— Allez vas-y ! encouragea Rosalya en la poussant dans le dos.
— Non, attends ! Attends !
Olympe appuya de toutes ses forces sur ses talons pour ne pas céder un centimètre de plus. Les mains de sa meilleure amie dans son dos se faisaient si lourdes qu’elle manquait de perdre l’équilibre. Un livre emprunté quelques semaines plus tôt coincé contre la poitrine, la porte d'entrée ouverte de la bibliothèque lui paraissait plus intimidante que jamais ; immense, comme la gueule d’un lion prêt à la dévorer. Un pas de plus et elle allait se faire avaler toute crue.
— J’ai le cœur qui va s'arrêter ! s'exclama-t-elle, le poing serré sur son pull.
— C’est bon signe ! rétorqua Rosalya. Vous avez perdu assez de temps comme ça tous les deux ! C’est depuis le début de l'année que vous vous tournez autour.
Les joues en feu, la lycéenne sentit son ventre se serrer en distinguant une tête blonde bien connue sortir d’une allée.
— Non non non, c'est mort ! Je rentre ! protesta-t-elle à voix basse pour ne pas se faire repérer. Les cours sont finis de toute façon. Mes parents vont s'inquiéter si je rentre pas tout de suite !
— Nan mais t’es plus une gamine, c'est bon ! T’es pas à une minute près.
Sans l'écouter, Olympe fit demi-tour, tournant le dos à la bibliothèque dont les portes se refermaient déjà. Rosalya s'agrippa à sa main, la retenant sur place.
— Mais enfin ! geignit-elle. T’es si proche du but ! Ça s'est bien passé le repas l'autre jour, non ?
— Mais non, c'était super gênant, rétorqua-t-elle, son cœur recommençant à s'affoler rien qu'à la mention de cette soirée. J’aurais jamais dû t'écouter, c'était une idée à la con !
— N'importe quoi ! Si c'était gênant c'est parce que vous êtes aussi dégourdis que deux gamins d'école primaire.
Vexée, Olympe libéra sa main d’un coup sec. Elle reprit la marche mais Rosalya se jeta devant elle, les bras écartés pour lui bloquer le passage.
— Attends, pardon, c'est pas ce que je voulais dire ! Vous êtes… timides, c'est tout ! C’est pas un crime, tu sais ? Nathaniel est raide dingue de toi, c’est évident. Y’a des signes qui trompent pas !
Olympe déglutit, toujours vexée mais ayant conscience qu’elle avait raison. Elle, Rosalya et Alexy avaient passé des heures à en discuter de ces fameux “signes”. Ça faisait des mois qu’elle croyait en percevoir de la part de Nathaniel ; et des mois qu’elle essayait maladroitement d’en donner en retour.
Ils finissaient toujours par se retrouver dans le même groupe de travail en classe, ils travaillaient aux mêmes heures à la bibliothèque, ils décidaient au même moment de rentrer chez eux, ils patientaient avant les cours aux mêmes endroits... Des coïncidences, les unes après les autres. Des coïncidences répétées tant de fois qu’il devenait impossible de savoir lequel des deux les fabriquaient. Parce que dans ce monde, les hasards n’existaient pas.
Leur destin devait être écrit, comme dans un des livres que Nathaniel emportait partout avec lui. Olympe ignorait seulement si, dans cette histoire, ils finissaient heureux ensemble ou non.
Rosalya posa ses mains doucement sur ses épaules.
— Tu sais bien que j’ai l’œil pour ça. Après tout, j’ai tout de suite compris que je plaisais à Leigh derrière ses airs désintéressés, ajouta-elle en relevant le menton, fière d’elle.
Elle referma plus fort sa poigne sur ses épaules.
— Écoute ton cœur. Il te dit que j’ai raison, non ?
La lycéenne plissa les lèvres. Elle n’aurait pas dit que Nathaniel était “raide dingue” d’elle mais il était évident qu’elle n'était pas n’importe qui pour lui. Elle avait espéré disperser ses derniers doutes lors du dîner avec Leigh et Rosalya, mais c'était l’inverse qui s'était produit. Elle n'était plus sûre de rien désormais. Nathaniel avait eu l’air mal à l’aise toute la soirée et s’était presque enfuit en courant au moment de se dire bonne nuit.
— Va lui parler ! ordonna sa meilleure amie en la forçant à retourner vers la bibliothèque. Dis-lui ce que tu ressens, une bonne fois pour toute !
Olympe tenta de résister mais sentit ses jambes la trahir, marchant d'elles-mêmes vers ces portes si imposantes. Malgré la peur qui lui nouait la gorge, la simple envie de passer du temps avec Nathaniel démolit ses dernières barrières.
Ils n'avaient pas échangé un mot de toute la journée. En fait, ils ne s'étaient pas parlé du tout depuis le dîner de samedi dernier, deux jours auparavant. Olympe ne supportait plus ce climat étrange qui s’était créé entre eux, depuis. C’était comme s’il l’évitait. Elle pourrait accepter qu’il ne l’aime pas comme elle, mais elle ne supporterait pas de le perdre comme ami.
— T’es prête ? murmura Rosalya dans son oreille.
Olympe devina son sourire taquin rien qu’au son de sa voix.
— Bien sûr que non, répondit-elle dans un soupir, poussée jusqu’au seuil de la bibliothèque.
— Tant pis !
Sans qu’elle n'ait le temps de réagir, sa meilleure amie la poussa franchement, la faisant trébucher. Olympe se retourna pour trouver les portes déjà fermées dans son dos.
— Hey ! Hey, attends ! Rouvre ! ordonna la lycéenne en s’acharnant sur la poignée. Tu peux m’enfermer ici, je suis pas toute seule je te rappelle !
— Clairance ! aboya la bibliothécaire d’une voix curieusement forte et silencieuse à la fois. Si vous voulez passer du temps à la bibliothèque, il va falloir baisser le volume. Vous n'êtes pas à la cafétéria, ici.
— P-Pardon… bredouilla Olympe en abandonnant la poignée.
Elle aurait juré entendre Rosalya pouffer à travers la porte. Les bras serrés autour du livre qu’elle était venue rendre - en vérité, une simple excuse pour passer aux heures où elle savait que Nathaniel serait présent - elle fit quelques pas en avant, cherchant le garçon des yeux. Rassurée de ne pas le trouver tout de suite, elle s’accorda le temps de rendre l’ouvrage à l’accueil et reprendre une respiration normale. Son camarade de classe ne quittait plus son esprit depuis des semaines, si bien qu'elle n'avait pas eu le temps d’en lire la moindre page avant que la période n'expire.
Les mains libres, Olympe arpenta les allées, faisant semblant de chercher quelque chose. Les lumières au plafond s'allumèrent d’un coup tandis qu'à l'extérieur, le ciel se faisait de plus en plus sombre. Le soleil de printemps se couchait doucement à l'horizon. Après quelques minutes infructueuses, et malgré le fait qu’elle avait vérifié toutes les allées deux fois déjà, Olympe dut s'avouer vaincue. Nathaniel n'était pas là. Était-il rentré pendant la courte minute où elle rendait le livre ? L'évitait-il donc comme elle le craignait ?
Sa poitrine se serra. Une petite voix mauvaise dans sa tête lui soufflait que le dîner avait été un fiasco, et que si Nathaniel avait jamais eu des sentiments pour elle, ceux-ci s'étaient évanouis lors de cette soirée. L’atmosphère avait dû lui faire réaliser qu’il n’était pas intéressé !
Abattue, Olympe se dirigea inconsciemment vers les étagères qui abritaient les livres classiques. Quitte à être coincée ici, autant emprunter l’ouvrage que leur professeur de français leur avait demandé de lire pendant les vacances. Avec un peu de chance, il y aurait un exemplaire.
Elle parcourut le mur de livres des yeux, peinant à se concentrer. Doutant de trouver l’ouvrage qui avait déjà dû être emprunté par un camarade, elle laissa échapper un “Ah !” de surprise en le découvrant en plein milieu. Sa main se leva pour le récupérer mais s'arrêta en plein vol en sentant des doigts percuter les siens.
— Nathaniel ?!
Le garçon paraissait tout aussi surpris de la trouver là. Réalisant que leurs mains étaient encore collées l'une à l'autre, ils s'écartèrent en même temps, du rouge aux joues.
— D-Désolé, s’excusa-t-il. Je t’en prie, prends-le.
— Non, vas-y toi, tu peux le prendre.
Olympe, évitant son regard comme si cela pouvait dissimuler sa gêne auprès de lui, ajouta précipitamment :
— T-Tu n'auras qu'à le rendre avant les vacances que je puisse l'emprunter à mon tour. Tu lis vite, non ?
La jeune fille sortit le livre de l'allée et le força presque dans ses bras. Nathaniel hésita, surpris, mais finit par accepter.
— Je te dirai quand j’ai fini, dit-il.
— M-Merci…
Merde, comment est-ce que je lui parle, d’habitude ?
Les lèvres scellées par une timidité nouvelle face à son ami, Olympe se tut, les yeux fuyants. Sans qu’elle ne s'y attende, Nathaniel commença à rire doucement.
— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? osa-t-elle demander.
— Non, c'est rien… c’est juste… je te vois souvent à la bibliothèque en ce moment, alors qu’en début d'année, il fallait plutôt t'y traîner.
La jeune fille se gratta la joue, embarrassée.
— J'étais pas l'élève la plus sérieuse… admit-elle. Mais j’ai fait des efforts, depuis. Puis j’ai trouvé une matière qui m'intéresse, tu sais bien.
— Ah, c’est pour ça ? Parfois, je me demandais si… enfin…
Il secoua la tête, comme pour réfuter l'hypothèse qu’il n'avait pas osé prononcer à voix haute.
— C’est le BAC bientôt, il faut dire, reprit-il. Tu te sens prête ?
Olympe s’adossa à l’étagère, juste à côté de Nathaniel.
— Pas franchement.
La poitrine en feu et, toujours sans oser le regarder en face, elle ajouta d’une petite voix :
— Peut-être… peut-être qu’on pourrait recommencer à réviser ensemble… comme en début d’année. R-Réviser avec tout le monde, je veux dire !
La lycéenne se gifla mentalement pour avoir ajouté cette dernière partie. Non, elle ne voulait surtout pas réviser avec les autres ! Juste Nathaniel et elle, rien que tous les deux, ce serait parfait ; mais la panique l’avait fait lui dire le contraire. Rosalya avait raison, elle n'était vraiment pas dégourdie. Comment sa meilleure amie avait-elle pu draguer un garçon comme Leigh aussi frontalement ? Elle ne le comprendrait jamais !
— Avec tout le monde… répéta-t-il. OK…
Était-il déçu ? Il sonnait déçu, non ? Ou était-elle en train de mal interpréter ? Si seulement Rosalya ou Alexy étaient là, pour lui confirmer ! Eux, ils y voyaient beaucoup plus clairement qu’elle !
Olympe se tourna vers Nathaniel, prête à se corriger. “Même si les autres ne sont pas disponibles, nous on pourra quand même réviser ensemble” lui sembla une bonne réplique avant que le doute ne scelle ses lèvres de nouveau.
Le jeune garçon fronça les sourcils.
— Tu t'es adossée contre un livre ouvert ? questionna-t-il, perplexe. Il y a un bruit de papier froissé.
Olympe s'écarta de l'étagère par réflexe et se figea tandis que la main de Nathaniel se glissait dans son dos. À sa grande surprise, elle ressortit en tenant un papier en forme de poisson.
— Hey… attends, j’avais ça dans le dos ?! s’exclama-t-elle, le corps frissonnant encore sous le souvenir de son touché.
— Un poisson d'avril ? s'interrogea-t-il à voix haute. On a passé l’âg-
Il s'arrêta en plein milieu de sa phrase, les yeux écarquillés. Après une seconde, son visage s'assombrit, teinté par l'agacement et un dégoût palpable. Il avait la même expression que lorsqu’il se disputait avec Castiel ou devait gérer les bêtises d’Ambre. Il lui rendit le papier sans la regarder, sa main libre sur son front.
Olympe récupéra le poisson grossièrement découpé, perplexe. Elle le retourna et son corps se figea.
“Olly <3 <3 J T M!! Sors avec moi STP <3 LOVE”
— C’est quoi ce… ?
Alexy.
Olympe reconnaîtrait son écriture à des kilomètres. Les petits cœurs inscrits au marqueur jaune, les lettres d’une taille différentes les unes des autres… C’était du Alexy tout craché ! Et Rosalya devait être dans le coup, pour ne rien lui avoir dit de toute l’après-midi ! Comment Alexy était-il parvenu à lui coller un truc pareil sans qu’elle s’en aperçoive ? Et depuis combien de temps se baladait-elle avec un poisson d’avril en plein milieu du dos, exactement ?! Ces deux-là ne perdaient rien pour attendre !
— Tu as un admirateur, apparemment… annonça Nathaniel, dissimulant mal son irritation.
Évidemment, Nathaniel détestait ce genre de farces enfantines. Il devait la trouver totalement immature.
— C’est une stupide blague d’Alexy ! se justifia-t-elle. Je savais pas que c’était là !
— Ça ne peut pas être Alexy, rétorqua-t-il. Il n’est pas amoureux de toi, lui.
Olympe haussa un sourcil, comprenant seulement à ce moment que Nathaniel prenait cette déclaration au sérieux.
— Non mais c'est une blague d'Alexy, je te jure ! Puis on est le premier avril, c’est forcément une blague. Qui serait assez fou pour se déclarer aujourd’hui ? tenta-t-elle de plaisanter.
Voyant qu’elle peinait à le convaincre, elle ajouta :
— Et si c’est pas Alexy, ça veut juste dire que quelqu’un d’autre cherche à se moquer de moi. Probablement Ambre.
Le visage de Nathaniel se rembrunit.
— C-Charlotte, je veux dire. Ou Li, je sais pas. Enfin…. c’est juste une blague de mauvais goût. Ça veut rien dire.
Il sembla hésiter, les sourcils froncés. Il tendit une main hésitante pour lui reprendre le papier des mains. Olympe le laissa faire, un rire gêné s'échappant de ses lèvres, comme pour confirmer que ce n'était rien de sérieux.
— C’est vraiment une farce stupide, finit-il par dire, acide.
— T-T’as vu, trop stupide. Si c'est bien Alexy le coupable il va m’entendre, rit-elle maladroitement, comme une mère agacée face aux bêtises de son enfant. P-Puis qui serait assez fou pour vouloir sortir avec moi ? Enfin, c’est… c’est hum… ridicule, hein ? Pas vrai ? Ah ah.
Olympe se frappa mentalement de nouveau. Mais bon sang, ferme-la !! pensa-t-elle. L'idée que sortir avec elle soit totalement absurde était loin d'être celle qu’elle souhaitait implanter dans son esprit, là, tout de suite. Mais c'était plus fort qu’elle ! Si seulement elle pouvait n'avoir ne serait-ce qu’une goutte de la confiance en soi de Rosalya, tout serait tellement plus simple.
— Tu penses vraiment ça ? demanda Nathaniel en se penchant vers elle.
Son ton froid la ramena brusquement au moment présent. Sentant son cœur s'affoler de peur d'avoir dit quelque chose d'encore plus ridicule que ce qu’elle pensait déjà, elle se mit face à lui. Ses lèvres ouvertes n’ayant aucune réponse toute prête à apporter, Nathaniel profita du silence pour continuer, son regard dur braqué sur elle.
— Tu veux me faire croire que tu ne sais pas que beaucoup de garçons dans notre classe sont intéressés ?
Effarée, Olympe ne put retenir sa mâchoire de tomber.
— Je crois que je commence à comprendre pourquoi Ambre te déteste autant, ajouta-t-il avec un sourire en coin.
— De quoi tu parles ? réussit-elle à articuler. Q-Quels garçons ?
— Kentin pour commencer, cracha-t-il. Et je suis à peu près sur que Cast…
Il s'arrêta net, les yeux fermés, comme pour se retenir de s'énerver.
— Non, attends, c’est sans importance. Ça ne me regarde pas, de toute façon. Désolé.
Olympe le retint difficilement alors qu’il tentait déjà de partir, plaquant ses deux mains sur son buste pour l'arrêter.
— Attends, je comprends rien à ce qu’il se passe là. Pourquoi tu es en colère contre moi ?
— Je suis p-
— Silence dans la bibliothèque !
Les deux lycéens sursautèrent au son de la voix qui avait grondé depuis l’accueil. Son intervention eut le mérite de calmer Nathaniel qui recula légèrement, une main sur le front.
— E-Excuse-moi, c’est juste… murmura-t-il pour ne pas se faire remarquer de nouveau.
Il lui lança un coup d'œil entre ses doigts avant de détourner le regard immédiatement, les joues roses.
— Je ferais mieux de rentrer. Tiens, tu peux emprunter le livre, finit-il en lui enfonçant dans les bras.
— Non, attends !
Cette fois-ci, Olympe se jeta presque sur lui pour le retenir, n’ayant plus que son menton dans son champ de vision tant ils étaient proches l’un de l’autre. Le livre tomba à leurs pieds sans qu’aucun d'entre eux ne se baisse pour le récupérer.
Elle déglutit difficilement, ignorant la boule de stress dans son ventre et la pression insupportable qui s'exerçait sur son cœur. Ses doigts se refermèrent sur sa chemise, serrant de toute la force dont ils étaient capables dans l’espoir de garder l'équilibre.
C'était maintenant ou jamais.
— Quand bien même… d’autres garçons seraient intéressés… moi, ça m'est égal.
Olympe baissa la tête, prenant peur rien qu'à observer le menton de Nathaniel. D’une voix presque inaudible, elle poursuivit.
— Moi… celui qui m'intéresse m'évite depuis des jours…
Elle enfonça le nez dans son torse.
— C’est encore plus gênant qu’il commence à m'éviter après que je l’invite à un dîner romantique ! cria-t-elle dans sa chemise pour étouffer le bruit.
De longues secondes passèrent sans qu’aucun ne bouge. Le visage en feu, elle sentit ses jambes trembler sous elle. Paniquée par son absence de réaction, elle hésita à se reculer, mais la peur d'affronter son regard la maintint sur place.
Brusquement, Nathaniel posa ses mains sur ses épaules pour l'écarter de lui. Les yeux écarquillés, il s’exclama :
— C'était censé être un dîner romantique ?
Olympe cligna plusieurs fois des paupières.
— O-Oui, bien sûr.
— Mais il y avait Rosalya et son petit-copain avec nous ?
— Oui, c'est un couple… c'était un dîner à quatre. Comme deux cou… enfin, tu vois, quoi.
Le visage de Nathaniel changea de couleur sous ses yeux.
— P-Pourquoi tu crois que je t'aurais invité à un dîner à quatre ? bredouilla-t-elle.
— Je… je sais pas ! Mais à chaque fois que tu m'invites à quelque chose, il y a toujours d’autres personnes. Je croyais… je sais pas… je pensais que tu ne voulais pas être seule au milieu d’un couple… que tu voulais pas être seule avec moi.
Il la lâcha pour plaquer ses mains sur son visage cramoisi. Olympe n’en menait pas large non plus ; elle n'aurait jamais cru qu’il puisse à ce point se méprendre sur la raison de son invitation !
Un silence gêné s’installa, les deux lycéens observant leurs pieds.
— C’est pour ça que tu j'évitais ? osa demander Olympe en relevant les yeux. T'étais vexé que je t’invite pour cette raison-là ?
— Non, c'est pas… c'est pas ça.
Il secoua la tête.
— C’est juste… vraiment difficile d'être à tes côtés et de faire comme si de rien n'était.
Ses yeux brillaient d’un éclat nouveau ; d’une lumière vibrante qu’elle n'avait jamais descellée chez eux avant. Il fit un pas en avant, emprisonnant son visage de ses mains moites et légèrement tremblantes. Le souffle d'Olympe se coupa alors qu'il rapprochait son visage du sien avec conviction, ne lui laissant plus aucune échappatoire.
— Olympe...
Il avait toujours eu cette façon de prononcer son nom... avec une cadence qui lui était propre, une chaleur et affection dont il avait le secret. Il ne prononçait presque jamais son prénom devant les autres, juste en privé, lorsqu'elle était la seule à l'entendre.
Olympe, Olly...
Elle devinait quand c'était lui qui l'appelait ; elle n'avait même pas besoin d'entendre sa voix pour ça. Son cœur réagissait avant ses oreilles.
Même après toutes ces années, sa façon de le prononcer n'avait pas changé. Même après toutes ces années, il y avait cet amour teinté d'une gêne presque enfantine lorsqu'il lui avouait ce qu'il ressentait.
Je t'aime.
— Je t'aime toujours.
Olympe reprit son souffle, son cœur ayant trébuché avant que ses paroles n'entrent dans ses oreilles ; comme à l'époque. C'était fou comme rien n'avait rien changé. L'espace d'un instant, elle avait fait un bon dans le passé ; ce passé qu'ils partageaient tous les deux.
Nathaniel serra sa main plus fort, comme par peur de la voir disparaître tel un mirage. Couvés par la nuit épaisse qui s'était installée et protégés par un ciel étoilé, il n'y avait plus qu'un vent froid qui les séparait désormais.
— J'ai jamais cessé de t'aimer, Olly. J'ai essayé, de toutes mes forces, j'ai essayé...
Il haussa les épaules, comme résigné par son propre aveu.
— Mais j'y arrive pas.
D'un coup sec, il plaqua sa main contre sa poitrine, juste derrière sa veste. Il la maintint serré si fort qu'Olympe sentit les battements de son cœur se répercuter dans tout son bras.
— Tu le sens, pas vrai ? murmura-t-il dans son oreille. Il a jamais cessé de battre pour toi.
— Nath...
Olympe se recula. Incapable de réfléchir à une telle proximité, elle lui tourna le dos et fit quelques pas, la poitrine curieusement chaude malgré les températures fraiches d’une nuit au bord de mer. Nathaniel sauta du banc pour lui faire face, lui bloquant le passage.
— Je te laisserai plus t'échapper.
— C’est pas ce que je compte faire ! rétorqua-t-elle, frustrée. C’est justement pour ne plus constamment fuir que je suis venue ici ! Pour enfin tout t’expliquer !
— J’ai pas besoin de savoir. Je veux pas savoir.
Il écarta les bras, les yeux brillants de désespoir.
— Peu importe, ce qu’il s’est passé, OK ? Si tu m’as trompé, si j’ai fait quelque chose qui t’a blessé, si t’as... si t’as été en prison pendant quatre ans, j’en sais rien ! Ça a plus d’importance, tu comprends ?
Olympe serra les bras, des fourmis incontrôlables courant dans ses cuisses. Elle regardait partout autour d’elle pour ne pas avoir à croiser son regard.
— Je te promets de ne jamais te poser de questions, ajouta-t-il. Ce sera comme si ces quatre ans n’avaient jamais existé.
Elle se mordit l'intérieur de la joue, sa poitrine au bord de l’explosion.
Tu peux pas me faire ça.
Pas maintenant.
Pas alors que j'étais enfin prête à tout assumer.
Pas alors que j'étais prête à accepter le fait que tu ne m'aurais jamais aimé autant que je t’aimais, toi.
Je t’ai quitté justement pour ça.
— Remettons-nous ensemble, supplia-t-il de nouveau. Et mettons tout ça derrière nous.
— C’est trop soudain, Nath, je…
— Si t’as déjà quelqu’un, largue-le.
Olympe ne put retenir un rire. Il l’observait avec assurance, voire un peu de prétention ; ça, c'était différent du Nathaniel du lycée.
— Qu’est-ce que tu racontes ? pouffa-t-elle.
Elle peinait encore à croire qu’il était sérieusement en train de se déclarer à elle. Tout ça commençait à sonner comme une mauvaise blague. Un test de sa part pour vérifier si elle allait saisir la première occasion de garder son secret pour elle quand elle avait décidé de le partager.
Après tout ce temps… comment imaginer qu’il ait encore des sentiments pour elle ?
Et Olympe… en avait-elle seulement ?
— Quitte-le pour moi, dit-il avec un demi-sourire. Qui que ce soit que tu ais à l'esprit, oublie-le.
La jeune femme secoua la tête, refusant d'admettre qu’un visage était bien apparu sous ses paupières le temps d’un clignement. Son sourire s'évanouit sous une nouvelle vague d’angoisse. C'était beaucoup trop d’un coup. Elle n'avait pas envie de penser à tout ça ; ni à l’avenir possible qui se dessinait juste sous ses yeux, ni au lourd passé qui l'attendait à la maison. Pas maintenant. Elle avait besoin d'air frais ; et pas celui qui lui imposait tous les mots d’amour de Nathaniel alors qu’elle n'avait rien demandé.
— La raison pour laquelle on pouvait plus être ensemble à l'époque, reprit-il, elle existe encore ?
— N-Non.
Il sourit, victorieux.
— Et tu ressens plus rien pour moi ?
— Ça va faire presque cinq ans, soupira-t-elle.
— Ce n’est pas un “non”, remarqua-t-il, encore plus triomphant. Tu vois bien. Tu le sais aussi bien que moi.
Olympe enfouit son visage dans ses mains, ne supportant plus le flot d'émotions, de souvenirs et de pensées folles qui l’envahissaient.
— Il y a quelque chose entre nous, affirma-t-il sans lui laisser le temps de reprendre son souffle. Même après toutes ces années. Tu le sens bien, toi aussi. Ne mens pas.
— Nath… le supplia-t-elle, désespérée d’avoir une minute pour réfléchir.
— Je sais pas pourquoi tu m’as quitté, mais je suis sûr d’une seule chose… c'était pas parce que tu ne m'aimais plus.
Nath, s’il-te-plait. Je ne veux pas me souvenir.
Je veux oublier.
Laissez-moi oublier.
Au fond, c'était peut-être elle, celle qui avait été désespérée à l'idée d’essayer de le rayer de sa vie.
— Si t’as coupé les ponts c'est parce que tu m'aimais encore, pas vrai ?
Nathaniel lui saisit les poignets, la forçant à le confronter. Mais ce regard, elle le connaissait bien, presque par cœur. Elle n’aurait jamais pu l’oublier. Elle n'avait pas besoin de l’observer pour savoir le torrent de passion qui s’abattait dans ses iris océans, comme des vagues agitées par la pleine lune.
Elle avait mis tant d’années pour faire disparaître ce visage de ses rêves.
— Tu savais que tu n’aurais pas réussi à me quitter en face.
— Nath… s’il-te-plait… après tout ce qu’il s’est passé, et tout ce que je t’ai fait, je veux juste passer à autre chose.
— Pas moi.
Le jeune homme souffla avant de la libérer. Olympe serra les bras de nouveau, sentant son corps entier parcouru de frissons désormais.
— J’ai vraiment essayé de te détester, tu sais ? Mais j'y arrive pas. Alors si je peux pas te détester… laisse-moi continuer à t'aimer.
Elle ferma les yeux, se mordant l'intérieur de la joue encore plus fort. S'armant de toutes ses forces, elle répondit :
— Nath, je peux pas te donner ce que t'attends de moi. Désolée.
— Tu m’as bien aimé une première fois, non ? plaida-t-il. Alors tu peux recommencer. S’il-te-plait.
Il s'approcha, emprisonnant ses joues de ses mains rendues glacées par le vent.
— Tombe amoureuse de moi à nouveau.
Olympe ferma les paupières, sentant son souffle chaud contre sa peau. Alors que le goût de ses lèvres revint s'imprimer sur sa bouche par la simple force de son souvenir, Nathaniel s'écarta doucement. Ses mains furent plus longues à abandonner, glissant doucement le long de son cou jusqu'à ses épaules.
— Promets-moi seulement d'y réfléchir, murmura-t-il, une détresse languissante dans la voix.
Olympe plissa les lèvres, presque surprise par l’absence de l'empreinte familière de celle de Nathaniel sur elles, avant de hocher la tête.
— C’est promis.
Nathaniel laissa échapper un soupir de soulagement.
— Mais il faut vraiment que j’aille prendre mon bus maintenant, ajouta-t-elle, sautillant d’un pied sur l’autre pour tenter de calmer les tremblements dans ses membres.
Le jeune homme acquiesça et la prit doucement dans ses bras pour lui dire au revoir. Olympe répondit timidement, les bras engourdis par le froid. Elle fit rapidement demi-tour, sans lui accorder un dernier regard, de peur de ce qu’elle pourrait lire sur ses traits - ou de ce que pourraient révéler les siens. Nathaniel lui souhaita bonne nuit, sans l’accompagner.
Alors qu’elle avait parcouru quelques mètres, Olympe s'arrêta.
— Nathaniel, héla-t-elle.
Adossé au banc, il releva la tête vers elle. Après une seconde d'hésitation, elle promit simplement :
— Je t’appelle.
Il sourit en guise de réponse, les mains dans les poches.
Olympe n’avait plus dix-huit ans, et Nathaniel non plus. Cette fois-ci, peu importe ce qu’elle allait décider, elle en était certaine : elle ne fuirait pas. Elle ferait face à ses sentiments et à ceux de Nathaniel. Après tout, elle lui devait bien ça. À lui, et à leur histoire.
Elle avait seulement besoin de temps.
♦♦♦
— Je suis désolé de devoir encore te forcer à déménager, s’excusa Leigh sans dévier le regard de la route. Je sais que c'est soudain.
— C’est pas un problème, le rassura Lysandre. Je suis content de retourner chez Tachibana.
Il hésita avant d’ajouter :
— Il est gentil.
Il n'avait pas beaucoup d’autres qualités à lui attribuer, pour être honnête. Malgré leur cohabitation de plusieurs mois, ils ne se connaissaient pas tant que ça, compte tenu qu’ils travaillaient à des horaires complètement différents. Mais la gentillesse, c'était une qualité importante pour un colocataire, non ?
Leigh, comme un parent inquiet d'envoyer son enfant à une fête dont il ne connaissait pas l'hôte ou les autres invités, répéta :
— Gentil ? C’est tout ?
— Hum, acquiesça-t-il.
Le regard perdu sur le paysage de bitume qui défilait par delà la fenêtre, Lysandre ajouta :
— Tu devrais le rencontrer aujourd'hui, il m’a dit qu’il m'attendrait au bar au rez-de-chaussée.
— Et ce Tachibana, il n’a pas de boulot où se rendre, un lundi après-midi ?
Lysandre rit doucement, comprenant bien ce que son frère voulait insinuer.
— Il n’a pas cours le lundi après-midi. C’est un prof de lycée.
— Oh.
L’intonation soudainement plus aiguë du “Oh” lui indiqua qu’il avait donné l’information qu’il fallait pour le rassurer. C'était à se demander si Leigh avait toujours été aussi paternaliste et protecteur - et que Lysandre ne l’avait simplement jamais remarqué - ou si c'était venu après le décès de leurs parents.
Ils arrivèrent bien vite en bas du Coquelicot. Tachi l'attendait déjà, assis à la terrasse. Les mains dans les poches de sa veste, le dos déployé sur le dossier de sa chaise et la tête renversée en arrière, il semblait profiter du temps clément. Les pluies diluviennes des derniers jours avaient enfin laissé place à un soleil chaud et une brise légère. Leigh se gara un peu plus loin, au bout de la rue. Il n'avait pas coupé le moteur que Lysandre sortait de la voiture pour récupérer ses affaires : deux sacs, cette fois, ainsi que sa guitare.
Il traversa la route à grandes enjambées et fut accueilli par Angus qui l'avait vu arriver.
— Alors Lysandre, de retour dans le quartier à ce que j’ai entendu ? le salua-t-il en posant une main aussi lourde qu’une patte d’ours sur son épaule.
— Bonjour Angus.
Tachi sembla se réveiller de sa petite sieste improvisée et s'étira comme un chat étendu au soleil.
— Oh le pianiste, t’es enfin arrivé.
Lysandre se pencha pour lui serrer la main, curieusement excité de les voir tous les deux. Après tout, c'étaient les premiers à lui avoir donné sa chance dans cette ville.
— Je vous présente mon frère, Leigh, dit-il une fois celui-ci arrivé à la terrasse.
Il leur serra la main avec un sourire poli.
— Je suis Angus, le patron du Coquelicot. Votre frère me fait l’honneur de jouer du piano plusieurs soirs par semaine. Et lui, ajouta-t-il en pointant Tachi du doigt, c'est la racaille qui refuse d'arrêter de fréquenter mon établissement.
— Comment tu m'as appelé ?! grogna-t-il.
— Vous avez fait bonne route ? demanda-t-il en l'ignorant.
— Hum, oui, très bonne, merci.
Leigh lança un regard curieux au professeur, ne comprenant visiblement plus à qui il s’adressait.
— Tachibana. Je suis le colocataire.
— Oh, je vois. D’accord.
Il plissa les lèvres, comme ne sachant pas quoi faire de cette information. Il ne s'était probablement pas attendu à un profil pareil en entendant “prof de lycée”. Lysandre lui tapota gentiment dans le dos.
— Merci de m'avoir conduit.
— C'est tout ce que t’as comme affaires ? confirma Tachi en quittant sa chaise. Donne-les moi, que je te monte tout ça.
Le jeune homme essaya de refuser mais le professeur s’empara des deux sacs.
— Je te laisse la guitare parce que je sais que vous, les musiciens, vous êtes chelous avec vos instruments, dit-il en se dirigeant vers l'entrée du bâtiment, littéralement la porte à deux pas de la terrasse où ils se trouvaient.
— Je vous sers quelque chose ? proposa Angus. C’est offert, pour fêter ton retour dans le coin.
— J'aimerais beaucoup mais je dois déjà repartir, refusa Leigh. J’ai du travail à finir à la boutique.
— Tu es sûr ? Prends un café au moins, pour la route.
Lysandre fronça les sourcils, le poids de l'inquiétude sur son front. Leigh avait toujours beaucoup travaillé mais ces dernières semaines, c'était presque nuit et jour. Il assurait que c'était seulement pour préparer le terrain et permettre l'arrivée d’un manager dans les meilleures conditions. Sur le long terme, ça lui permettrait de relâcher la pression, soit disant. Pourtant, à ce rythme, ça semblait presque contre productif. Il allait se tuer à la tâche avant de parvenir à embaucher quelqu’un.
Leigh et Lysandre partageaient néanmoins le malencontreux défaut d'être particulièrement têtu, alors ce n'était pas lui qui allait lui faire entendre raison.
— Je reviens demain soir pour t'écouter, promit-il.
En tous ces mois, Leigh n'avait jamais pris la peine de venir l'écouter ici. Qu’il en fasse la démarche prouvait qu’il commençait à prendre sa carrière au sérieux - et à respecter ses choix, même ceux qu’il ne comprenait pas.
— Ça va aller avec hum… le prof ? murmura-t-il dans son oreille. Il a l’air bizarre.
— Mais oui, ça ira, le rassura-t-il. Merci de m'avoir conduit jusqu’ici.
Leigh plissa les lèvres dans un sourire pincé avant de rebrousser chemin. Visiblement inquiet mais tout aussi pressé par le temps, des soubresauts dans le poignet qui portait sa montre, il remercia le patron du bar encore une fois et retourna à sa voiture. Il entrait déjà dans le véhicule alors que le professeur les rejoignait sur la terrasse.
— Il s’en va déjà ? s’étonna-t-il.
— Il a des choses à faire, expliqua Lysandre en s'asseyant à la table de Tachi, bien décidé, quant à lui, à accepter l’offre d’Angus. Est-ce que je peux avoir une bière ?
— J’en veux bien une aussi, ajouta Tachi en reprenant sa place sur sa chaise.
— OK. Toi tu payes, par contre, lança-t-il au professeur.
Tachi fit claquer sa langue, comme agacé qu’il insinue qu’il ait tenté de gratter une bière gratuite, mais ne rétorqua pas.
— Ça fait un moment qu’on ne s’est pas vus, fit remarquer Lysandre en se tournant vers lui. Vous allez bien ?
Il posa son étui à guitare contre une chaise de libre.
Tachi eut l’air d'hésiter, la bouche en biais.
— Pas vraiment.
Lysandre fut interpellé par sa réponse, le professeur d’ordinaire d’humeur égale. Mais, avant qu’il n'ait le temps de rétorquer quoi que ce soit, il reprit :
— Ton frère reste pas ? insista-t-il, les bras croisés sur la table. J’aurais bien aimé lui parler.
Le jeune homme remarqua seulement à ce moment-là qu’il triturait quelque chose dans sa main droite.
— Il a du travail.
— Oh.
Les bières arrivèrent au même moment.
— Aboule le fric, dit Angus à l'intention de son ami, une main ouverte tendue vers lui.
— Mais je vais te payer, putain ! aboya-t-il. Tu me laisses boire d’abord ? C’est pas trop demandé ?
— Je te fais pas confiance. T’es vraiment qu’un rapace dès qu’il s’agit de bouffe et alcool gratuit.
— Hey mais sérieusement, t’as décidé de me péter les couilles aujourd’hui, c'est ça ? C’est quoi ton problème ?
Angus rit à gorge déployée.
— C’est trop facile de te taquiner, mec. J’arrive pas à résister.
— Ah ah, feigna de rire Tachi. Bon si c'est que ca, tu peux nous laisser ? On essaie de discuter entre gens civilisés.
Lysandre rit à son tour, s'attirant le regard des deux hommes vers lui.
— Pardon… mais vous vous entendez toujours aussi bien, à ce que je vois.
Tachi se redressa, sa bière en main.
— Alors là, je vois vraiment pas ce qui te donne cette idée. Je peux pas blairer cet empafé.
— Pareil. Je mentais pas que je disais que j’essaie par tous les moyens de m’en débarrasser.
— Ouais c'est ça, pouffa l'intéressé en relevant les yeux vers lui. Tu sais très bien que tous les plus beaux mecs du coin viennent dans ton bar uniquement parce qu’ils savent que je viens y rapper toutes les semaines. T’en as de la chance que je sois plus disponible, hein.
— Je crois qu’ils viennent pour toi ? Oh, sweet summer child, si tu savais. Ils sont attirés comme des mouches par la musique de Lysandre, dit-il en le désignant. Et ils sont toujours déçus de te trouver à la place.
Tachi, la bière brune aux lèvres, lui fit signe de partir avec sa main. Angus rit et après lui avoir “accidentellement” donné un coup avec son plateau, rentra dans l'établissement vide à cette heure de la journée.
— T’as vu comment il me parle ? se plaignit Tachi. Je te jure, aujourd’hui je sais pas ce qu’il a, mais il me laisse pas respirer.
Il haussa les sourcils, résigné, et se rassit correctement dans son siège.
— Vous m'avez dit que ça n'allait pas ? insista Lysandre, les doigts entrelacés autour de sa pinte.
Il ne savait pas comment reprendre le sujet sans être maladroit, alors il avait décidé de mettre les deux pieds dans le plat. Tachi avait déjà fini sa bière à moitié, son autre main toujours occupée à plier et déplier ce qui ressemblait à un bâton de sucette.
— Si je peux vous aider avec quoi que ce soit… n'hésitez pas à me demander.
— Et si je te supplie d'arrêter de me vouvoyer, hein ? le taquina-t-il avec un sourire en coin.
Lysandre lui lança un regard désolé. Il ne savait pas pourquoi il n'arrivait pas à se corriger. Tachibana faisait tellement plus âgé que lui, malgré son apparente immaturité. Son expérience de vie avait l’air de peser lourd sur ses épaules ; et le vouvoyer, c'était comme respecter tout ce bagage.
Lysandre, lui, avait fini le lycée et passé les quatre années suivantes isolé à la campagne. Il se sentait encore adolescent, au fond. Il n’avait rien vécu d’important.
Après une minute de silence à contempler le fond de son verre, Tachi hésita :
— Est-ce que je peux te poser une question ?
— Bien sûr.
Il déglutit.
— Ça fait quoi d'être orphelin ?
Lysandre cligna plusieurs fois des paupières.
— Je vous demande pardon ?
— Mais quel tact, putain ! s'exclama Angus en donnant un coup de plateau - intentionnel, cette fois - à l'arrière du crâne du professeur. Je vous prie d’excuser cet énergumène, monsieur. Je sais pas où il a été élevé.
— Arg, geignit Tachi en se tenant l'arrière de la tête. Fils de… tu m'as fait un mal de chien ! Qu’est-ce que tu fous là, d’abord ?
— Je venais voir si t’en voulais une autre ! Et qu’est-ce que j’entends ? Deux minutes tout seul et tu mets déjà mal-à-l’aise mon employé préféré !
Tachi pesta et croisa les bras sur la table, se penchant pour mordre dans le bâtonnet tordu entre ses doigts.
— Désolé… bredouilla-t-il à l’intention de Lysandre.
— Oh non… c’est rien…
Honnêtement, il était plus confus qu'offensé.
— Il vient de perdre sa mère, expliqua Angus en se penchant vers lui.
— Oh.
— Elle est morte y'a des mois, corrigea-t-il. J'étais juste pas au courant…
— Toutes mes condoléances, dit doucement Lysandre.
Tachi hocha la tête, muet.
Angus déglutit, comme s'en retenant s'en rajouter. Il lança un regard entendu à Lysandre et quitta la terrasse.
— Désolé, s’excusa-t-il de nouveau, les joues rosies par l'alcool.
— Mais non, c’est rien.
Il avait fini une pinte entière en moins de cinq minutes. Ça semblait particulièrement rapide, même pour lui. Le professeur se frotta les yeux. Lysandre remarqua seulement à ce moment-là la fatigue profonde qui creusait ses traits.
— Comment vous l’avez su ?
Il haussa les épaules.
— C’est une longue histoire.
Il mordilla dans son bâton quelques instants, avant d'ajouter :
— J'avais beau savoir que c'était une possibilité… après toutes ces années sans aucun contact… d’avoir la confirmation…
Il posa son menton dans sa main, cachant sa bouche derrière ses doigts. Les yeux dans le vide, il ne finit pas sa phrase, en commençant une autre à la place :
— Maintenant c'est officiel, je n'ai plus aucun parent. Je suis un orphelin aussi.
Lysandre, sa pinte à peine entamée entre les mains, inspira profondément.
— J'avais dix-huit quand mes parents sont décédés, expliqua-t-il calmement, habitué à l'exercice. Leigh en avait dix-neuf. Nos parents étaient très âgés alors on savait qu’ils pourraient nous quitter alors qu’on était encore jeunes, mais lui ni moi n'étions préparés à ce que ça arrive aussi vite. On a beau savoir que ça va finir par arriver, je ne pense pas qu’on puisse jamais être prêt à voir disparaître un parent.
Tachi l'écoutait attentivement, les yeux brillants, traçant des demi-lunes d’eau avec son doigt sur la table.
— Mes parents et nous… poursuivit-il. Nous étions vraiment très différents… le jour et la nuit. Dès le lycée, on ne vivait plus avec eux. Ils étaient agriculteurs et Leigh et moi, on était plutôt intéressés par la mode et la musique.
— Oh je comprends, dit-il en se redressant brusquement. Je ressemblais ni à mon père ni à ma mère. Mon père, en particulier… je crois que tous les jours il se demandait si j'étais réellement son fils tellement on avait rien en commun. Si on avait pas été les seuls Japonais du coin, il aurait probablement pensé qu'on m'avait échangé à la maternité.
Il rit, les yeux dans le vide, comme se rappelant d’un souvenir doux-amer le concernant. Le professeur observa Lysandre de nouveau.
— Tu sais que Tachibana, c’est le nom de ma mère ? Mon nom de naissance c’est Kunisaki, comme mon père.
Il leva les yeux vers le ciel bleu.
— Oh putain… comme j'en ai chié quand j'étais jeune, cracha-il, une curieuse nostalgie dans la voix. Crois-moi, tu veux pas avoir un nom qui commence par “cunni” lorsque tu vis dans une cité. Il se passait pas un jour sans qu’on se foute de ma gueule à cause de ça.
Les coudes sur la table, il frappa doucement ses poings l’un contre l’autre.
— Je me suis tellement battu… même lorsque j'étais qu’un gamin d'école primaire. Mes parents étaient tout le temps convoqués à l'école à cause de moi. Et t'imagines ? Deux Japonais qui parlent pas un mot de français… j'étais là à devoir leur traduire tout ce que les profs me reprochaient. J’en suis venu à détester mon père de m'avoir donné ce nom.
Il déglutit, une lueur mélancolique passant dans ses yeux sombres.
— Alors qu'en vrai… c'étaient les autres que je détestais… parce qu’ils se foutaient de la seule chose que j'avais en commun avec lui.
Un rire nerveux s'échappa de ses lèvres et il cacha son visage derrière sa paume.
— Je suis désolé, dit Lysandre sans réfléchir.
Tachi sourit sans répondre, laissant retomber sa main sur sa pinte vide. Il soupira.
— Et maintenant que j’ai le nom de ma mère, elle est plus là non plus. Elle saura jamais que j’ai changé mon nom. C’est sûrement mieux comme ça, parce qu’elle aurait pété un câble.
Il secoua la tête.
— Je suis même pas sûr de pourquoi j’ai fait ça… je crois que je me sentais plus légitime à porter le nom de mon père, après ce que j'avais fait. Mais je devais espérer qu'avec ma mère, au moins, on avait encore un lien, quelque part… malgré tout… je sais pas.
Il soupira en se frottant les paupières.
— Je comprends.
En vérité, Lysandre n’était pas certain de saisir tout ce qu’il lui disait. La relation avec ses parents avait dû être compliquée pour changer de nom et fuir loin d’eux. Mais, à cet instant, demander des détails lui sembla inutile. Ce n’était clairement pas l’important.
Il fit glisser ses doigts mouillés par la condensation de son verre sur la table, dessinant des cercles lui aussi.
— J’ai énormément regretté de m'être éloigné de mes parents à l'époque du lycée, avoua-t-il. Je les aimais beaucoup, mais je détestais la vie à la campagne… je voulais m’en éloigner le plus possible. Quand ils sont décédés, j’ai pensé que c'était mon devoir de me rattraper et prendre soin de leur héritage. Leigh avait déjà une boutique alors c'était logique que ce soit moi qui me charge de reprendre l’exploitation.
Son regard tomba naturellement sur la guitare à ses côtés. Alors que son étui brillait toujours de la cire qu’il avait appliquée quelques jours plus tôt, il pouvait encore discerner ces années de poussière accumulée lorsqu’il avait renoncé à y toucher. Il la voyait encore, fondue dans la chaise du salon contre laquelle il l’avait posée, comme un vulgaire accoudoir, son éclat d'antan disparu. Le silence de cette maison était si profond que la musique qu’elle avait jouée un jour ne sonnait plus que comme un rêve longtemps oublié ; les bribes d’une vie qu’il se serait inventé.
— Je t’imagine pas agriculteur, dit Tachi dans un hoquet plein d’alcool.
Lysandre rit.
— Je crois qu'à peu près personne ne vous imagine prof de philosophie.
Tachi rit à son tour, ses épaules semblant s'alléger quelque peu.
— Touché.
— Mais vous marquez un point, admit-il. Cette vie, ce n'était pas pour moi. C’est pour ça que je suis là aujourd'hui.
— Je vois.
— Je l’ai compris en prenant enfin la décision de vendre… que j'avais pas besoin de prouver l’amour que j'avais pour mes parents en devenant comme eux…
Il joignit ses mains sur la table.
— J’en suis sûr maintenant…
Il releva des yeux confiants vers le professeur :
— Eux aussi, ils m'aimaient tel que je suis.
Tachi lui sourit, les pupilles dansantes, comme s'agitant sous la pluie.
— Tu penses que mes parents m'aimaient aussi, malgré tout ? demanda-t-il, la voix brisée par un espoir fou.
Sa tête s’affaissa une seconde avant qu’il ne la relève, les lèvres si pincées qu’elles ne formaient plus qu’une fine ligne sur son visage.
— Pourquoi je te demande ça, à toi ? C’est pas comme si tu pouvais le savoir. Oublie.
Tachi porta sa bière vide à la bouche, s'arrêtant en chemin. Lysandre venait de finir sa sienne aussi. Angus arriva au même moment, deux nouvelles pintes sur son plateau.
— C’est la maison qui offre, dit-il sobrement. Pour les deux.
Son ami leva la tête vers lui.
— Tu nous écoutais, hein ? J’ai pas besoin de ta pitié, tu sais.
Il prit la bière et la leva, comme pour trinquer.
— Mais je l'accepte quand même.
— Je savais que t'étais qu’un rapace.
— Ta gueule.
Ils échangèrent un rire complice et Angus rentra dans le bar, accueillant deux clients qui arrivaient au même moment. Lysandre profita de l’interruption pour boire un peu de sa pinte et ne pas accabler Tachi de questions. Le professeur l’imita, avec moins de précipitation cette fois, avalant une gorgée.
— J’ai une dernière question pour toi, le pianiste, dit Tachi, avec plus de légèreté. En tant que “petit-frère”... est-ce que tu pardonnerais à ton grand-frère… qui était censé te protéger et être toujours là pour toi… de s'être barré pendant vingt ans sans donner aucune nouvelle ?
Lysandre hésita, un doigt plié pressé contre son menton.
— Oui, je pense. C’est mon grand-frère… j’aurais envie de le revoir quoi qu’il arrive. J'aurais envie de savoir ce qu’il avait fait pendant toutes ces années, et s’il va bien.
Tachi hocha la tête, peu convaincu.
— Mais même si je lui en voulais… poursuivit-il. J'aurais sûrement envie de le revoir, au moins pour savoir pourquoi. Pour lui demander des explications. J'aurais envie…
Il ferma les paupières, incertain de comment formuler sa pensée correctement.
— J'aurais envie qu’il accepte que je sois en colère contre lui.
Il se gratta l'arrière de la tête, gêné.
— Je veux dire que je voudrais qu’il m’accorde le droit de lui dire en face tout ce que je ressens… désolé, je ne sais pas si ça fait sens.
— Non, non… t'inquiète. Je comprends très bien.
Tachi mordilla dans son bâton avant de le laisser pendre à ses lèvres, ses yeux dans le vide.
— Évidemment. Y'a certaines choses qu’on a besoin de dire en face aux gens qui nous ont tourné le dos.
Il soupira, presque soulagé.
— Je peux pas fuir éternellement, hein ?
Comme décidé, Tachi se leva de sa chaise brusquement.
— Je vais aux toilettes, annonça-t-il. Depuis que j’ai re-arrêté de fumer, je chie liquide, c’est un enfer.
Lysandre s’étrangla presque avec sa bière.
— J’ai pas besoin de savoir ça ! s’exclama-t-il, aussi amusé que dégoûté.
Tachi s'arrêta à la porte de la terrasse, une main sur la poignée et l’autre pointée vers lui.
— On est colocataires, toi et moi. On a rien à se cacher, tu comprends ?
Le musicien rit de plus belle. Le professeur poussa la porte une première fois avant de s'arrêter, la refermant doucement.
— Lysandre.
Le jeune homme sursauta légèrement.
Ça devait être la première fois que Tachi l’appelait par son prénom.
— Je suis content que tu sois de retour.
Il se mordit la lèvre inférieure.
— T’es un mec bien.
Lysandre sourit, sentant l'ivresse de la bière lui agripper les joues de bon matin.
— Je suis content d'être là aussi.
Ils échangèrent un dernier regard plein de compassion, comme lié par quelque chose de plus intime encore qu’une amitié, et Tachi rentra dans le bar. Angus lui rentra dans l'épaule volontairement alors qu’il sortait à la terrasse, déclenchant un flot d’insultes et deux doigts d’honneur simultanés de la part de son ami.
— Vous avez pu bien discuter ? demanda le patron une fois arrivé à sa table.
Lysandre hocha la tête.
— Pourquoi vous le taquinez autant, aujourd'hui ? demanda-t-il, curieux.
Angus prit une grande inspiration, comme soulagé qu’il lui pose la question.
— Parce que ça faisait des jours qu’il réagissait à plus rien. Il était… je sais pas… vide ? Je pouvais lui dire n'importe quoi, ça lui passait à travers.
Il se tourna un instant vers le bar avant de reporter son attention vers Lysandre. Une inquiétude presque fraternelle ternissait son visage d’un blanc laiteux.
— Ce matin il m'a gueulé dessus quand je lui ai posé sa bière sur la main, sourit-il. C’est là qu'il m’a dit qu’il avait perdu sa mère.
Angus reprit la pinte vide de Tachi pour la mettre sur son plateau.
— Je suis juste content qu’il soit de retour.
— Qui est de retour ? demanda le professeur en revenant en terrasse.
— Lysandre, évidemment ! Bon et toi, t'as pas encore dégueulassé mes toilettes, j'espère ?
— Tu sais que je suis propre, connard. Qui c'est qui a lavé tes chiottes pendant deux ans ?
— C'était ton loyer à payer.
— Vous avez été colocataires ? s'étonna Lysandre.
— Oh, on t’a pas raconté ? s'enthousiasma Angus, déjà prêt à lui révéler les secrets les plus honteux de son ami. Tu sais que ce mec a tellement bavé sur mon canapé qu’il a fini par le décolorer ?
Tachi leva une main dans sa direction, bien décidé à le faire taire. Angus profita du peu de clients au bar pour tirer une chaise et s'asseoir avec eux quelques minutes. Lysandre s’amusa fortement de toutes les anecdotes peu ragoûtantes que les deux hommes avaient l’un sur l’autre.
Sans qu’il ne s’en aperçoive, il passa toute la matinée à discuter avec eux. Il finit par les inviter à venir l'écouter lors de ses débuts au Loft. Angus ne pouvait pas se libérer mais Tachi accepta, promettant de venir avec Mélody. Si Leigh, Castiel et peut-être même Rosalya étaient présents dans la salle pour l'écouter aussi, Lysandre pourrait ainsi compter sur le soutien de tous ses proches. Avec l’aide de Castiel, il réussirait à composer des chansons dignes de cette scène prestigieuse, et il parviendrait à les chanter l’assurance nécessaire des débuts, c'était sûr.
Il avait hâte d’y être.
Ce n'était peut-être qu’une impression, mais sous ce soleil de printemps, son étui à guitare semblait briller d’un éclat plus vibrant encore.
♦♦♦
Suivant, suivant, suivant. Rosalya continuait de glisser son doigt sur le pavé tactile de son ordinateur portable, faisant défiler les postes Instagram les uns après les autres. Son menton posé sur sa main libre, elle retint un soupir en comprenant qu’elle était déjà à la fin.
Y'a quasiment aucune photo, pensa-t-elle. C’est nul.
— Selon le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux, ou DSM-5 comme il est couramment abrégé, un trouble narcissique peut être diagnostiqué lorsqu’un patient présente au moins cinq des critères suivants : pense que tout lui est dû, utilise autrui pour parvenir à ses propres fins, manque d’empathie…
Rosalya bailla, faisant à peine l’effort de se cacher derrière sa main.
Certains cours de son Master n'avaient vraiment aucun sens. Que faisait-elle, là, dès huit heures trente du matin, à écouter l'équivalent d’une leçon de première année de licence ? Avec le remaniement de son département l'année précédente, le contenu de ses cours était devenu encore pire qu’avant. Vu comment l'amphithéâtre était plein à craquer, il semblait bien qu’ils avaient mélangé plusieurs années en même temps. Ça n'avait aucun sens.
Elle aurait dû écouter sa mère lorsqu'elle l’avait mise en garde qu’Anteros Academy était connu pour avoir le pire cursus de psychologie de tout le pays. À 18 ans et amoureuse, elle ne l’avait pas écoutée, refusant de partir loin de Leigh et emménageant avec lui dès la fin du lycée. À 21 ans, toujours amoureuse et désespérée d'être aimée comme elle l’avait été par le passé, elle avait poursuivi en Master. À 23 ans et célibataire, elle se sentait comme une idiote, se remémorant ces années perdues à poursuivre un homme qui n'avait eu aucune envie de se battre pour la garder à ses côtés. Elle aurait dû faire comme Olympe et partir…
Rosalya ferma les paupières, épuisée. Bientôt, au moins, elle serait diplômée. Elle avait passé le premier semestre en stage dans un bon cabinet en ville, alors avec un peu de chance, elle trouverait un travail à la sortie. Ce n'était pas comme si elle pouvait revenir en arrière, de toute façon. Elle n’avait d’autre choix que de serrer les dents pour quelques mois encore.
Et puis, il y avait une autre raison qui la poussait à rester en ville. Une qu’elle aurait bien du mal à avouer à sa mère, après son échec cuisant avec Leigh. Rosalya ne voulait pas lui admettre qu’elle serait toujours du genre à prioriser sa vie sentimentale.
— De Meilhan ?
La jeune femme sursauta, comme réveillée brusquement d’un sommeil profond. Le professeur l’avait interpellée.
— O-Oui ?
— Je vous prierai de dormir à la maison. Rentrez chez vous si vous n'êtes pas capable de rester éveillée pendant mon cours.
Rosalya s’excusa d’une petite voix, rentrant la tête dans les épaules dans l’espoir que l'écran de son ordinateur la dissimule. Presque tout le monde s'était tourné dans sa direction.
Non seulement elle était forcée de réécouter une leçon qu’elle connaissait déjà, mais en plus, elle devait le faire en feignant d'être concentrée ? L’enfer ! Elle ne put retenir son soupir, cette fois, espérant que son clavier absorbe le bruit. Ce prof ne l’avait jamais apprécié de toute façon. Il y avait plein d’autres étudiants qui dormaient ouvertement mais il ne leur disait rien, à eux !
Rosalya décida de se reconcentrer sur la page Instagram presque vide sous ses yeux. Au moins, comme elle se trouvait au dernier rang, personne ne remarquerait qu’elle était activement en train de stalker le profil d’un garçon au lieu d'écouter.
Malheureusement, Hyun faisait partie de ces nombreux hommes incapables de tenir leur compte à jour, le laissant périr à petit feu. Elle pouvait seulement remercier Alexy et autres étudiants de le taguer dans leurs photos, sinon elle n'aurait rien eu à se mettre sous la dent. Il semblait que des inconnus le taguaient aussi régulièrement dans des postes en lien avec la vidéo du Snake Room. Des semaines étaient passées depuis et, pourtant, elle trouva des commentaires sous certaines de ses anciennes photos datant du matin même. Rien que pour ça, il devait éviter les réseaux sociaux. Rosalya avait fait pareil pendant des mois.
Rosalya ouvrit sa photo la plus récente, postée par la fille qu’il avait ramené à son anniversaire. Un petit groupe était rassemblé autour d'une table de jeux de rôle avec des papiers, crayons, dés et petites figurines éparpillées sur ce qui ressemblait au plan d’un donjon. Le menton posé dans le creux de sa main, elle pianota ses doigts sur ses lèvres. Hyun était un geek ? Bah, ce n'était pas un problème. Après tout, elle avait bien survécu au visionnage imposé par Alexy de la version longue du Seigneur des Anneaux, suivi par trois autres longues heures passées à l'écouter expliquer la différence d’avec les livres. Morgan avait probablement dû expérimenter bien pire.
Si ce n’est qu’un jeu pour toi, laisse-le tranquille.
Rosalya fronça les lèvres, agacée par cette discussion lui revenant en mémoire. Morgan était plus l’ami de Hyun qu’il n'était le sien, alors elle comprenait son inquiétude, mais son allusion lui avait fait mal. Alexy ne l’avait même pas défendue. Paraissait-elle pour une personne aussi superficielle que ça ? Malgré son rapprochement prometteur d’avec Hyun à la soirée, ce moment lui avait laissé un arrière goût dans la bouche.
La jeune femme croisa les bras et laissa tomber sa tête, espérant que son ordinateur la cache au reste de la salle. Elle avait envie de voir Hyun. Elle voulait lui parler. Elle voulait qu’il souhaite la voir aussi. Et si c'était lui qui, au bout de six mois, passait à autre chose ? Ou s’il se rendait compte qu’il était encore amoureux d’Olympe ? Y avait-il une chance pour qu’ils se mettent ensemble, finalement ? Où en était-elle exactement, dans tout ça ? Rosalya était à près sûre d’avoir entendu une rumeur comme quoi elle sortait avec un prof de son département…
À moitié endormie, elle entendit le bruit d’une chaise qu’on déplie et le froissement de pantalon d’une personne qui s'assoit sur sa gauche. De tout l’amphi, le retardataire était vraiment obligé de se mettre juste à côté d’elle ?! Il y avait une rangée vide juste derrière ! Prête à fusiller l'importun du regard, Rosalya releva la tête et se figea sur place.
— M-Maxence ?
Elle plaqua une main sur sa bouche et enfouit la tête dans ses épaules. Fort heureusement, le professeur, distrait par la question d’un étudiant, n'avait rien remarqué.
— Je t’ai réveillée, Rosy ? murmura-t-il en se penchant vers elle.
— Qu'est-ce que tu fous là ? T’es pas étudiant dans cette classe ! rétorqua-t-elle d’une voix la plus basse possible.
Elle tourna la tête mais sa rangée était presque entièrement pleine sur la droite, et Maxence occupait désormais le seul siège de libre sur sa gauche. Elle aurait pu le forcer à la laisser partir, mais le professeur notait les absences à la fin du cours et elle ne pouvait pas se le permettre, vu le nombre de fois où elle ne s'était pas réveillée à temps ce semestre.
— Comment t’as su que j’avais cours ici, d’abord ? s’enquit-elle, furieuse.
— Tu crois sincèrement passer inaperçue avec ta chevelure de grand-mère ?
Rosalya leva les yeux au ciel et se rassit à l'extrême droite de son siège, une fesse dans le vide, pour ne pas avoir à le toucher par accident. Rien que respirer le même air que lui lui donnait la nausée.
Maxence se tourna vers son écran d’ordinateur, les bras croisés sur le bureau.
— Bah alors, on stalke son amant pour s'assurer qu’il te poste pas sur ses réseaux ? Je sais que Hyun est un con, mais quand même. Aie un peu de foi en lui.
Rosalya ferma brutalement son ordinateur, s'attirant quelques regards surpris.
Maxence était encore persuadé qu’ils sortaient ensemble en secret, apparemment…
— Bon tu peux me dire ce que tu fous là ? Ou je t'enfonce mon crayon dans la main pour te faire hurler et comme ça le prof te dégagera ? menaça-t-elle en sortant un critérium de sa trousse.
Maxence rit doucement.
— T’es vraiment sexy quand tu me parles comme ça. Plus le temps passe et plus je regrette de t'avoir larguée.
Prête à respecter sa parole, elle serra le poing sur son critérium mais les mains de Maxence disparurent sous la table. Son corps tout entier se crispa lorsqu’elle sentit sa paume caresser sa cuisse. Il s’arrêta à son genou et enfonça ses longs doigts si profondément dans sa chair qu’un courant électrique la traversa toute entière.
À cet instant, tout ce qui lui vint à l’esprit, était qu’elle regrettait d’avoir enfilé un short plutôt qu’un pantalon ce matin.
— Mais t’as pas envie de causer une scène ici, je me trompe ? susurra-t-il dans son oreille.
Rosalya ne parvenait plus à bouger, le corps entièrement immobilisé par une force inconnue. La douleur qu’il lui avait provoquée en appuyant juste au bon endroit lui avait coupé le souffle. Elle ne reprit sa respiration que lorsque sa main quitta enfin sa jambe.
— C’est ce que je pensais.
La jeune femme déglutit difficilement, faisant de son mieux pour reprendre ses esprits. Des soubresauts incontrôlables envahirent sa jambe, à en faire trembler toute sa rangée. Elle avait été moins choquée lorsqu’il l'avait mordue dans le cou au Starlyte. Ici, ils se trouvaient dans un amphithéâtre rempli de centaines d’autres élèves.
Ce mec n'avait peur de rien.
— Qu’est-ce que tu veux ? réussit-elle à articuler.
Plus vite elle lui donnait ce qu’il voulait et plus vite il s’en irait.
— Je voulais juste de tes nouvelles. Tu ne réponds pas à mes appels.
— Je vais parfaitement bien. Hyun et moi on le fait six fois par nuit. Maintenant dégage.
Pardonne-moi, Hyun, pensa-t-elle en plissant fort les paupières, comme pour lui envoyer un message télépathique. J’ai juste vraiment envie de le faire chier.
Parce que s’il y avait bien une chose que Maxence ne supportait pas, c'était qu’on s’en prenne à son égo. Que Rosalya veuille Hyun mais refuse de répondre à ses coups de fil devait le rendre fou. Elle ne comprenait même pas pourquoi il continuait à la contacter ! Il avait bien dû comprendre que jamais elle n’irait le défendre publiquement, non ? Il ne croyait pas parvenir à la séduire, si ?
— C’est ton fiancé qui doit être content.
La jeune femme l’ignora, les yeux rivés sur le professeur, feignant d'écouter le cours.
— Mais ça fait sens, maintenant. Avec un tel appétit, y’en a un qui doit pas réussir à tenir la cadence.
— De quoi tu parles ?
— Leigh...
Silence. Il insista :
— Son état ?
Rosalya fronça les sourcils, la curiosité la faisant tourner la tête vers lui malgré elle.
— Tu vois vraiment pas de quoi je parle ?
Merde.
Elle n'avait pas réussi à dissimuler son intérêt.
— Ça m'est égal, mentit-elle en se tournant de nouveau vers le tableau.
— Tu veux pas savoir que ton fiancé s'écroule en plein travail ?
Rosalya déglutit, se penchant inconsciemment vers lui pour entendre la suite.
— De quoi ?
— Leigh a fait un malaise dans son magasin. Pile quand j'y suis allé pour la première fois, tu te rends compte ? Ça veut surement juste dire que ca lui arrive souvent. Ça n'avait pas l’air d'être la première fois.
Leigh. Malaise. Magasin.
Rosalya ne voyait plus clair, la vue comme brouillée par cette succession de mots qui ne faisaient aucun sens. Leigh allait bien… physiquement, du moins, pas vrai ? Elle ne lui connaissait aucun problème de santé. Lysandre ne lui avait rien dit non plus.
Le lui aurait-il caché ? L’auraient-ils caché tous les deux ? Parce qu’elle l'avait trompé ? Parce qu’ils s’étaient séparés ?
Son cœur commença à tambouriner furieusement dans sa poitrine. Un mal de crâne la prit, comme si un étau s'était soudainement refermé autour de ses tempes.
— Tu… mens, ne put-elle s'empêcher de rétorquer.
Maxence sourit avec cette condescendance qui était la sienne.
— Tu sais très bien que c'est pas mon genre de mentir sur ce genre de choses, Rosy.
Rosalya déglutit.
Elle savait qu’il avait raison. Maxence ne mentait pas ; il n'en avait pas besoin. Il faisait plier la réalité pour qu’elle fasse souffrir ses victimes selon ses plans pervers. Aucun mensonge ne serait capable d’accomplir d'autant de dommages.
— Pauvre Leigh. Il m'a supplié de ne rien te dire. Il ne veut probablement pas inquiéter sa fiancée chérie.
Il se pencha vers elle, jusqu'à coller presque ses lèvres contre son oreille.
— La même qui a aucune honte à s'exposer nue sur internet…
Sa main vola, incontrôlable. Son critérium s'écrasa contre le bureau avec tant de force qu’il se fendit en deux, la mine coincée dans le bois. Maxence réussit à éviter l'impact de justesse.
— Hey ! s'exclama le professeur. Je peux savoir c'est quoi ce bazar ? De Meilhan, vous en avez pas un peu marre de vous faire remarquer ?
Hors d’elle, Rosalya se moqua de ses remontrances et des regards curieux de toute la classe. Elle se leva de sa chaise d’un bond, son ordinateur et sa trousse dans une main, son sac et son manteau dans l’autre. Elle força Maxence à lui céder le passage, lui enfonçant un pied entre les côtes. Celui-ci s’écarqua en riant, presque piétiné par la jeune femme.
— Qu’est-ce qui vous prend ? Vous savez que cette classe est obligatoire si vous souhaitez valider votre Master ? insista le professeur dans son dos. Plus de cinq absences et c’est les rattrapages d’office… Vous êtes qui, vous ?
Il sembla enfin remarquer Maxence dans la marée d'élèves connus. Celui-ci s’excusa, les mains en l’air et sortit à la suite de Rosalya.
— Attends Rosy ! l'appela-t-il alors qu’elle parcourait déjà le couloir vide.
— Arrête de me suivre ! Tu veux que je porte plainte contre toi pour harcèlement ?
— Ouais, c'est ça, bien sûr. J’adorerais te voir essayer ! se moqua-t-il.
Il la rattrapa sans mal avec ses jambes de joueur de basket-ball.
— Où est-ce que tu vas ? demanda-t-il d’une voix guillerette.
Elle lui donna un coup d'épaule et reprit le chemin. Maxence, hilare, resta sur place cette fois.
— T’as raison, va rejoindre ton fiancé ! Le pauvre, il doit en passer des nuits tout seul pendant que tu baises un autre mec.
Rosalya ne s'entendait même plus, ses jambes accélérant le pas jusqu'à se mettre à courir.
Leigh… à quel degré n’allait-il pas bien ? Pour faire un malaise dans son magasin, pendant les heures d’ouverture, devant un client… c’était forcément grave. Était-il en burnout ? Avait-il une maladie dont elle n'était pas au courant ? Le lui avait-il caché exprès, ou avait-il simplement profité du fait qu’ils ne se parlaient plus ?
Mais même si c'était le cas… comment n’avait-elle rien vu ? Elle avait été si obsédée par sa petite personne - sa propre trahison, son propre chagrin, son propre crush sur quelqu’un d’autre - qu’elle n'avait rien vu. Leigh et elle avaient passé cinq ans ensemble ; il méritait mieux que ça.
Décidément… non seulement elle avait été une horrible petite-amie, elle était aussi une terrible ex-petite-amie.
Rosalya se précipita à la boutique, portée par une adrénaline pure. Elle n'était même pas certaine de l’y trouver à une heure aussi matinale, mais ça lui était égal. Elle devait le voir, maintenant, et s’assurer qu’il allait bien. Elle devait lui promettre qu’elle serait toujours là pour lui, d'une façon ou d’une autre. Même s’il ne pouvait pas lui pardonner… il devait savoir à quel point il comptait pour elle. Il devait savoir qu’il pourrait toujours compter sur son soutien.
Elle était si concentrée sur son objectif qu’elle ne se rendit pas compte qu’une ombre mal intentionnée la suivait. Une ombre noire, comme les plumes d’un corbeau.
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