un porte-voix. C’est effrayant.
Le co-directeur du Loft se leva. À dix heures du matin, les lieux étaient entièrement vides à l’exception du personnel de ménage. Lysandre et Valentin Rossi étaient assis à la seule table dont les chaises n’avaient pas été renversées. Le contraste avec le Coquelicot ou le Snake Room l’avait immédiatement interpellé lors de sa première visite, et il peinait encore à s’y habituer. Le Loft servait autant de salle de concert, avec une scène qui occupait tout le mur du fond, que de restaurant chic pour les clients qui souhaitaient profiter de la musique dans un cadre plus romantique. Les tables étaient couvertes de nappes blanches immaculées, avec des chandelles rouge sang brûlant au centre de celles-ci et un menu aux bouteilles d’alcool qui pouvaient coûter plus d’un mois de salaire au Coquelicot.
Valentin l’avait invité à découvrir l’ambiance par lui-même un soir en semaine où il ne travaillait pas, lui offrant un verre au bar, légèrement plus en retrait. Le barman en costard lui avait servi un martini, une main sur le shaker et l’autre dans son dos, et Lysandre l’avait dégusté gorgée par gorgée, subjugué par le cadre. Lumières tamisées, bois somptueux du sol aux poutres du plafond, clients sur leur trente-et-un et musique majestueuse à seulement quelques mètres du comptoir. Ce jour-là, c’était une pianiste qui occupait seule la scène. Elle avait chanté pour la moitié des morceaux, toujours en Portugais, jouant dans un style qui mélangeait jazz et bossa nova.
La qualité sonore était incroyable ; il avait senti chaque notes résonner dans son ventre alors qu’il se trouvait au coin le plus éloigné de la scène, ne manquant pas le moindre tremblement dans la voix de la femme qui se produisait sur scène. Ce n’était pas seulement les lieux qui étaient riches, mais le matériel également.
Tout cela, Lysandre, ça l’avait impressionné tout de suite. C’était certainement pour cela que Valentin Rossi l’avait invité aussi généreusement : pour le tester. S’il se produisait ici, il allait rentrer dans la cour des grands. La moindre erreur, et c’était la salle entière qui l’entendrait. Sur une scène aussi grande, cachée derrière des rideaux de velours et haute de plusieurs mètres pour en partager l’écho à tous les spectateurs, il n’y avait pas la place pour les amateurs.
— Vous avez prévu de rejouer au Snake Room ? demanda Valentin, les bras croisés. C’est pour ça que vous vouliez pas de la clause d’exclusivité ?
— Non. Je suis persona non-grata là-bas.
Le co-directeur du Loft aboya de rire avant de le pointer du doigt.
— Vous êtes honnête, vous.
Il se retourna pour se diriger vers le bar.
— Damien a le sens des affaires mais reconnaître les talents, ça a jamais été son truc, dit-il d’une voix forte pour que Lysandre l’entende. Servir de l’alcool à des étudiants trop ivres pour faire attention à la musique, c’est plutôt ça sa spécialité.
Un bruit sur sa droite attira son attention, le faisant tourner la tête. Les épais rideaux s’ouvrirent doucement, révélant une scène noyées sous les instruments et le matériel. Valentin revint vite vers la table.
— Moi j’ai des trucs à faire, mais je vous en prie, dit-il en désignant la scène avec son bras. Si vous voulez vous familiariser avec les lieux. Le staff ne va pas arriver avant une bonne heure.
Lysandre se releva en le remerciant, le contrat plié entre ses doigts pour le ranger dans sa poche. Il n’eut même pas le temps de descendre les quelques marches qui donnaient jusqu’à la fosse que le co-directeur du Loft avait déjà disparu.
Les répétitions commençaient le lundi suivant. Son contrat lui garantissait quatre soirs par mois au minimum. La clause d’exclusivité avait été négociée : Lysandre avait le droit de se produire ailleurs, à condition qu’il accorde au Loft la priorité sur son emploi du temps et qu’il ne fasse pas la promotion de ses autres concerts sur ses réseaux sociaux. Lysandre n’avait pas de compte à proprement parler, alors ça n’avait pas été difficile à accepter, et Angus s’était montré plus que coopératif sur ses horaires. Même s’il n’allait plus pouvoir jouer aussi souvent, il n’avait pas l’air de vouloir se séparer de lui.
Vue d’en dessous, la scène paraissait encore plus gigantesque. Elle n’avait rien à envier à une salle de concert classique. Dans cette fosse, il se sentait minuscule ; difficile à croire que, bientôt, il se retrouverait en face. Lysandre ignora le petit escalier à sa droite et grimpa sur la scène à l’aide de ses bras et jambes. Il observa les instruments à disposition, époussetant son pantalon et sa chemise distraitement.
— Alors, le contrat est signé ? l’interpella une voix derrière lui.
Il se retourna, croyant d’abord au retour du co-directeur.
— Castiel ? s’étonna-t-il.
Son ami levait la tête vers lui depuis le milieu de la fosse vide, les bras croisés sur son torse. Une veste en cuire noire sur le dos et le nez légèrement rosis par le froid, il semblait débarquer directement de l’extérieur. Malgré ses bottes épaisses aux pieds, il ne l’avait pas entendu arriver du tout.
Castiel s’avança doucement.
— Comment le sais-tu ? demanda Lysandre.
— Les nouvelles vont vite dans le coin.
À ce point-là ? Il avait signé le contrat moins de cinq minutes auparavant. Les sourcils froncés, il scruta Castiel sans comprendre. Ce dernier rit doucement.
— Rossi m’a prévenu ! Il m’a dit qu’il te voyait ce matin pour finaliser.
— Ah...
— Je voulais être le premier à te féliciter.
Lysandre déglutit, ne sachant pas comment interpréter ces simples mots. Ils ne s’étaient pas reparlés depuis le concert raté au Snake Room. Il avait risqué sa carrière qui n’avait même pas encore commencé pour essayer de renouer les liens avec son ami ; tout ça pour se retrouver face à un mur de mutisme après coup.
Castiel eut l’air de comprendre ses réserves.
— Les dernières semaines ont été compliquées. J’ai pas été disponible. Mais je te jure que je suis vraiment content pour toi.
— Merci. Je te crois, répondit-il.
— Tu as signé un contrat de combien de temps ?
— Un an.
Il hocha la tête.
— C’est bien.
— Crowstorm joue souvent ici aussi ?
— De temps en temps. Le Snake Room prend la priorité comme c’est eux qui nous ont lancé. Ça rend fou Maxence d’ailleurs...
Castiel soupira, décroisant enfin les bras. Sous la lumière blanche de la scène qui débordait sur la fosse où il se tenait, Lysandre remarqua enfin à quel point il paraissait abattu.
— Pourquoi ?
— Tu l’as remarqué toi-même, non ? dit-il avec un sourire en coin. C’est pas le même standing.
— Le Snake Room a ses qualités aussi.
— Venant de la part d’un mec qui prend plaisir à jouer dans un bar de quartier, je sais pas si c’est un compliment.
Lysandre ne put retenir un rire.
— Il faut bien commencer quelque part, se justifia-t-il en souriant.
— Ah ça... t’as bien raison. Et il ne faut pas oublier d’où l’on vient, c’est ce que j’arrête pas de répéter à Maxence quand il se plaint du Snake Room.
Ses yeux se perdirent dans le vide, une curieuse mélancolie se dessinant sur son visage.
— Même si c’est plutôt moi qui aurais pas dû oublier ça... murmura-t-il.
Il ferma les paupières un instant avant de relever la tête vers Lysandre.
— Bref... Tu peux être fier. C’est pas n’importe qui qui a la chance de jouer ici.
— Merci.
Lysandre se pencha pour lui tendre la main. Castiel fronça les sourcils, comme ne comprenant pas ce qu’il attendait de lui.
— Je t’ai bien dit que je voulais qu’on se tienne de nouveau sur la même scène, non ? lui rappela-t-il avec un sourire en coin. Alors ? Tu montes ?
Son ami sourit, feignant l'irritation, comme un parent face à un enfant un peu trop insistant. Sans attendre plus longtemps, il accrocha fermement sa paume à la sienne et, la semelle de sa chaussure contre la scène, il l’enjamba sans difficulté. Une fois à la même hauteur, les deux amis se prirent dans les bras chaleureusement, marquant enfin leurs réconciliations qui n’avaient que trop tardé.
Castiel le lâcha et observa les instruments comme Lysandre l’avait fait juste avant. À quoi pouvait-il bien penser à cet instant ? Aux concerts qu’il avait déjà passés sur cette scène, ou ceux à venir ?
— Malheureusement pour jouer ensemble face au même public, ça risque d’être pas pour tout de suite, soupira son ami en se tournant vers lui.
— Crowstorm n’accepte pas les collaborations ? tenta Lysandre en souriant.
— Il n’y aura peut-être plus de Crowstorm du tout, bientôt.
Ne le laissant pas manifester sa surprise face à lui, le guitariste alla s’asseoir sur la sonorisation un peu plus loin, les coudes sur les genoux.
Un silence lourd s’installa entre eux. Lysandre observait Castiel, légèrement en retrait vers le bord de la scène, sentant qu’il avait envie de lui dire quelque chose.
— Je suis désolé pour le morceau, lâcha-t-il enfin.
Il frotta son visage entre ses mains avant de reprendre.
— Depuis la sortie du premier album de Crowstorm, je suis incapable de composer quoi que ce soit. Ça fait des années que j’essaye de créer de nouveaux morceaux, mais à chaque fois c’est comme si... ma tête se vidait entièrement. Comme si je n’avais plus aucune émotion à mettre sur le papier.
Il releva la tête vers Lysandre.
— C’est comme si... moi, j’étais vide. Pas juste ma tête, mais moi, dit-il en posant une main sur son cœur. Comme si j’avais juste... plus rien à raconter. J’avais jamais ressenti ça avant.
Il soupira, baissant de nouveau les yeux.
— Si on ajoute à ça le soudain succès de Crowstorm... voir les gens autour de moi me traîter différemment... les fans, les autres gens du milieu... et puis voir les établissements qui nous claquaient la porte comme si on était des indésirables nous dérouler le tapis rouge du jour au lendemain... j’ai juste... Je savais plus qui croire, ni à qui faire confiance... J’ai commencé à détester le milieu, mais en même temps, j’avais peur de tout perdre.
Il passa sa main dans ses cheveux, dépité.
— J’en voulais aux gens d’avoir changé... et au final, c’est moi qui me reconnais plus maintenant. Et ma musique en a payé le prix aussi.
Les paumes appuyées sur la sono, il lui accorda de nouveau son regard.
— Quand tu m’as passé tes compos... je me suis senti encore plus comme une merde en comparaison, avoua-t-il amèrement. Pareil quand tu as fait notre première partie avec ton nouveau morceau.
— Je suis désolé.
— Laisse-moi finir, Lys.
Il se redressa, enfouissant ses mains dans les poches.
— J’aurais jamais imaginé faire passer tes morceaux pour les miens, mais quand ma manager l’a proposé... j’ai accepté, avoua-t-il en haussant les épaules. Je me suis dit : “Et si je suis jamais capable de composer quelque chose de nouveau ? Est-ce que ce sera la fin de Crowstorm ? Combien de groupes arrivent à survivre sur le succès d’un seul album ?”
Lysandre, cloué sur place, observa Castiel faire les quelques pas qui les séparaient.
— Je refusais d’admettre que j’étais fini.
— Ne dis pas ça, riposta-t-il malgré lui. Tous les artistes expérimentent le syndrôme de la page blanche à un moment ou à un autre.
— Pendant autant d’années ? Je crois pas, cracha-t-il. J’ai rien composé de bien depuis le lycée, quand j’avais ton aide.
Il sourit, posant une main sur son épaule.
— Il faut croire que t’avais raison. Je peux pas faire de musique sans toi non plus apparemment. Tu parles d’un auteur-compositeur en carton.
— Pourquoi dis-tu ça comme si c’était un problème ? D’avoir besoin de quelqu’un pour créer.
Il haussa un sourcil, perplexe.
— Toi tu as bien composé des chefs-d’œuvre en vivant tout seul dans ta ferme, rétorqua-t-il froidement.
— Tu ne comprends pas ? dit-il en enlevant sa main de son épaule, ses doigts fermement serré autour de son poignet. Si j’ai pu écrire tous ces morceaux, c’est justement parce que je mourrais d’envie de les chanter avec toi. C’est cet espoir qui m’a permis de tenir toutes ces années.
Lysandre sourit, son poignet toujours dans sa main.
— Si j’ai pu composer une chanson pour le Snake Room c’est parce que je savais que tu l’entendrais. Les mots me viennent dès que je t’imagine à mes côtés.
Il baissa les yeux un instant, sentant l’émotion le gagner.
— Castiel, je ne suis rien sans toi. Ma musique n’a aucun sens sans toi. Elle n’existerait même pas si tu n’étais pas là !
Son ami ne répondit pas, la mâchoire serrée. Il dégagea doucement son poignet.
— J’aimerais tellement que tu sois fier de ressentir la même chose pour moi.
Castiel pouffa légèrement, un sourcil relevé.
— On dirait une déclaration d’amour.
Il rit à son tour, sentant sa poitrine se réchauffer.
C’en était peut-être une, au fond. N’était-ce pas ce pour quoi la musique était faite, après tout ? Pour exprimer l’émotion la plus dévorante qu’un homme pouvait ressentir. Pour la ressentir, aussi.
Et Lysandre, il ne pouvait pas faire ça sans Castiel.
— Il n’est pas trop tard, ni pour Crowstorm ni pour toi.
Il déglutit avant d’ajouter, la poitrine gonflée d’espoir :
— Et si on recommençait à composer ensemble, comme au lycée ? Juste toi et moi.
Son ami eut l’air d’hésiter, comme incertain qu’il était seulement capable de composer de nouveau après toutes ces années.
— Après tout ce qu’il s’est passé, je comprendrais que tu ne veuilles plus que je me mêle de ton groupe... Mais le Loft me demande de venir avec six nouveaux morceaux d’ici le mois prochain, et je n’y arriverai jamais tout seul.
Lysandre sourit, sentant l’excitation et la peur le gagner en même temps.
— J’ai vraiment besoin de ton aide.
Et lui, ça le rendait heureux, d’avoir besoin de Castiel. Ça le comblait de bonheur, même, car c’était tout ce qu’il avait attendu en revenant en ville.
Son ami soupira, croisant les bras.
— Je sais pas si je serai capable de t’aider, tu sais, répondit-il, pessimiste. Je te l’ai bien dit : j’arrive à rien.
— J’ai juste besoin de soutien.
Castiel regarda autour de lui, la bouche en biais, comme cherchant une échappatoire. Lysandre comprenait que ça devait être difficile à accepter ; il s’en voulait un peu de le pousser ainsi après qu’il ait admis qu’il luttait contre la page blanche, juste par égoïsme, par peur de ne pas y arriver désormais que le poids de ce contrat se faisait ressentir sur ses épaules. Il lui tendit la main de nouveau.
— S’il-te-plaît, le supplia-t-il d’une petite voix.
Castiel se passa les doigts dans ses cheveux écarlates, visiblement mal-à-l’aise. Lysandre faillit abandonner, sentant déjà sa main baisser sous l’anticipation du rejet, mais son ami la saisit avant qu’il n’en ait l’occasion.
— Je vais faire de mon mieux. Je te promets rien d’autre ! s’exclama-t-il sans le regarder.
Un soulagement chaud l’enveloppa tandis qu’il lui serrait mollement la main, signant leur contrat. Lysandre sourit à s’en léser les joues, une euphorie incontrôlable prenant possession de son visage.
— Merci !
Après tous ces mois, il retrouvait enfin son meilleur ami. Après toutes ces années, après ces longs mois d’un conflit qui aurait pu être évité, ils étaient enfin réunis.
Il n’avait pas réalisé à quel point il lui avait manqué.
— Dis-moi au moins que tu ne pars de zéro ! dit Castiel en le lâchant. Sinon je ne vois pas comment tu espérais respecter une deadline aussi courte, avec ou sans mon aide.
— On croirait entendre Leigh, rit-il.
— Ouais, bah, ton frère est loin d’être stupide. Tu devrais l’écouter des fois, moqua-t-il avec un sourire en coin.
Lysandre tapota les poches de sa veste puis de son pantalon.
— Évidemment, j’ai commencé quelques ébauches dans mon carnet, mais hum... je sais plus où je l’ai mis... avoua-t-il, réalisant qu’il ne l’avait pas avec lui.
Castiel secoua la tête.
— Y’a vraiment des choses qui changent jamais. Tu l’as laissé chez toi ?
— Non je l’ai pris avec moi, je crois... comme je venais ici. Je pensais que M. Rossi voudrait peut-être les voir.
Son ami soupira, se dirigeant vers le bord de la scène. Une main au sol, il descendit de la scène.
— On va le chercher. Si t’es venu avec, il doit pas être bien loin.
Lysandre resta sur place, l’observant s’éloigner tout doucement. Castiel se retourna.
— Qu’est-ce que t’attends ? On a pas toute la journée.
— Tu n’as pas besoin de le chercher avec moi. Tu dois être occupé.
— Bah... j’ai peut-être pas toute la journée, mais j’ai quand même quelques heures à t’accorder ! Bon, dépêche-toi, ordonna-il en recommençant à marcher.
Lysandre retint un rire et descendit de la scène à son tour, rejoignant bien vite son ami qui ne l’avait pas attendu pour remonter vers les tables où le ménage se poursuivait. Ils passèrent plus d’une demi-heure à chercher le carnet, parlant de tout et de rien, avant que Lysandre prenne enfin l’initiative d’appeler Leigh pour qu’il lui révèle qu’il était resté à la maison, sur sa table de chevet.
Castiel lui pardonna son étourderie dans un soupire et ils se donnèrent rendez-vous dès le lendemain pour reprendre leur amitié là où elle s’était arrêtée.
♦♦♦
Tachi observait le ciel étoilé sous ses yeux, sachant parfaitement à quelle nuit il appartenait.
Il n’y avait rien de plus dans son champ de vision que ce ciel noir et profond qui l’engloutissait tout entier. Aucun indice n’aurait pu l’aider à comprendre où il se trouvait, ou pourquoi il était étendu dehors en plein milieu de la nuit, mais il savait, instinctivement. Il n’y en avait eu qu’une, une nuit comme celle-là.
C'était le soir où il avait failli mourir, à vingt-trois ans. Il aurait dû se relever et s’enfuir, dans le cas où son agresseur reviendrait l’attaquer, mais Tachi resta là, sur le sol dur, les bras étendus, à regarder le ciel. Il se souvenait de la fatigue constante qu’il ressentait à l'époque, et pourtant, maintenant, il se sentait parfaitement réveillé. Détendu.
À vingt-trois ans, il avait encore sa vie devant lui. Sa mère et son frère devaient l’attendre à la maison. Il n’avait qu'à se relever et faire la route jusqu'à là-bas. S’il partait maintenant, il arriverait à la levée du jour. Il n’avait pas besoin de se presser, car sa mère n'était pas du matin et n’aimerait pas être dérangée avant le petit-déjeuner.
Tachi finit par redresser son dos, portant la main à sa joue droite, la sentant passer à travers sa mâchoire. Il observa les bouts de chair sur ses doigts, indifférent. Il ne sentait rien du tout. La quantité anormale de sang aurait probablement dû l'alerter, mais l’absence de douleur le maintenait calme. S’était-il fait amocher à ce point-là ? Peut-être bien. Quelle importance s’il ne ressentait rien ?
Tachi releva la tête et sourit en reconnaissant la personne assise juste à côté de lui, ne s'étonnant pas de la voir apparaître soudainement.
— Mélody ! s’exclama-t-il.
Elle pencha la tête en silence, ses longs cheveux bruns glissant sur son épaule. Ses jambes réunies d’un côté, elle rit légèrement, comme si elle avait un secret qu’elle se délectait de lui cacher.
— Tu tombes bien, continua-t-il. Tu peux appeler Philippe et lui dire que j’ai changé d’avis ? J’aimerais rentrer chez moi. Il m’a proposé de me conduire.
Toujours rayonnante de bonne humeur, Mélody secoua la tête.
— Mon père te déteste, répondit-elle d’une voix guillerette.
— Ah oui c’est vrai...
Tachi porta les mains à son visage, toute trace de blessure ayant subitement disparu. Après ce qui ne sembla pas être plus de quelques secondes, il releva les yeux.
— T’es sûre qu’il ne pourrait pas m’aider, juste pour cette fois ? plaida-t-il, le désespoir coulant de sa voix. J’ai besoin qu’il me conduise.
Il n’avait ni voiture ni maison à l'époque, après tout. Mélody n’aimait pas conduire alors il ne voulait pas lui demander.
— C’est lui qui a proposé de m’aider, insista-t-il. Si tu vas lui expliquer, je suis sûr qu’il comprendra.
— Je peux pas aller lui parler. Je me suis aussi disputé avec lui à cause de toi.
Effectivement. C'était arrivé à sa fête d’anniversaire ; il s’en rappelait. Mélody avait pris sa défense, quitte à se fâcher avec ses propres parents. Il observa plus attentivement son visage curieusement guilleret. Il ne se souvenait pas l’avoir déjà vu aussi enthousiaste, sans raison apparente. Son sourire figé commençait à le déstabiliser.
Il y avait quelque chose d'étrange.
Son anniversaire était passé il y a peu. Ils l’avaient célébré tous ensemble. Elle avait vingt-trois ans. Comme lui, maintenant. Ce soir-là, celui où il avait failli mourir.
C’est bizarre.
— Mélody...
Sa voix se fit si basse qu’il ne s’entendit presque pas murmurer :
— Toi et moi on a pas le même âge.
C'était bien ça le problème, non ? La raison pour laquelle Philippe le détestait, la raison pour laquelle Mélody était en froid avec sa famille. Tachi tourna la tête de tous les côtés, reconnaissant chaque détail de ce parc dans lequel il n'était pas retourné depuis cette fameuse nuit. Il sentit sa respiration s'accélérer alors qu’il réalisait enfin qu’il n’avait rien de réel.
Je suis en train de rêver.
Mélody se pencha vers lui, posant ses mains sur ses épaules, le poussant à lui faire face.
— J’ai plus vingt-trois ans, se dit-il à lui-même, son regard perçant à travers elle.
La proposition de Philippe de le ramener chez lui ne tenait plus.
Sa mère était morte.
Comment avait-il pu oublier ça ?
C’est trop tard.
— Qu’est-ce que tu croyais ? susurra Mélody, les yeux fous de malice.
Tachi parvint enfin à se concentrer de nouveau sur le visage de sa petite-amie, reconnaissant soudainement son étrangeté. Il avait beau comprendre qu’il ne se trouvait pas exactement dans la réalité, une peur nouvelle l’envahit.
— Tu pensais pouvoir faire comme si de rien n'était ? Tu pensais juste rentrer chez toi et être accueilli à bras ouverts ?
Il déglutit difficilement alors que les mains chaudes de Mélody glissèrent de ses épaules pour se retrouver autour de sa gorge. Une expression de profond dégoût déforma ses traits.
Il connaissait cette expression. Il l’avait déjà vu une fois, dans le passé.
— Ce serait tellement plus simple pour tout le monde si tu disparaissais, Katsuya.
Puis, ses doigts se refermèrent sur son cou.
Mélody avait été surprise de découvrir Tachi endormi à poings fermés à seulement cinq heures de l’après-midi. En plus de quatre ans qu’elle se permettait de visiter son appartement comme un moulin, ce n’était jamais arrivé. Estimant qu'il s’agissait de l’après-coup du décès de sa mère, elle avait refermé la porte de sa chambre en silence pour le laisser se reposer. Après avoir partagé une rapide tasse de café avec Lysandre avant sa prestation du samedi soir, Mélody était restée toute seule à corriger et annoter à la main le mémoire qu’elle avait déjà terminé. Avoir le texte imprimé noir sur blanc sous les yeux l’aidait à trouver les coquilles et autres erreurs qui lui échappaient à l’écran. Elle aurait dû être rassurée de l’avoir presque fini lorsque ses camarades avaient à peine commencé le leur, mais il n’en était rien.
Mélody n’avait toujours pas de stage ; et sans stage, pas de diplôme. Le mail de Paul Avenon dormait encore dans sa boîte mail, sans qu’elle n’y ait répondu. Elle ne l’avait pas supprimé non plus.
Plus de quatre heures plus tard, Tachi dormait encore profondément. La dernière fois qu’elle avait osé jeter un coup d'œil par l'entrebâillement de la porte, elle avait remarqué il n’avait même pas changé de position. Vers vingt-et-une heures, Mélody se décida enfin à enfiler le pyjama qu’elle avait acheté pour l’occasion : leur première nuit ensemble “comme un vrai couple”. Elle n’avait pas eu le courage d’acheter de la lingerie sexy, aussi s’était-elle rabattu sur un short court et un t-shirt légèrement échancré. La douceur et légèreté du tissu l’avaient immédiatement attirée. Néanmoins, une fois habillée et assise devant la télé à attendre - ou plutôt espérer - que Tachi se réveille enfin, elle ne pouvait s’empêcher d’être gênée à la vision des plaques rouges sur le haut de sa poitrine, des poils sombres sur ses bras et, surtout, de ses jambes nues. Ses cuisses s’étalaient sur le canapé comme de la pâte à pancake, les rendant soudainement monstrueusement grosses à ses yeux. Elle plia les genoux, serrant fortement ses jambes contre elle, comme espérant cacher cette vision à un Tachi qui n’était même pas là. En vérité, c’était elle qui ne supportait pas de voir ce corps grotesque.
Que croyait-elle accomplir en se dévoilant ainsi face à lui, elle qui ne quittait jamais ses pantalons ? N’était-elle pas totalement ridicule ? Surtout lorsqu’elle n’était pas du tout sûre d’être prête à aller “plus loin” avec lui.
Alors que Mélody se leva du canapé, décidée à se changer dans son pyjama habituel, une violente quinte de toux résonna dans la pièce adjacente. Elle se précipita dans la chambre sans réfléchir.
— Tachi ?! Tout va bien ? s’inquiéta-t-elle tandis que sa toux semblait gagner en intensité.
La pièce plongée dans l’obscurité la plus totale, Mélody se pencha pour allumer sa lampe de chevet. Une lumière chaude envahit les lieux, révélant un Tachi torse nu à moitié allongé sur son lit, un bras plié sur les couvertures pour repousser son torse agité de spasmes loin du matelas. Il toussait si agressivement que Mélody en aurait craint de voir ses poumons sortir de sa bouche. Elle finit par poser une main sur son dos, sans savoir quoi faire d’autre, le faisant sursauter. Il porta un regard confus sur elle, un poing contre ses lèvres. Sa toux sembla se calmer enfin et après de longues secondes de silence à essayer de réguler sa respiration, il s’assit au bord du lit en silence.
Mélody retira sa main, désormais pleine de sa sueur.
— Est-ce que ça va mieux ? demanda-t-elle enfin. Tu es malade ? Tu as de la fièvre ?
Tachi, le dos plié et les coudes sur les genoux, tourna la tête vers elle, inspirant et expirant avec une apparente difficulté. Sa main gauche était posée sur son visage, le dissimulant de moitié. Son œil droit, quant à lui, était rivé sur Mélody avec suspicion, comme s’il faisait face à une inconnue.
— Je vais te chercher de l’eau, dit-elle en se redressant.
Tachi agrippa son poignet avec une telle force qu’elle se serait crue coincée dans du béton. Toujours incertaine quant à l’attitude adopter, Mélody se rassit sans discuter.
Entre son silence impénétrable et le regard étrange qu’il posait sur elle, elle commençait à douter que Tachi soit réellement réveillé.
Sa respiration enfin calmée, il la lâcha, baissant la tête un moment. Mélody massa son poignet instinctivement, sentant encore la pression de ses doigts sur sa peau. Un peu plus et il aurait pu lui faire mal.
Tachi redressa son dos, toujours sans un mot. Mélody laissa ses yeux tomber sur son torse nu, l’observant inconsciemment : ses muscles luisant sous une fine couche de sueur et, surtout, le tatouage sur son bras qu’elle découvrait dans son intégralité pour la première fois. Il s’agissait d’un oiseau aux plumes noires déployant ses ailes, comme s’apprêtant à s’envoler vers sa clavicule. Ses doigts s'approchèrent instinctivement du dessin, espérant peut-être que le toucher lui donne l’impulsion nécessaire pour prendre son envol. Tachi ne la laissa pas aller plus loin, agrippant sa main au vol. Mélody releva la tête vers lui, se sentant rougir après l’avoir détaillé sous toutes les coutures ainsi.
Les sourcils froncés, il la fixait de ses yeux profondément noirs.
— Pa... pardon, je voulais pas, s’excusa-t-elle.
Pourquoi paraissait-il si en colère ? Avait-elle fait quelque chose de mal ? Alors qu’elle s’apprêtait à s’excuser de nouveau, Tachi captura ses lèvres, sa main toujours dans la sienne. Prise au dépourvue, Mélody essaya de répondre à son baiser mais peina bien vite à suivre le rythme tandis qu’il se pressait contre elle d’une façon nouvelle. Son corps se crispa instinctivement alors qu’il prenait possession de sa langue avec une fièvre qu’elle ne lui connaissait pas. Rendue incapable de respirer, elle s’écarta un instant, ses lèvres encore humides des siennes, mais il ne lui accorda pas le temps de récupérer. Elle gémit en sentant sa main caresser sa jambe nue, remontant petit à petit jusqu’à glisser sous son pyjama, à seulement quelques centimètres de sa culotte dont la température augmentait dangereusement.
— T-Tachi, attends... le supplia-t-elle en le repoussant légèrement, tournant la tête pour qu’il la laisse enfin reprendre son souffle.
Malgré la chaleur incontrôlable qui avait envahi son corps avec ce baiser passionné, Mélody ne pouvait pas ignorer le malaise qui l’agrippait. Tachi se recula, lui lâchant la main, la même expression curieusement grave sur le visage, comme si l’embrasser de cette façon n’était qu’une vulgaire formalité. Ou, pire : quelque chose qu’il s’était résigné à faire.
— Tu... t’es sûr que tout va bien ?! Tu n’es pas comme d’habitude.
La jeune femme lui sourit, comme espérant le faire réagir. Il devait bien se rendre compte qu’il y avait quelque chose de différent, non ?
— Tachi... parle-m-
— Est-ce que tu m’aimes, Mélody ? la coupa-t-il.
Elle écarquilla les yeux, autant surprise par le son de sa voix après ces longues minutes de silence que par sa question.
— P-Pourquoi est-ce que tu demandes ça, d’un coup ? balbutia-t-elle, sentant son visage s’empourprer.
Aucun baiser n’aurait pu faire battre son cœur aussi frénétiquement que ces mots-là.
"Je t’aime."
Ce n’était pas des mots qu’elle aurait pu dire facilement.
Parce que si elle l’admettait ouvertement, si elle lui avouait qu’elle l’aimait de tout son être, que ferait-elle s’il la rejetait comme Nathaniel ?
Que ferait-elle s’il finissait par la détester lui aussi ? À cet instant, alors qu’il se comportait d’une manière si détachée, elle n'était même pas sûre que ce ne soit pas déjà le cas.
— C’est... d-désolée, dit-elle d’une voix faible en baissant les yeux. C’est juste... ce n’est pas facile pour moi.
Tachi claqua sa langue, visiblement agacé. Alors qu’elle s’apprêtait à plaider sa cause et le supplier de juste lui accorder un peu plus de temps, il l’embrassa de nouveau avec la même intensité. Mélody le repoussa timidement.
— A-Attends.
— J’ai envie de toi, dit-il abruptement, son souffle encore mêlé au sien.
La jeune femme sentit un vent de chaleur frapper sa peau nue. Les mains sur son torse, elle peina à affronter son regard braqué sur elle.
— Tu me demandes si je vais bien ? reprit-il froidement. C’est toi que je veux pour aller mieux.
Mélody se recula de manière à pouvoir discerner son visage, espérant peut-être y trouver la raison de son comportement anormal.
Ces mots auraient dû lui faire plaisir. Melody le désirait aussi, au fond, malgré ses appréhensions.
Mais était-ce à ça que ça ressemblait, le désir ? Cette froideur. Ces mouvements mécaniques. Cette absence de tendresse. Ces vieux vides.
Ces yeux...
Mélody redressa lentement son dos, comprenant enfin le détail chez Tachi qui la perturbait depuis des jours. Depuis cette fameuse après-midi, noyée sous un torrent de pluie, où il lui avait assuré que tout allait bien.
Son regard n'exprimait plus rien. Désormais qu’il ne forçait plus de sourire sur ses lèvres, cela devenait évident. Il avait beau la scruter, c'était comme si elle était transparente. C'était comme s’il aurait pu demander cette faveur à n'importe qui d’autre. Mélody déglutit, baissant légèrement la tête.
Tachi glissa une main dans son cou, juste sous ses cheveux, l’autre reprenant sa place sur sa cuisse nue. Mélody frissonna mais le laissa faire sans protester tandis qu’il saisissait ses lèvres de nouveau.
Et si c'était la seule chose qu’elle pouvait faire pour lui à cet instant ? Il refusait de lui parler. Mélody n'était pas naïve, même si elle était inexpérimentée de ce côté, elle savait bien que les gens pouvaient avoir des relations sexuelles juste pour quérir un peu de réconfort. Et si elle pouvait lui apporter ce réconfort, pourquoi ne pas le faire ? Mélody était une adulte, après tout, et avec la chaleur de sa main sur sa peau nue et de sa langue dans sa bouche, elle aurait presque pu en oublier son cœur qui ne palpitait pas que de désir pour lui.
Soudainement, Tachi glissa un bras sous ses genoux et un autre dans son dos, la jetant sur le lit avec autant de facilité que si elle était un simple oreiller. Avant qu’elle n'ait le temps de réagir, il se positionna au-dessus d’elle, ses genoux de part et d’autre de son bassin et ses mains près de son visage.
Mélody ferma les paupières sur son visage inexpressif, espérant que le Tachi de ses souvenirs prenne sa place dans l’obscurité.
Elle aurait souhaité que sa première fois avec lui soit différente.
Dans sa tête, il l'aidait à la mettre a l’aise. Il racontait des blagues pour la détendre. Il prenait son temps. Il souriait. C'était bête, mais elle l’imaginait un peu intimidé aussi, car ça restait leur première fois à tous les deux. C'était certainement stupide d'espérer cela de la part de quelqu’un d'expérimenté comme lui. Ce n'était qu’une fantaisie ridicule qu’elle avait forgée d'elle-même ; celle où elle et lui partageaient un moment complice. La réalité allait être différente, apparemment.
Si c'était pour ne voir que du vide sur le visage de l’homme qu’elle aimait, Mélody préférait garder les yeux fermés. Elle ne les rouvrit pas en sentant sa main relever son T-shirt et l'autre se glisser doucement sous l'élastique de son short. Elle ne les rouvrit toujours pas en sentant ses lèvres embrasser le creux entre ses seins. Tout ce qu’elle parvint à faire fut émettre un gémissement, saisie par un sentiment nouveau. Un sentiment qu’elle n'avait jamais ressenti à l'égard de Tachi avant mais qui s'était insinué en elle depuis qu’elle était entrée dans cette chambre.
Ce n'était pas ce qu’elle voulait. Son corps avait beau réagir pour elle ; ce n’était pas ce qu’elle voulait. La réalité où sa première fois avec l’homme qu’elle aimait n’était qu’un lot de consolation ne lui faisait pas envie.
Mélody était probablement trop âgée pour y accorder autant d’importance, mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle savait qu’elle le regretterait toute sa vie.
Elle savait qu’elle ne verrait plus Tachi de la même façon, après.
— Tachi arrête, ordonna-t-elle d’une voix timide, rouvrant enfin les yeux.
Il ne l'écouta pas, son visage enfoui dans le creux de son épaule. Sentant la frustration la gagner, Mélody plaqua ses mains sur ses épaules, le repoussant de toutes ses forces.
— J’ai dit arrête !! hurla-t-elle.
Tachi s’immobilisa, l’expression absconse, ses mains sur le matelas.
— Je comprends que c’est ce que tu veux mais je... je peux pas faire ça, dit-elle, n'osant pas affronter son regard. P-Pas comme ça. Je peux pas te donner ça.
Elle déglutit difficilement avant de continuer.
— T’es clairement pas dans ton état normal et je veux pas le faire dans ces conditions.
Elle lâcha doucement ses épaules mais il resta en place. La voix chancelante, elle avoua enfin ce qu’elle ressentait vraiment depuis le début, sans oser se l’admettre :
— Tu me fais peur.
Mélody détourna la tête instinctivement, comme craignant sa réaction, mais fut surprise de sentir la pression sur le matelas s'atténuer à la place. Tachi s'était relevé sans un mot. La tête dans ses mains, il était assis au bout du lit, juste à ses pieds. Mélody se redressa à son tour, s'approchant doucement.
— Je suis vraiment désolée.
Il soupira entre ses doigts.
— Pourquoi tu t'excuses ? C’est moi qui t’ai sauté dessus d’un coup.
— Mais non, tenta-t-elle de le rassurer. Je veux dire... c'est évident que tu ne vas pas bien. Tu l’as bien admis tout à l'heure, non ? Puis même tes élèves l'ont remarqué ! Tu te souviens, cette semaine, devant ton lycée ?
Un rire froid résonna dans la pièce.
— Mais de quoi vous vous mêlez, tous ? Toi, Angus, les gamins au lycée... Vous pouvez pas me foutre la paix ?
Mélody hésita, ne pouvant se défaire de cette sensation de crainte qui la saisissait face à lui désormais.
— Tachi, enfin... on s'inquiète tous pour toi, tu comprends ? Tu viens juste de perdre ta mère, c’est normal d-
— Je viens pas juste de perdre ma mère, Mélody ! cria-t-il en relevant enfin la tête. Elle est morte depuis cinq mois et j'étais même pas au courant !!
Choquée, la jeune femme se recula.
— Quel genre de fils n’est pas au courant du cancer de sa mère, hein ? Quel genre de fils n'assiste pas à son enterrement ?!
Le regard brillant de Tachi la foudroyant sur place, Mélody bredouilla :
— T-Ta situation familiale était un peu spéciale.
Tachi eut un nouveau rire sans joie.
— Qu’est-ce que tu sais sur ma famille, hein ? Ma “situation familiale spéciale” c’est juste que je suis un fils indigne !
Il s’essuya les yeux un instant avant de reprendre.
— Je me suis barré de chez ma mère sans un mot d’adieu juste parce que... parce qu’elle me faisait chier ! hurla-t-il en secouant la tête, les yeux dans le vide. C’est tout. Je voulais plus qu’elle soit sur mon dos.
Un sourire amer étira ses lèvres, comme effaré par son propre aveu.
— Mélody, est-ce que t’as seulement la moindre idée du genre d’horreur qu’on entend en vivant dans la rue ? Je te parle de gens qui ont vécu le pire que le monde à offrir, au point de décider qu’il valait mieux vivre entre la merde de chien et les débris de verre que retourner chez eux. Et ça c'est sans parler de ceux qui ont aucun endroit où rentrer pour commencer.
La jeune femme n’osait plus bouger d’un centimètre, sentant seulement ses mains se mettre à trembler furieusement. Tachi noyait son regard désespéré dans le sien .
Si elle osait cligner des paupières, ce faible lien entre eux allait-il se rompre définitivement ?
— J’ai rencontré des gens qui fuyaient des années d’abus ou d’inceste ou la guerre dans leur propre pays... Tu comprends ça ? insista-t-il, sa main droite tapant le vide devant lui comme pour accentuer chaque mot.
Il plissa les lèvres.
— Et moi... Moi, je suis parti parce que ma mère était trop sévère avec moi.
Sa voix se brisa et, avec elle, le filtre opaque qui recouvrait ses yeux depuis des jours. Deux fines larmes coulèrent sur ses joues, comme l'ayant emporté avec elles. Il plaqua rapidement une main sur sa bouche pour couper leur route avant de se reprendre.
— La seconde où j’ai fait quelque chose de plus difficile à me faire pardonner, je me suis enfui comme un putain de lâche... C’est tout. C’est la seule raison.
— Tachi... supplia Mélody, retenant son propre visage de craquer.
— J’ai gâché ma vie... juste parce que j’ai pas eu le courage de l’affronter.
Deux nouvelles larmes coulèrent mais, cette fois-ci, il abandonna toute tentative de les retenir.
— Et maintenant, c’est trop tard. C’est trop tard pour me faire pardonner. Je pourrai plus jamais lui parler.
Les pleurs affluèrent à l'admission de cette cruelle réalité ; la réalité que ses yeux vides refusaient de voir en face depuis des jours. Mélody ne put empêcher ses propres larmes de tomber plus longtemps, les sentant perler doucement au creux de ses cils. Elle se pencha, n’osant pas toucher son corps qui se courbait sous les sanglots. Derrière tous ces muscles, c'était comme si un simple coup de vent aurait pu le faire sombrer, tel un château de sable sous une vulgaire vague.
— J’ai détruit ma famille, et tout ça pour quoi, hein ? cria-t-il avec amertume. Tout ça pour détruire la tienne après ça.
Mélody s’essuya les yeux, n'ayant aucune idée de quoi dire pour le réconforter, la poitrine lourde de maux qui n'étaient pas les siens. Si seulement en porter une partie pouvait le soulager, au moins elle aurait pu lui être utile. Mais un poids si monstrueux sur la conscience ne pouvait pas être partagé, pas vrai ? Tachi se forcerait à le porter lui-même jusqu’à ce que son corps lâche sous la pression ; jusqu’à ce que la douleur soit à la hauteur de sa culpabilité.
Mélody ne pouvait rien faire d’autre que regarder.
— Et Tomoya... Comment je peux lui faire face après ça ? Je lui ai même pas dit au revoir, articula-t-il entre deux hoquets. Il m’a supplié de rester et je l’ai ignoré... Il a dû s’occuper de notre mère tout seul... Il doit me détester maintenant.
Il sourit amèrement derrière le barrage de larmes sur son visage.
— Tout le monde se porterait mieux si j’avais jamais existé.
Il pleura en silence sans que Mélody n’ose dire quoi que ce soit. Aucune parole ne lui semblait appropriée après ça, d’autant plus lorsqu’elle était incapable de taire sa peine de le voir ainsi. Après un temps qui lui parut interminable, Tachi se redressa enfin, plongeant ses yeux brillants dans les siens. Mélody reprit son souffle, n’ayant pas réalisé qu’elle l’avait retenu jusque-là.
— Mélody... Je sais pas quoi faire...
Un nouveau sanglot le prit, le visage déchiré par la douleur.
— Je sais pas quoi faire, répéta-t-il.
La jeune femme plissa les lèvres. “C’est à moi de dire ça” eut-elle envie de répondre. Que pouvait-elle faire pour l’aider ? Quels mots pouvaient bien sauver une personne au cœur brisée par le deuil de cette façon ? Les mots avaient-ils seulement ce pouvoir-là ? Tout ce qu’elle parvenait à accomplir, c'était pleurer en silence à ses côtés.
N'écoutant plus que son instinct lorsque son cerveau refusait de lui glisser des paroles réconfortantes, Mélody se mit sur les genoux pour l’enlacer, entourant ses épaules agitées de spasmes de ses bras. Les pleurs de Tachi redoublèrent alors que son visage s'enfonçait dans son cou.
— Je suis là, murmura-t-elle.
Il ne répondit pas à son étreinte, figé.
— Je serai là quoi qu’il arrive.
Son corps brisé par les sanglots réagit à ces simples mots, relâchant enfin la tension dans ses muscles pour s’autoriser à la serrer contre lui, ses bras autour de son dos. Mélody serra un peu plus fort, comme pour marquer sa promesse.
Peu importait le temps que ça devait prendre. Elle le laisserait pleurer contre son épaule jusqu'à ce qu’il se sente mieux. Et cette nuit-là, celle qui devait être si spéciale pour leur couple, ce serait des heures qu’il lui faudrait pour se calmer, jusqu'à s'endormir dans ses bras. Lorsque les premiers rayons du soleil pénétreraient dans la chambre, Mélody serait encore en train de lui caresser les cheveux tendrement, soulagée de l’entendre respirer si paisiblement.
Elle aurait aimé avoir une solution concrète à lui apporter mais, pour l’instant, sa présence était tout ce qu’elle pouvait lui offrir. Jusqu’au petit matin, pour commencer. Puis pour le reste de la vie qu’elle espérait bien partager avec lui.
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→ Chapitre 34