— Bon, soyez francs, interpella Rosalya en posant les mains sur ses hanches. De quoi j’ai l’air ?
Morgan leva ses deux pouces en l’air immédiatement, un sourire encourageant aux lèvres. Compte tenu la rapidité de sa réaction, elle doutait qu’il ait réellement pris le temps de l’observer. Les sourcils froncés, elle se tourna vers Alexy : sa dernière chance d’avoir un avis honnête. Son ami, son menton dans sa main, la scrutait de haut en bas, perplexe.
Après un long silence, il claqua des doigts.
— La veste est de trop.
— Tu crois ?
Son ami se rapprocha et agrippa sa veste en cuire pour la faire tomber jusqu’au creux de ses coudes, se reculant pour admirer son œuvre.
— Non, attends.
Il remonta juste un bras, le tissu reprenant sa place sur son épaule.
— Parfait.
Rosalya, perplexe, fit les quelques pas jusqu’à l’entrée pour pouvoir s’admirer dans le miroir. Elle avait attaché ses cheveux en une longue tresse, l’habillant de fleurs noires et bleues nuit, comme une version rock de Raiponce. Sous la veste désormais renversée sur son dos, un haut noir sans bretelles. Pour le bas, elle avait choisi un jean blanc légèrement déchiré.
Les lèvres en avant pour révéler toute l’intensité de son rouge-à-lèvres, elle s’étudia longuement.
— C’est un peu too much, nan ?
— Mais non, attends, protesta Alexy qui se tenait désormais à côté d’elle. Regarde.
Il pointa son épaule nue d’un doigt tandis que sa main libre la dégageait de sa tresse avec délicatesse.
— Ça, c’est la kryptonite des mecs hétéros. Crois-moi.
— Qu’est-ce que t’y connais aux mecs hétéros ? pouffa-t-elle.
Il secoua doucement la tête, les paupières fermées.
— Bien plus que je ne le voudrais.
La jeune femme rit de nouveau, se tournant vers le miroir qui les accueillait tous les deux, se surprenant presque à la vue de son reflet enjoué. Dans son stress, elle avait failli oublier son accessoire le plus important : le sourire.
— T’es très belle Rosalya, lança Morgan de loin.
— Merci ! répondit-elle mécaniquement sans le regarder.
Elle commençait à être d’accord. Alexy avait eu une bonne idée pour la veste de travers. En faisait-elle un peu beaucoup ? Peut-être, mais après tout, c’était sa fête d’anniversaire ! Non officielle, certes, mais Alexy avait bien prévenu ses invités qu’ils allaient profiter de la soirée pour célébrer l’anniversaire d’une “amie”.
Hyun aussi allait venir. Il ne serait probablement pas venu s’il savait qu’elle serait là aussi, lui et sa stupide règle des six mois d’attente. Même sous la torture, Rosalya nierait jusqu’au bout qu’elle avait convaincu son ami d’organiser une soirée dans son appartement en troquant l’invitation de Hyun par l’entièreté du budget alcool. Elle n’était pas pathétique au point de faire une fête juste pour inviter un seul garçon ! Plutôt mourir que d’admettre quelque chose d’aussi embarrassant.
Sentant l’angoisse la gagner en observant l’horloge de l’entrée, elle inspira profondément.
— Détends-toi ! lui lança Alexy en retournant vers la cuisine. C’est sûr que ça va marcher. Je mets ma main à couper que vous le ferez dans la salle-de-bain avant la fin de la soirée.
— Roh, mais tu penses qu’à ça !
Rosalya se tapota les joues du bout des doigts, les sentant s’enflammer à l’image mentale que son ami lui avait imposée. Ça ne lui aurait pas déplu de le faire avec Hyun, loin de là... mais si c’était pour que ça finisse en un vulgaire coup d’un soir sous l’effet de l’alcool, non merci.
Elle voulait plus que ça. L’abolition de sa règle des six mois était son premier objectif. Une fois qu’ils sortiraient officiellement ensemble, ils pourraient le faire autant de fois qu’ils le voudraient, après tout, non ?
Rosalya réajusta sa tenue et sa coiffure pour la dernière fois avant d’abandonner le miroir. La fête n’avait pas encore commencé mais Alexy se servait déjà un whisky coca en sifflotant, une cigarette coincée entre ses doigts.
— Connaissant Hyun, il va sûrement arriver en avance, dit-il en se dirigeant vers la terrasse, son verre en main. Chéri, je te laisse l’accueillir.
— Hum, pas de problème.
La chaleur ne la quittant plus, Rosalya commença à s’éventer avec sa main.
— Tu veux un verre ? proposa Morgan.
— De l’eau. Il faut que je reste en possession de mes moyens !
Au moins au début.
Son ami lui remplit un verre, l’évier étant le seul espace de la cuisine qui n’était pas recouvert par les bouteilles. Rosalya avait été généreuse. Elle avait espéré en récupérer une partie mais vue la descente d’Alexy, elle ferait mieux de ne pas trop compter dessus.
La jeune femme finit le verre d’une seule gorgée, manquant de s’étouffer en entendant la sonnette. Morgan se dirigea vers l’entrée en lui lançant un sourire réconfortant.
— T’es là tôt ! l’entendit-elle dire de loin. Je t’attendais pas avant vingt minutes au moins.
S’armant de toute sa confiance, Rosalya se redressa, non sans vérifier que les décorations dans ses cheveux n’avaient pas eu le temps de se détacher en l’espace de deux minutes. Prête à l’accueillir, elle se tourna vers l’entrée, une main sur la table haute qui séparait la petite cuisine d’Alexy et son salon.
Hyun pénétra dans la pièce en souriant, les cheveux coiffés en arrière et une chemise sombre sur le dos. Rosalya sentit son cœur palpiter dans la poitrine en le voyant apparaître.
Le jeune homme s’arrêta sur place en la remarquant, les yeux écarquillés. Il ouvrit la bouche sans prononcer un mot. Tandis que Rosalya s’apprêtait à le saluer de tout son charme, elle s’arrêta net en voyant débarquer une fille dans son dos. Le visage décomposé, le bruit de la porte-fenêtre s’ouvrant à la volée la fit sursauter.
— Yo, Hyun ! T’es là tôt, s’exclama Alexis en s’approchant. Et... t’es pas tout seul à ce que je vois.
Un autre inconnu pénétra dans la pièce, une bouteille dans la main et un sourire rayonnant aux lèvres.
— Ce sont de vieux amis du lycée, expliqua Hyun en les présentant avec sa main. Je t’ai bien dit l’autre jour que je viendrais accompagné.
— Merci de nous accueillir ! s’exclama le garçon en lui tendant la bouteille. Cadeau : du cidre de la ferme de mes grand-parents !
Alexis sembla hésiter mais accepta l’alcool mécaniquement.
— Ah... aaaah, ah mais oui ! Putain c’est vrai, tu me l’as dit, admit-il. Ça m'était totalement sorti de l’esprit.
Il se pencha vers Rosalya, les dents serrées et l’air désolé.
Ça lui apprendra à fumer constamment, il a tout le temps la tête ailleurs ! pesta-t-elle intérieurement, les poings serrés.
— Et ça c’est pour la reine de la soirée, dit joyeusement l’inconnue, un petit paquet brun entre les doigts.
Rosalya releva la tête, ramenée à la réalité.
— Qui ça ?
— Hyun nous a dit qu’on célébrait un anniversaire aujourd’hui.
— Mais oui, tout à fait, confirma Alexy en enroulant un bras autour des épaules de son amie. Elle est ici présente.
Les deux amis de Hyun s’exclamèrent “Joyeux anniversaire !” en cœur, lui tendant le cadeau. Rougissante, Rosalya accepta le paquet, lançant un coup d'œil discret à Hyun qui ne le lui rendit pas. Son regard alternait entre ses amis, Alexy et Morgan, comme si elle n’était pas là.
Poussée par - presque - tout le monde, elle ouvrit la boîte, y découvrant un parfum au liquide jaune et reflets dorés.
— Woua, merci, s’exclama-t-elle.
Cette marque de parfum était loin d’être la plus abordable. Elle était aussi plutôt obscure, le genre sur lequel on ne tombait pas par hasard juste en arpentant les allées des magasins quelques minutes. Elle sortit la petite bouteille et l’appliqua sur son poignet, y reniflant l’odeur nacrée qui s’y était déposée. Un mélange élégant entre la puissance des épices et la douceur du jasmin.
— Ça sent trop bon !
Ils semblèrent heureux de sa réponse. Hyun aussi sourit timidement, toujours sans la regarder. Plus détendue, Rosalya se présenta officiellement à ses amis. Bien vite, le groupe fut invité à se servir un verre dans la cuisine.
Hyun passa juste à côté d’elle en l’ignorant.
Rosalya plissa les lèvres, ses doigts se crispant sur le paquet. Prétextant vouloir ranger le cadeau, elle traîna Alexy jusqu’à sa propre chambre.
— C’est sa copine tu crois ?! s’affola-t-elle à voix basse.
— Mais nooon, c’est juste des potes, ça se voit. T’as pas à t’en faire.
— Alors pourquoi il m’évite ? Il est en colère que je sois là ? Il a compris pourquoi tu l’as invité ?
— T’as parano meuf. La soirée vient à peine de commencer ! Un peu d’alcool dans le sang et il va se détendre, t’inquiète !
Sans lui laisser le temps de protester, il la poussa gentiment vers la sortie. C’était facile pour lui d’être aussi calme maintenant, de toute évidence il avait déjà oublié comment il était avec Morgan au début !
Rosalya respira doucement devant la porte avant de retourner dans le salon où tout le monde avait déjà un verre en main. Ils trinquèrent sans attendre les autres invités qui arrivèrent au compte-gouttes dans les heures qui suivirent.
Ayant perdu toute son assurance rien qu’à la vue de cette fille, Rosalya resta dans un coin du canapé, sirotant son vin rouge servi dans un verre à moutarde. Hyun était assis dans l’angle exact opposé, juste à côté de son amie avec qui il discutait joyeusement, toute gêne ayant disparu de ses traits. Une heure puis deux passèrent sans qu’elle n’ose lui parler directement, discutant d’une voix forte avec tous les autres invités en espérant qu’il finisse par la remarquer.
Un peu avant minuit, elle se retrouva debout près de la table de la cuisine, un verre à moitié vide entre les doigts. Boire aurait dû l'aider à la détendre, mais c’était plutôt l’inverse qui se produisit. Elle se sentait de plus en plus abattue. Aucune de ses tentatives pour attirer son attention n’avait l’air d’avoir fonctionné. Hyun ne la regardait même pas. À quoi bon avoir mis autant d’effort dans son apparence si c’était pour qu’il l’ignore ainsi ?
— Alors, c’est ton anniversaire ?
Rosalya sursauta, peinant à croire qui venait enfin de lui adresser la parole.
— O-Oui. Enfin, c’était hier.
— Bon anniversaire en retard, alors, dit doucement Hyun tandis qu’il reremplissait son verre, juste à côté d’elle.
Elle bredouille un “merci”, l’observant du coin de d'œil.
— Alexy ne m’a pas dit que tu serais là aussi, ajouta-t-il.
— Il aurait dû ?
Hyun eut un rire gêné.
— Ouais... j'aurais préféré.
Rosalya se mordit la lèvre, ayant peur de comprendre, mais avant qu’elle n’ait le temps d’insister, Alexy se glissa entre eux deux.
— Vous parlez de quoi~ ? demanda-t-il, les mains fermement accrochées à la table pour ne pas tanguer.
Il n’était pas minuit qu’il était déjà complètement ivre. Quelle erreur d’avoir acheté tout cet alcool pour lui !
— De rien, répondit Hyun.
Alexy ne l’écoutait déjà plus, concentré à se choisir une nouvelle liqueur à engloutir. Morgan et les autres invités se joignirent à la table à leur tour. Hyun, lui, s’éloigna petit à petit jusqu’à se retrouver à l’opposé de Rosalya de nouveau. En seulement quelques minutes, les discussions sautillèrent d’un sujet à l’autre, passant de la pleine lune à l’astrologie puis aux enfants.
— T’imagines avoir un bébé Bélier alors que t’es un Taureau ? Ça doit être l’enfer ! s’exclama quelqu’un.
— Arrête. Je sais que la comptabilité avec un partenaire c’est important, mais ton enfant, c’est différent ! Peu importe son signe, tu l’aimerais quand même.
— Non mais tu te rends pas compte, rétorqua Alexy. Il y a des gens qui essayent d’avoir un enfant d’un signe spécifique ! Genre ils baisent à un mois précis pour ça et tout. Et tu veux mon avis ? Ils ont raison.
Rosalya pouffa.
— N’importe quoi ! Qui serait assez dingue pour faire ça ?
— Écoute Morgan, reprit Alexy en se tournant vers lui, son bras autour de ses hanches. Je m’en fiche du signe de nos enfants... mais juste, pas de Gémeaux. Faut pas déconner.
Morgane rit à son tour, enroulant ses bras autour de lui à son tour ; plus pour le retenir de tomber que par affection.
— Je sais pas si on aura vraiment le choix, mon chéri, dit-il gentiment.
— Ça dépend de comment on s’y prend !
— Tu veux combien d’enfants Alex ? demanda Rosalya, les coudes sur la table et la tête entre ses mains.
— Moi ? Je sais pas... deux ? Enfin, un déjà ce serait déjà bien.
Son petit-ami pencha la tête et but une gorgée sans le contredire.
— Et toi Rosalya, combien t’en veux ? demanda-t-il.
— Oh moi je sais déjà. Quatre. Trois filles et un garçon !
— C’est précis, s’amusa quelqu’un.
— Oh, c’est exactement comme Hyun ! s’exclama Alexy.
Rosalya sentit son cœur manquer un battement juste à attendre son nom. Hyun parut tout aussi surpris d’être soudainement mentionné. Son regard croisa le sien juste une seconde mais il détourna la tête presque immédiatement.
— Il veut dire que moi aussi, je suis le seul garçon entre quatre enfants, expliqua-t-il en secouant la main en l’air.
— Sérieusement ? Tu dois te sentir seul, dit un autre invité.
Il haussa les épaules.
— Non, pas particulièrement. J’aime bien mon statut de grand-frère, dit-il en souriant timidement.
— Et toi aussi tu veux des enfants, Hyun ? osa demanda Rosalya.
Il se mordit la lèvre avant de répondre.
— Bien sûr.
— Je parie que tu veux une ribambelle de gosses aussi, comme Rosalya, dit Alexy, à moitié écroulé sur son petit-ami.
La jeune femme serra les poings sur la table, remarquant son absence de réponse.
— Rosalya, tes bébés vont être magnifiques, je le sais, ajouta son ami entre deux hoquets d’alcool, échappant aux bras de Morgan pour se tourner vers les autres invités.
— Ooh, je t’en prie, dit-elle en poussant gentiment son épaule.
— Non mais c’est sûr. Puis t’imagines si le père ça avait été Leigh ?
Hein ?
— C’est qui Leigh ? demanda l'amie de Hyun.
— Son ex.
Son sang se glaça à entendre Hyun répondre.
— Si vous l’aviez connu, oh putain, reprit-il, un nouveau verre plein dans la main et indifférent au regard désespéré de Rosalya. Ce mec était une bombe. Il avait qu’un an de plus que nous mais il avait... je sais pas comment dire, cette aura, vous voyez. L’aura d’adulte mature, genre. Puis il était grand aussi, musclé, toujours bien fringué... c’etait un styliste, en même temps.
Rosalya serra les poings encore plus fort, sentant sa mâchoire se crisper. Morgan se pencha vers son petit-ami pour lui murmurer quelque chose, les sourcils froncés, mais il se fit ignorer.
— Eux ensemble, dit Alexy en pointant Rosalya du doigt. On aurait dit des mannequins sortis des magazines, je vous jure.
— B-Bon t’arrête là, Alexy, enfin, rit maladroitement la jeune femme. Pourquoi tu parles de Leigh ? On est même plus ensemble.
— Nan mais je sais, je sais... je dis juste qu’à vous deux vous auriez eu des enfants super canons, c’est tout.
— Oui bah on s’en fout, trancha-t-elle, sentant la rage la gagner. Je suis plus avec Leigh donc je m’en tape de la tête de ses enfants.
Si un regard pouvait tuer, Alexy aurait déjà un trou au milieu du front. Pourtant, comme protégé par les vapeurs de l’alcool, son ami leva les mains avec toute son insolence.
— Je t’accompagne, entendit-elle dire Hyun à voix basse.
Osant enfin tourner la tête dans sa direction depuis le début de la tirade d’Alexy, Rosalya le vit quitter la table avec son amie et se diriger vers la terrasse. L’ambiance s’étant refroidie d’un coup, les autres invités en profitèrent pour rejoindre les canapés, laissant les trois amis seuls à la table.
— Putain Alexy, je vais te tuer.
Peut-être qu’avec un petit peu de pratique, elle réussirait réellement à lui percer le front. Ça valait le coup d’essayer.
— T’es mort. Je te jure. Morgan fais-lui tes adieux.
— Ooh mais quoi ? rigola-t-il.
Rosalya le poussa dans les bras de son petit-ami qui dut le retenir de tomber encore une fois.
— Mais qu’est-ce qu’il t’a pris de parler de Leigh ?! s’énerva-t-elle à voix basse pour ne pas trop attirer l’attention de l’assistance.
— Non mais tu piges pas... J’ai fait ça pour le rendre jaloux tu vois, expliqua-t-il, un doigt sur sa tempe de génie. C’est pour le faire réagir parce que je vois bien que ça avance pas entre vous là.
— Mais Hyun est déjà jaloux putain ! C’est bien ça le problème ! Il pense que je veux juste un bouche trou pour oublier Leigh !
— Et c’est le cas ? demanda Morgan.
Rosalya eut un mouvement de recul, interpellée par la froideur de sa voix et le sérieux de son ton.
— Mais bien sûr que non ! protesta-t-elle. Attends, vous croyez vraiment ça tous les deux ?
Ils échangèrent un regard sans répondre. La jeune femme posa les mains sur ses hanches, effarée.
— J’hallucine. C’est ce que vous pensiez depuis le début ?
— On pense rien en particulier, répliqua fermement Morgan. Mais Hyun est notre ami à nous aussi. Il a beaucoup souffert de ce qu’il s’est passé avec Olympe. On a pas envie que ça se reproduise, c’est tout.
Rosalya déglutit sous son regard sévère.
— Si c’est qu’un jeu pour toi... ou si t’es pas sûre à 100% que c’est lui que tu veux, laisse-le tranquille, ordonna-t-il froidement.
La jeune femme croisa les bras, se tournant vers la terrasse où Hyun et son amie étaient partis s’isoler. Au même moment, celle-ci rentra dans le salon, laissant l’étudiant seul dans le froid de la nuit. La porte-fenêtre, en parfait miroir de l’intérieur, n’eut que son reflet inquiet à lui offrir.
Rosalya déglutit avant de se reprendre, le menton en avant.
— Je suis sûre de moi, répondit-elle en les défiant du regard une dernière fois avant de s’éloigner.
Elle allait le leur prouver.
À eux, à Hyun, à tous ceux qui avaient le culot de douter d’elle.
Rosalya n’allait pas attendre que la solution lui tombe dans les mains. Alors, ce fut armée de tout son courage qu’elle rejoignit le jeune homme sur la terrasse.
Hyun ne réagit pas en entendant la porte s’ouvrir et se refermer derrière lui, comme devinant de qui il s’agissait. La tête en arrière, il semblait regarder la lune. Rosalya se positionna à côté de lui, un coude sur la balustrade et le corps à moitié tourné vers lui.
Hyun souriait, les joues légèrement rosies par l’alcool. Indifférent au froid, il ne portait ni veste ni manteau sur sa chemise.
— Tu crois que je peux l’atteindre ? demanda-t-il.
Rosalya ne comprit pas tout de suite de quoi il parlait. Il pointa le lampadaire juste devant la terrasse d’un coup de menton.
— Il est proche ce poteau, remarqua Rosalya pour la première fois.
— T’as vu ça ? Je suppose que c’est le prix à payer pour un appartement en centre ville, rit-il. Alors, tu crois que je peux l’atteindre ?
Elle hésita. Comme défié par son silence, Hyun coinça ses pieds entre les barreaux de la balustrade pour se donner une légère hauteur et se plia en deux, la main loin devant lui. Malgré ses efforts, il lui manquait un centimètre pour atteindre le lampadaire. Rosalya se rapprocha et, décrochant une pince de sa tresse, la lui tendit.
— Essaye avec ça !
Hyun parut surpris mais accepta la pince décorée d’une fleur bleue nuit. Il parvint à tapoter le lampadaire avec, un sourire triomphant aux lèvres.
Rosalya tapa dans ses mains pour le féliciter alors qu’il reprenait sa place, essoufflé.
— C’était peut-être pas une bonne idée après autant de verres, admit-il en riant. Putain, j’espérais être plus grand.
Il garda la pince entre ses doigts, l’observant avec plus d’attention qu’il n’en avait accordé à Rosalya de toute la soirée. Elle était soulagée, néanmoins, de l’entendre lui parler normalement.
— Merci pour le cadeau, au fait, dit-elle timidement.
Il sourit.
— Content qu’il t’ait fait plaisir.
— T’aurais préféré qu’Alexy te dise qu’il était pour moi ? Comme ça... t'aurais trouvé une excuse pour pas venir.
— C’est pas ça, réfuta-t-il en secouant la tête. C’est juste... si j'avais su, je me serais un peu mieux préparé.
Rosalya se gratta la joue, incertaine de ce qu’il voulait dire par là.
— Mais j’ai choisi le parfum en pensant à toi, alors je suis content que ce soit bien toi qui l'ai reçu.
— Comment ça ?
Hyun leva les yeux vers le ciel.
— Alexy m’a dit qu’on allait fêter l’anniversaire “d’une amie”, et je sais que vous êtes amis alors... inconsciemment je devais espérer que ce soit toi...
Rosalya se tourna, espérant cacher la chaleur nouvelle sur son visage, même s’il ne lui accordait toujours pas un regard, absorbé par le ciel noir.
— Ah, ça fait du bien de boire des fois, souffla-t-il.
Il poursuivit, les paupières closes.
— Tu sais, cette quantité d’alcool parfaite dans le sang... juste assez pour oublier le froid, mais pas assez pour tanguer à chaque pas. Si je fais attention, j’éviterai peut-être même la gueule de bois demain.
— On peut pas en dire autant de certaines personnes, susurra-t-elle entre ses dents.
Hyun rit franchement, sa tête retombant en avant.
— Je crois pas l’avoir jamais vu aussi bourré, dit-il, comprenant bien de qui il s’agissait. Qu’est-ce qui lui a pris d’acheter autant pour seulement quelques invités ?
Rosalya se mordit la lèvre.
Un léger silence s’installa, tout juste perturbé par le vent froid glissant entre leurs corps.
— J’espère... osa-t-elle enfin, les yeux dans le vide. J’espère que t’as pas pris au sérieux ce qu’il a dit sur... enfin... Leigh, il était loin d'être parfait.
Il sourit, son visage reposant contre une main, la pince dansant entre les doigts de l’autre.
— Bah, il a rien dit dont je n’étais pas déjà au courant.
— Tu connais Leigh ? s’étonna-t-elle.
— Non, c’est juste qu’Alexy m’avait déjà parlé de lui.
Rosalya serra les poings.
Alexy, compte tes jours. T’es mort.
Comme ayant entendu ses menaces, son ami trébucha sur la table du salon dans son dos.
— J’ai bien compris que j’étais pas au même niveau. Je suis loin d’avoir ma propre entreprise… Moi, j’en suis plutôt encore au point où je me fais engueuler comme un môme par mes parents, rit-il.
Elle ouvrit les lèvres, prête à rétorquer qu’il n’avait pas à se comparer à Leigh, mais fut interpellée par la fin de sa phrase.
— Tes parents ? Tu veux dire... par rapport à la vidéo ?
Il soupira avant de lever quatre doigts vers elle.
— Quatre heures. Ils m’ont retenu au téléphone pendant quatre heures. J’ai cru que j’allais devenir fou.
Il mima un téléphone avec sa main droite.
— “Est-ce que c’est vrai ce qu’on dit sur toi ?”, “Tu te rends compte de ce que t’as fait ?”, “On t’a pas élevé comme ça !”, “T’as pensé à l’exemple que tu donnes à tes sœurs ?”, “Tout le monde à l'église est au courant !” répéta-t-il en imitant un ton colérique. Non-stop. L’enfer.
Il soupira avant de s'agripper à la balustrade.
— Ils étaient surtout déçu que j’ai eu des relations sexuelles avant le mariage, mais ça... c’est sûr que j’avais pas franchement prévu de les mettre au courant de base. Au moins j’ai réussi à les convaincre de me laisser vivre ici.
— Ils voulaient que tu rentres ?
— Ouais... je veux dire, moi non plus j’aime pas être loin. Mais j’ai besoin de mon indépendance. Je leur ai promis de me tenir à carreau.
Il se retourna vers le salon éclairé où Alexy et Morgan avaient commencé à danser la macarena, un sourire doux aux lèvres.
— J’aime ma vie ici.
Il inspira longuement.
— Depuis ce qu’il s’est passé avec Maxence, j’ai même repris contact avec mes amis du lycée. Ça fait du bien de découvrir que j’ai de la valeur, même sans lui. Pendant longtemps, je pensais pas que c’était le cas.
Rosalya sourit tristement alors qu’il se repositionnait pour poser ses coudes sur la balustrade. Finalement, il n’était pas si surprenant que Maxence ait choisi Hyun comme “ami”. Les ordures comme lui prenaient un malin plaisir à détruire les personnes qui manquaient de confiance en elles. En amitié pour Hyun, et en amour pour Rosalya.
— Alors... la fille avec qui tu es venu... c’est pas ta petite-copine ? osa-t-elle demander.
— Mais non, pouffa-t-il. Je t’ai bien dit que je faisais une distinction claire maintenant. Puis elle a déjà quelqu’un.
La jeune femme dévia la tête pour cacher son soulagement. Lorsqu’elle se tourna de nouveau vers lui, elle fut surprise de découvrir ses yeux noirs braqués sur elle. Loin de la gêne évidente du début de soirée, il l’observait avec intention, comme attendant une réaction de sa part. Rosalya, le souffle coupé, lui rendit son regard sans rien dire.
Il finit par se détourner, ses doigts jouant toujours avec sa pince à cheveux.
— Tu sais, j’étais soulagé que mes parents l’apprennent, au final. Ça m'a libéré d’un poids, je crois. Maintenant que le monde entier est au courant, c’est comme si je pouvais enfin passer à autre chose.
— Oh, je vois ce que tu veux dire ! s’enthousiasma-t-elle en se rapprochant jusqu’à ce que sa hanche touche la sienne, le faisant légèrement sursauter. C’est comme quand je l’ai crié au Snake Room ! J’avais les jambes qui tremblaient au début mais... ohlala, ça m’a fait tellement de bien ! Maintenant, je m’en fous que tout le monde sache.
Rosalya se tourna vers la rue sur la pointe des pieds avant de s’écrier :
— Hey ! Y’a des photos à poil de moi sur internet ! Elles ont été partagées à mon insu par un connard qui s’appelle Maxence Éric Riesnert ! Qu’il aille se faire foutre !!
Hyun rit, une main sur la bouche. Les rares passants dans la rue leur accordèrent des regards circonspects, comme croyant entendre là les cris incohérents d’une fille ivre.
— Les voisins d’Alexy vont pas être contents.
— Alexy il m’a suffisamment fait chier aujourd’hui alors ça lui apprendra !
Le jeune homme rit de plus belle. L’hôte officiel de la soirée frappa sur la porte vitrée, les sourcils froncés comme pour dire “Qu’est-ce que tu fous ?”. L’alcool n’avait pas l’air de lui avoir fait oublier ses responsabilités de locataire exemplaire. Rosalya lui tira la langue et se reconcentra sur Hyun qui ne s’était pas décalé.
Ses jambes tremblaient encore maintenant, mais pour une raison différente.
— T’étais vraiment impressionnante ce jour-là, murmura Hyun désormais qu’ils étaient collés l’un à l’autre. J’avais jamais vu Maxence être bouche bée avant. J’ai passé des années à avoir peur de lui, à jamais oser lui dire ce que je pensais... mais toi, tu lui as gueulé dessus sans hésiter.
La jeune femme se sentit légèrement rougir. Hyun caressait doucement le dos de sa main avec la fleur de sa propre pince. Des frissons galopèrent de son contact indirect sur sa peau jusqu’à son épaule nue.
— Si on était devenus amis, j’aurais prétendu que je n’avais rien ressenti, dit-il en posant de nouveau son regard sur elle. Mais je crois que c’est le moment où j’ai compris que tu me plaisais.
Perdue dans son regard, Rosalya en oublia de respirer. Il se rapprocha doucement, jusqu’à pouvoir détailler les gerçures de froid sur sa peau.
— Je suis soulagé que tu n’aies pas voulu qu’on soit amis. Tu m’as évité de refaire la même erreur pour la troisième fois d'affilée.
Elle ferma instinctivement les yeux tandis que son visage plongeait vers le sien. Mais tout ce qui se posa sur ses lèvres fut le vent glacé de cette nuit.
— Tu es tellement belle ce soir, susurra-t-il dans son oreille. Si je te regarde trop longtemps, je sens que je vais craquer.
Hyun se recula doucement avec un sourire charmeur et l’assurance de l’alcool dansant sur ses traits. Il tapota doucement sur la balustrade, comme pour lui dire au revoir, avant de se diriger vers la porte-fenêtre.
— Hey attends ! le retint-elle, ses doigts refermés autour de son poignet. Attends... si je te plais... pourquoi tu ne veux pas craquer ?
Il se retourna, la pince pendant au bout de ses doigts.
— Je te l’ai dit : six mois.
— Mais t’es encore là-dessus ? s’agaça-t-elle. Je te comprends pas. C’est à cause de ce qu’à dit Alexy sur Leigh ? Il dit que des conneries ! Il était pas si musclé que ça d’abord.
Hyun rit légèrement. Son regard bienveillant commençait à l’énerver. Pourquoi refusaient-ils tous de la croire ? Persuadés qu’elle était encore obsédée par Leigh. Ne pouvaient-ils comprendre qu’elle avait fait le deuil de cette relation bien avant qu’elle ne se termine officiellement ?
— C’est moi qui ai besoin des six mois, finit-il par avouer.
Rosalya baissa la tête sur son poignet, toujours emprisonné entre ses doigts.
— Pour oublier Olympe ? cracha-t-elle, la gorge serrée par la jalousie.
— Pour retrouver confiance en moi.
Elle releva les yeux sur son sourire triste.
— J’arrête pas de me répéter que tu vas juste te lasser et passer à autre chose, poursuivit-il, la voix légèrement chevrotante. Je veux pas m’attacher si c’est pour finir encore déçu.
Il déglutit, le regard brillant.
— Désolé.
Hyun dégagea son poignet et Rosalya ne le retint pas cette fois. Il leva la pince vers elle.
— Viens la récupérer en Octobre. On verra bien à ce moment-là si tu te rappelles de moi.
Il eut un rire gêné, comme si l’idée qu’elle puisse se souvenir de lui après tout ce temps était totalement absurde.
— Et t’en fais pas. Même si t’oublies, je la passerai à Alexy pour qu’il te la rende, finit-il en se tournant vers la fenêtre, la pince rangée dans sa poche.
Presque vexée, Rosalya croisa les bras, le menton relevé.
— Je t’ai dit que j’étais très persévérante, tonna-t-elle d’une voix forte dans son dos. Et c’est toi que je choisis, maintenant ou dans six mois.
Elle lui lança un regard perçant, sûre d’elle.
— Je te le prouverai.
Hyun se mordit la lèvre, la main sur la poignée de la porte fenêtre, avant de rentrer dans le salon sans rien ajouter. Rosalya resta sur la terrasse, ses hanches retombant contre les barreaux de la balustrade et le cœur battant lourdement dans sa poitrine.
Si c’est qu’un jeu pour toi pour toi, laisse-le tranquille.
Peut-être au début. Peut-être même encore maintenant, alors qu’elle se mourait d’envie de seulement lui prouver tort en le recontactant le même jour en Octobre prochain pour lui faire la même proposition.
Mais que ferait-elle si c’était lui qui l’oubliait et passait à autre chose, avec une autre fille ? Ce n’était pas seulement son égo qui avait mal à cette idée ; mais une part bien plus profonde à l’intérieur. La part qui savait parfaitement que lui courir après n’était pas qu’une manière de confirmer son pouvoir de séduction ou d’agacer Maxence. La part qui se nouait encore au souvenir de ses lèvres contre son oreille, lui murmurant qu’elle était belle.
Et Hyun n’avait pas confiance en lui ? S’il savait.
Rosalya commençait déjà à avoir des sentiments pour lui.
♦♦♦
— Elle a vu du pays votre feuille... remarqua le professeur Luvin.
Il réexamina la demande de changement de directeur dans ses mains, visiblement perplexe. Entre les froissements du papier, l’encre diluée rendant la signature de Rayan Zaidi presque illisible et les bords déchirés, il avait certainement plus de questions qu’Olympe n’aurait de réponses à lui apporter.
— Elle a pris l’eau.
— Oui bah ça, je vois bien, répliqua-t-il en haussant les sourcils.
Il lui lança de nouveau un regard insistant, comme s’attendant à l’entendre s’excuser et proposer de soumettre une nouvelle demande avec un papier propre, mais Olympe ne broncha pas. Ses yeux froids braqués sur lui, aucune excuse ne franchit ses lèvres scellées. Tout ce qu’elle voulait, c’était qu’il signe cette foutue feuille et mette un terme définitif à son lien avec Rayan.
— Bon... bredouilla le professeur en sortant ses lunettes, un nouveau haussement de sourcil circonspect à la vue nette de la demande en piteux état. Où est-ce que je signe ?
Olympe lui pointa du doigt l’espace à remplir. Luvin y inscrit son nom avant de glisser le papier vers elle.
— Voilà, vous pouvez la soumettre à l’administration maintenant... je suis pas sûr qu’ils l’acceptent mais bon...
Olympe retint un soupir et rangea la demande dans son sac sans prétendre d’essayer d’être délicate.
— Pourquoi souhaitez-vous changer de directeur exactement ? Rayan m’a prévenu il y a quelques mois que ça devrait arriver mais il ne m’a pas donné d’explication non plus.
Luvin paraissait simplement curieux, ce qui rassura Olympe qui n’avait pas vraiment réfléchi à une excuse. Elle haussa les épaules.
— On ne s’entendait pas bien... sur le plan académique, précisa-t-elle.
— Je vois. C’est dommage, son domaine de recherches et le vôtre coïncidaient parfaitement.
Il lui tendit la main.
— J’espère que notre collaboration se passera bien. Envoyez-moi vite vos travaux que je révise tout ça.
Olympe lui serra la main pour sceller leur accord et lui souhaita une bonne journée, ne désirant pas s’attarder en salle des professeurs plus longtemps. Son sac pendu sur une épaule, elle sortit de la pièce sans perdre une seconde.
Plusieurs jours qu’elle était de retour à Sweet Amoris et, malgré la familiarité des lieux, tout lui semblait différent. Froid, austère. Le temps maussade qui se poursuivait depuis des jours n’aidait pas ; les giboulées de Mars avaient apparemment un mois de retard dans la région. Olympe sortit son téléphone pour vérifier l’heure, prise d’un doute. Neuf heures vingt. À la fenêtre sur sa gauche s’abattait un torrent de pluie.
D’ici quelques heures, elle serait dans le Sud à profiter de températures proches de l'été et d’un ciel bleu, à en croire la météo. Elle peinait encore à y croire, ayant accepté la proposition de Nathaniel de le rejoindre dans la ville de son stage impulsivement. Train de jour pour l'aller et bus de nuit pour le retour, elle passerait plus de temps dans les transports qu’à discuter avec son ex. Mais elle le savait : si elle ne le faisait pas maintenant, elle ne le ferait jamais.
Malgré son envie pressante de quitter les lieux au plus vite pour rejoindre la gare, Olympe s’attarda dans ce couloir vide, comme happée par ce silence tout juste dérangé par les intempéries à l’extérieur. Lentement, elle se dirigea vers cette fenêtre qui donnait sur un paysage d’apocalypse. Loin de la simple pluie, c’était une tempête qui s’abattait désormais sur la vitre. C’était une sensation étrange d’en être à moins de quelques centimètres, et pourtant parfaitement protégée par cette simple barrière transparente. Olympe posa une main sur la glace froide, comme s’attendant à sentir la pluie au travers, mais ses doigts demeurèrent secs.
— Olympe ?
La jeune femme ne se retourna pas tout de suite, hypnotisée par le trajet chaotique des gouttes sur la vitre, zigzaguant entre ses doigts.
Son cœur manqua un battement en reconnaissant l’homme qui l’avait interpellé.
— Bonjour Monsieur, réussit-elle à articuler après une seconde.
Rayan déglutit et fit un pas sur le côté avant de se retourner, vérifiant que personne n’était là. La gorge sèche, Olympe resta en face de la fenêtre pour ne pas affronter ces iris couleur émeraude. Il s’approcha doucement.
— Est-ce que ça va ? demanda-t-il avec une inquiétude qui semblait sincère. J’ai entendu dire que tu ne viens plus en cours depuis des semaines...
Elle sourit tristement, la poitrine douloureuse.
— Et bien je suis là maintenant. Et Mélody m’aide à rattraper mon retard.
Elle tourna la tête vers lui.
— Monsieur Luvin a signé la demande de changement de directeur, donc vous n’avez plus à vous soucier de mes absences.
Rayan paraissait peiné, entre la froideur et le vouvoiement de la jeune femme ; pourtant il était loin d’avoir été cordial lors de leur dernière rencontre. Avait-il changé d’avis les concernant ? Regrettait-il de l’avoir quitté ?
Non.
Olympe se tourna de nouveau vers la vitre.
Non, hors de question. Elle ne pouvait pas se bercer d’espoirs ainsi, pas après ces longues semaines à faire le deuil de leur relation ; si on pouvait seulement l'appeler comme ça. Elle commençait à peine à accepter l’idée que c’était terminé, ce n’était pas pour succomber maintenant.
Elle prit une longue inspiration avant de lui faire face.
— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai un train à prendre.
Sans perdre une seconde, elle s’élança dans le couloir pour dépasser Rayan.
— Attends, la retint-il en lui saisissant la main.
Olympe se retira comme s’il l’avait brûlée, sentant tout son corps se tendre. Elle observa son air curieusement inquiet, les sourcils froncés.
— Il faut que je te parle, murmura-t-il en se penchant vers elle.
— À propos de quoi ?
Il observa de nouveau autour d’eux pour vérifier qu’il n’y avait personne avant de poursuivre.
— Est-ce qu’il s’est passé quelque chose au club d’athlétisme ?
Olympe eut un mouvement de recul, le souffle coupé. Elle se détourna un instant pour échapper à son regard, ne souhaitant pas qu’il voit comme sa question la perturbait.
— Pourquoi ? finit-elle par demander, dissimulant au mieux son malaise.
Il déglutit.
— Ce serait mieux qu’on en parle au calme.
— J’ai pas vraiment le temps...
— Ça ne prendra qu’une seconde.
— Pas aujourd’hui, trancha-t-elle froidement en se retournant pour partir. Tu n’as qu’à m’envoyer un mail.
— Olympe.
Il l’avait retenue de nouveau, une main sur l’épaule cette fois-ci. Immobile, la jeune femme serra doucement le poing.
La police l’avait-il appelé ? C'était peu probable. Elle avait bien pris le soin de dissimuler son nom, et les gendarmes n’étaient probablement pas en train d’enquêter de toute manière. À l’heure qu’il était, le procureur devait être en train de classer l’affaire pendant que Victor continuait de terroriser sa petite-amie et Dieu seul savait combien d’autres filles.
— Je suis libre dimanche, dit-elle sans le regarder. Pas avant.
Un soupir de soulagement résonna dans son dos.
— Merci. Je t’enverrai l’adresse d’un restaurant où on sera tranquille.
— Très bien.
Elle lui fit enfin face, les sourcils froncés.
— Je peux partir maintenant ? Ou tu as autre chose que tu ne peux pas me dire ici ?
Ses yeux verts éclatants - qui lui rappelaient tant ceux de quelqu’un d’autre que lui à présent - se détournèrent, comme n’osant pas affronter son ton accusateur.
Olympe ne lui laissa pas le temps de répondre et se dégagea, longeant le long couloir vide vers la sortie, le bruit de ses pas couvert par la pluie qui grondait de plus en plus fort à l’extérieur. Elle se mordit l’intérieur de la joue à en sentir un goût de cuivre envahir sa bouche, ne pouvant s’empêcher de s’en vouloir de lui avoir parlé ainsi. Elle aurait donné tout ce qu’elle possédait pour recevoir seulement un signe de sa part pendant ces longues semaines de rupture... et à la seconde où elle se décidait à tourner la page, voilà qu’il se manifestait avec une curieuse douceur. Tout ça pour quoi ? Lui parler de ce fichu club où il n’avait pas mis les pieds depuis des mois ? Ce club où il l’avait laissée à la merci d’une ordure comme Victor ? Une part d’elle le détestait profondément, comme le tenant responsable du tas de ruines qu’était devenue sa vie en seulement quelques semaines ; et une autre se languissait de la moindre attention qu’il pouvait encore lui donner. Ses dents se serrèrent plus fort sur sa chair encore.
Ce fut presque en courant qu’Olympe quitta le bâtiment d’Art, renonçant même à ouvrir son parapluie sur les quelques mètres qui la séparaient de l’administration. Elle laissa la responsable la disputer pour la demande de changement de directeur totalement froissée, ne l’écoutant que d’une oreille, son cerveau bien trop plein pour ouvrir l’accès à ses remontrances. La corvée terminée, elle partit chercher son maigre sac de voyage dans sa chambre et rejoignit la gare en bus.
Installée à la fenêtre du train à grande vitesse, elle observa les nuages sombres disparaître peu à peu pour laisser place à un ciel bleu. Plus la distance avec Amoris se creusait, plus son esprit se libérait des problèmes et tourments qu’elle y avait laissés. C’était certainement pour ça qu’elle avait accepté la proposition de Nathaniel de lui rendre visite sans hésiter, même si ça lui coûtait du temps et de l’argent. Quelque part, elle fuyait, comme d’habitude.
Cette fois-ci était différente, cependant. Son plus gros secret, son plus lourd bagage, son plus grand regret... c’était ce qui l’attendait au bout de ce voyage. Après toutes ces années, il était enfin temps qu’elle ait avec Nathaniel cette discussion qu’elle s’était refusée à lui accorder à l'époque.
Comme si le train prenait le chemin de sa vie à sens inverse, elle se sentait revenir en arrière, à l’aube de ses dix-huit ans. Au moment où elle avait dû faire une croix sur l’avenir qu’elle s’était imaginée, celui où son petit-ami du lycée devenait l’homme qui vieillissait à ses côtés. Au moment où elle avait pris une décision drastique juste par peur d’affronter la réalité.
Les explications venaient presque cinq ans plus tard et, pourtant, son cœur se sentait aussi à vif qu’à l’époque, signe que cette blessure ne s’était jamais refermée. C'était peut-être enfin l’occasion d’essayer de panser cette plaie, pour elle comme pour Nathaniel.
Le paysage derrière la fenêtre défila jusqu'à dessiner les contours de son ancienne région, rendant les conséquences de ce qu’elle s'apprêtait à faire plus tangibles encore. Elle passa l’heure suivante à calmer tant bien que mal sa respiration de plus en plus agitée, comme Ada le lui avait appris. Lorsque son arrêt fut annoncé, elle tenta de se lever mais ses jambes lâchèrent sous elle, la faisant tomber sur le siège voisin. Le cœur serré par une crainte nouvelle, elle ne s'accorda pas le temps de reprendre ses esprits et se leva de nouveau pour se positionner dans l'allée, une main fermement accrochée au dossier juste à sa droite.
Ses jambes tremblaient, voilà tout. Ça l’avait juste un peu surprise. Rien de grave, pas vrai ? Les gens ne perdaient pas la capacité à marcher sans aucune raison, n’est-ce pas ? Évidemment. C'était ridicule rien que de l'envisager.
Elle devait juste sortir de ce train. C'était facile. D’autres personnes debout devant elle s'apprêtaient à faire la même chose et ils ne paniquaient pas à une telle idée, eux. C'était bien la preuve que rien de grave n’allait lui arriver.
Mais son corps n'avait pas l’air d’accord avec ce raisonnement.
Ses ongles s'enfoncèrent dans la mousse du fauteuil et des tremblements envahirent ses bras. Un mètre plus loin, les portes s’ouvraient et les premiers passagers commençaient à sortir. Olympe ne bougea pas immédiatement lorsque l’espace devant elle se libéra et un claquement de langue agacé résonna dans son dos.
Un pied devant l’autre, c'était tout. Elle devait juste marcher. Mettre un pied devant l’autre, littéralement. Ce n'était pas bien difficile ! Ne savait-elle donc pas marcher ? Elle l'avait pourtant bien fait pour monter dans ce fichu train !
Impatiente, la personne dans son dos finit par la pousser, lui donnant l'impulsion nécessaire pour faire ce premier pas qui la bloquait. Un autre suivit puis encore un autre. Comme quittant un bâtiment en feu, Olympe s’expulsa à l'extérieur, tombant dans les bras de l’air chaud du Sud. Elle trébucha légèrement et, n’y tenant plus, se laissa tomber sur les genoux, des sueurs froides roulant sur sa nuque.
Les portes se refermèrent dans son dos et le train repartit.
Elle avait réussi, elle était sortie. Les tympans bourdonnant, elle entendit à peine quelqu’un lui demander si tout allait bien. Elle hocha la tête, espérant que ça suffirait à les faire partir. Que devrait-elle dire s’ils lui demandaient d'expliquer ce qu’il s'était passé ?
“J’ai eu peur de marcher.”
Ridicule. Absurde.
Ses mains se serrèrent sur le béton. Un vent chaud se posa sur sa peau, séchant peu à peu les sueurs froides sur sa peau. Sa respiration finit par se calmer et son rythme cardiaque décéléra. Sans savoir combien de temps exactement était passé, Olympe parvint à se relever, remerciant maladroitement l’inconnue qui était restée à ses côtés le temps que son malaise passe.
Elle parvint à marcher normalement jusqu'à la sortie.
Tout ça n'était-il que dans sa tête ? Ses crises d’angoisse avaient-elles toujours été aussi violentes ? Elle avait l’impression de devenir folle. Rien ne fonctionnait correctement chez elle apparemment : ni son corps ni son esprit.
Nathaniel allait comprendre le fardeau qu’il avait évité pendant toutes ces années. Il penserait aussi qu’elle avait pris la bonne décision pour tous les deux ; elle s’y était juste mal prise sur la méthode. Qui aurait la patience de s’occuper d’un tel boulet ? Même Ada, ça l'avait épuisé.
Robotiquement, Olympe prit la route jusqu’au lieu de stage de son ex petit-ami, là où il lui avait donné rendez-vous. Ils avaient prévu de passer le début de soirée ensemble, puis Olympe prendrait le bus après minuit pour rentrer. Ils auraient tout le temps pour parler. Une simple conversation. C'était comme marcher : ça ne pouvait pas être si compliqué que ça.
La jeune femme trouva facilement le bâtiment qu’il lui avait renseigné, à moins de cinq minutes de l'arrêt de tramway. Il se situait dans une petite rue pittoresque, coincé entre un magasin de souvenirs et une agence de voyage. Une légère odeur de sel marin flottait dans l’air, donnant à cette petite ville qu’elle ne connaissait pas des airs de vacances. Dans un autre contexte, Olympe aurait été ravie de la visiter ; mais, ce jour-là, le stress prenait bien trop de place pour s’émerveiller face à la nouveauté.
Sans même vérifier l'heure pour savoir si elle était à temps ou non, elle envoya un message à Nathaniel pour lui dire qu’elle était arrivée. Elle sursauta en voyant son écran s'allumer d’un appel de sa part.
— Allo ?
Après tout ce qu’il s'était passé, le calme de sa propre voix la surprit.
— Tu es en avance, dit-il. J’en ai encore pour quelques minutes.
Il avait parlé normalement aussi ; comme s’ils étaient deux amis qui s'étaient simplement donnés rendez-vous et qu’il lui annonçait avoir un peu de retard.
— Je peux attendre, pas de problème.
— Sinon...
Un silence se fit, comme s’il avait bloqué le micro avec sa main.
— OK, c’est bon. Si tu veux tu peux monter et je te ferai visiter. Qu’est-ce que t’en dis ?
— Euh je... je sais pas, hésita-t-elle.
Olympe avait la plus grande peine à réfléchir, sentant l'étau de la chaleur se refermer sur son front.
— Je veux pas te déranger pendant que tu travailles.
— Mais non, t'inquiète. J’ai quasiment fini. Puis il faut chaud dehors, non ? On a la clim, ici.
C'était curieux. Elle aurait parié pouvoir distinguer son sourire sans même le voir, sa bonne humeur transparente à travers le combiné. Pourtant, il avait toutes les raisons de lui en vouloir.
— Le code d'entrée en bas c’est 9 9 9 4. On est au quatrième mais il y a un ascenseur. T’auras juste à frapper.
Elle se mordit la lèvre, sentant son coeur se serrer sans comprendre pourquoi.
— OK, j’arrive.
Quelques secondes de silence passèrent, au point qu’elle commença à croire qu’il avait déjà raccroché.
— Je t’attends, dit-il simplement.
La connexion se coupa.
La jeune femme réalisa seulement à cet instant que sa main était crispée sur son téléphone au point de lui en blanchir les articulations. Elle inspira profondément, ayant cessé inconsciemment de le faire pendant presque la totalité de leur courte conversation.
Ses jambes se mirent à trembler sous elle.
Non. Pas encore. Pas cette fois. Pas maintenant.
Un frisson glacé parcourut son échine, lui coupant le souffle de nouveau. Elle se pencha, posant ses mains sur ses genoux, l’une tenant encore fermement son portable. La gorge nouée, elle peinait à faire rentrer l’air, comme trop plein de ce sel de mer qui embaumait les lieux. Chaque goulée qui parvenait à passer lui brûlait l'intérieur, lui provoquant des hauts-le-cœur.
Cette fois-ci, il n'y avait personne dans son dos pour la pousser ; juste ce vent chaud qui coulait sur sa sueur glacée. La porte du bâtiment n'était qu'à un mètre. Elle pouvait voir le digicode doré sur le mur. Même sans vraiment marcher, elle aurait pu l'atteindre.
Alors pourquoi était-ce aussi difficile ?
Avait-elle seulement réfléchi à ce que cette discussion avec Nathaniel impliquait ? Était-elle prête à affronter son passé, ses mensonges ? Après toutes ces années ?
Non, elle ne pouvait pas. Comment avait-elle pu croire qu’elle en serait capable ?
Presque automatiquement, elle se retourna et commenca à marcher dans la direction opposée ; elle qui, pourtant, se sentait incapable de faire le moindre pas une seconde plus tôt. Elle accéléra, les yeux dans le vague, n'ayant aucune idée de la direction qu’elle prenait, si ce n'était que c'était le plus loin possible de Nathaniel.
Un violent coup de klaxon la ramena brutalement à la réalité. Un pied sur la chaussée, une voiture venait juste de s'arrêter pour éviter de la percuter.
— Qu’est-ce que vous foutez ?! Faut regarder avant de traverser ! s'énerva le conducteur depuis sa fenêtre ouverte.
Olympe recula mécaniquement jusqu’au trottoir, bredouillant une excuse, les jambes pulsant sous l'adrénaline. Le soleil de cette fin de journée tapait plus fort que jamais sur son visage, l'éblouissant de sa lumière blanche.
Que faisait-elle ? Venait-elle presque de se jeter sous les roues d’une voiture juste pour éviter une simple discussion ? Venait-elle d'éviter de justesse un autre accident qui aurait pu l’envoyer à l'hôpital, juste à cause de ses angoisses ?
Elle sourit, abasourdie par sa propre imprudence. Elle n'avait même pas eu besoin d’alcool, cette fois ; son anxiété avait suffi.
Olympe serra les poings sur ses paumes pleines de sueur.
Ses foutues jambes allaient la porter jusqu'à ce bâtiment, qu’elles le veulent ou non. Elle ramperait s’il le fallait, mais toutes ces années de mensonge s'arrêtaient aujourd’hui ; et ses peurs allaient disparaître avec elles.
Olympe se retourna, prenant une profonde inspiration, et fit le chemin inverse. Ayant parcouru une plus grande distance qu’elle n'avait cru, elle commença à courir pour la rattraper
Enfin arrivée en bas du bâtiment, elle tendit le bras vers la porte mais celle-ci s'ouvrit à la volée avant qu’elle ne l’atteigne. Une veste noire et une chemise blanche légèrement ouverte au niveau du col sur le dos, Nathaniel était essoufflé, comme ayant dévalé tous les étages en courant. La main toujours sur la poignée, son regard paniqué partait dans toutes les directions, jusqu'à s'arrêter sur elle.
Prise de cours, Olympe s'arrêta net.
— Je... j'allais v-, commença-t-elle avant d'être interrompue.
Nathaniel la prit dans ses bras. Un bras autour de son dos et une main sur sa nuque, il la serra fermement contre son torse. Son cœur battait à tout rompre contre sa tempe, et son souffle encore agité par sa course coulait sur son oreille. Il la maintenait contre lui avec tant de force que sa respiration se coupa sous la pression.
Il la serrait contre lui comme si elle avait failli disparaître juste sous ses yeux.
Nathaniel devait savoir. Il avait dû réaliser ce qu’il se passait sans avoir besoin de le voir depuis la fenêtre. Il comprenait encore Olympe mieux que personne.
Elle ferma les yeux, les mains timidement accrochées à sa chemise.
— Pardonne-moi, murmura-t-elle.
♦♦♦
Le son étouffé par le tissu, Nathaniel n’avait pas l’air d’avoir entendu. Il respirait encore furieusement, reprenant peu à peu son calme. Il finit par la lâcher, gardant ses mains sur ses épaules jusqu’au dernier moment.
— Désolé... j'ai juste... j’ai cru... en te voyant pas arriver...
Il soupira et se recula, les yeux rivés au sol.
— Désolé.
— N-Non, c’est moi, bredouilla Olympe, elle aussi n'osant pas affronter son regard.
Un silence gêné s'installa avant que Nathaniel n'ose le briser :
— Ça va ? T’as le visage pâle, remarqua-t-il.
— Ah... oui... je crois que j’ai fait un coup de chaud.
— On monte ? La clim et de l’eau fraîche te feront du bien.
La jeune femme hocha la tête. Nathaniel avait dû quitter son poste précipitamment à force ne pas la voir venir, elle qui avait dit être juste en bas. Il n’en avait même pas enlevé sa veste malgré les températures élevées à l'extérieur.
Sans attendre sa réponse et comme craignant qu’elle ne s’envole pour de vrai, il l’invita à le suivre dans le bâtiment, ne la quittant pas du regard. Olympe entra la première pendant qu’il lui tenait la porte, se sentant encore légèrement nauséeuse. Nathaniel appela rapidement l’ascenseur ; il essayait d'avoir l’air nonchalant mais Olympe devinait qu’il était aussi mal-à-l’aise qu’elle.
Nathaniel était bien habillé, un peu comme lors de leur rencontre impromptue au lycée. À le voir ainsi, ça donnait l’impression qu’il n'avait pas tant changé que ça, mais sa cicatrice à la lèvre et son assurance racontaient une autre histoire. C'étaient des pages et des pages du livre de sa vie dont elle ignorait tout ; seule la couverture n'avait pas changé. Il en allait de même pour elle. Ils ressemblaient aux Nathaniel et Olympe du passé, mais ils étaient fondamentalement différents.
C'était étrange de se sentir à la fois si proche et si loin d’une personne ; comme s’ils pouvaient tout se raconter, mais n'avaient rien à se dire en même temps. À seulement quelques centimètres l’un de l’autre, ce n'était plus la distance mais des années d'existence qui les séparaient désormais.
Ils arrivèrent dans les bureaux de L’Encre Noire et furent accueillis par la brise fraîche de la climatisation et un homme en costard élégant.
— Bah alors Nathaniel, y'avait le feu ? moqua-t-il gentiment.
— Désolé.
Il ne tenta pas plus que ça d'expliquer son départ précipité.
— Bonjour Mademoiselle, salua l’homme en lui tendant la main pour la serrer. Thomas Villier, le patron de ce jeune homme. Vous êtes en visite dans le coin, c'est ça ?
— Euh, oui. Je viens juste d’arriver.
— Profitez bien ! Tu lui fais visiter ?
— Pas tout de suite, j’ai des choses à finir avec Nath.
Olympe ne put s'empêcher de hausser un sourcil. Un autre Nath ?
Le patron leur dit de prendre leur temps et, la main discrète de Nathaniel dans le dos, la jeune femme se dirigea vers un bureau noyé sous les cartons et les livres. Une femme blonde à grosses lunettes rouge en émergea.
— Bah alors Nathaniel ? Pourquoi tu t’es barré d’un coup comme ça ? Ta copine s'était perdue ?
Le jeune homme s’excusa de nouveau et déplaça une chaise pour qu’Olympe puisse s'asseoir.
— Enchantée, salua la femme en lui serrant la main. Moi c’est Nathalie, et j’ai la souveraineté sur le surnom Nath dans cette boîte.
— Ooh, je vois. Nath c’est pour Nathalie.
— C’est bien ça, confirma-t-elle fièrement. Tu viens d'où ?
Les deux femmes discutèrent pendant que Nathaniel alla lui chercher un verre d’eau à la fontaine. Elle le remercia d’une petite voix tandis qu’il passait derrière le bureau, enjambant toutes les boîtes qui s'y trouvaient. Concentré sur une tâche à l’ordinateur, il ne cilla pas pendant tout le temps que Nathalie lui fit la conversation.
— Et qu’est-ce que vous allez faire de votre soirée alors ? Dîner romantique sur la plage ?
Nathaniel toussota avant de dissimuler son visage derrière sa main, son coude sur le bureau.
— On va se balader, répondit-elle timidement.
— Il faut que tu lui montres la mer quand même. Hein, Nathaniel ? Tu m’as entendu.
— C’est prévu, répondit-il avec un sourire en coin. Fais moi confiance.
Olympe sourit, mal-à-l’aise. Elle triturait son gobelet en carton depuis tout à l'heure, au point qu’elle se serait cru capable de le faire fondre entre ses doigts. Malgré les températures agréables de l'intérieur, ses paumes transpiraient encore abondamment.
— Nath, j’ai pas la date de sortie pour ce livre là, les interrompit-il.
— Nan mais c’est bon ! T’en as assez fait pour aujourd’hui. Puis la pauvre Olympe elle t’attend depuis tout à l'heure la.
— Oh non non c’est bon ! s'interposa-t-elle. Ça me pose pas de problème d’attendre.
— J’aurais voulu finir avant le weekend, se justifia-t-il.
— Mais je m’en charge, je te dis ! s'agaça gentiment Nathalie en lui reprenant la souris de force. C’est moi qui en ai marre de t’attendre ! Je le ferai toute seule la semaine prochaine. On a fini le plus urgent, c’est ce qui compte.
Nathaniel eut un sourire maladroit, bafouillant une excuse avant de se lever. Après toutes ces années et malgré son assurance gagnée par son émancipation, il était visiblement toujours sensible à l'autorité. S’il s'habillait ainsi, c'était certainement pour faire bonne impression aussi.
— Tu me rangeras juste ces nouveaux exemplaires aux archives en descendant.
Elle lui tendit deux ouvrages posés sur le bureau et leur souhaita un bon weekend en s'étirant. Nathaniel et Olympe se levèrent en même temps.
— J’ai dit que je te ferais visiter mais pour être honnête, il n'y a pas grand chose à voir. Tout le monde est déjà rentré, admit-il, gêné.
Il fit tout de même le tour, lui expliquant chaque poste et ceux qu’il avait déjà occupés au fur et à mesure qu’ils passaient devant. Lundi suivant, il serait assigné à la maquette et à la correction des manuscrits.
— J’ai hâte, dit-il, un sourire lumineux aux lèvres.
La gêne entre eux légèrement dissipée, Olympe lui répondit avec douceur, sincèrement heureuse pour lui. Elle ne l’avait jamais vu aussi épanoui. Avec ce stage, il touchait son rêve du doigt. Elle se souvenait encore des nuits entières qu’ils avaient passées à discuter de ses projets de fonder sa propre maison d'édition. Il lui demandait son avis sur chaque étape, les yeux brillants d'excitation. Même des années plus tard, il n’avait pas perdu sa passion.
Ce serait plus facile de tout lui raconter dans ces circonstances-là.
Son cœur battant furieusement de stress dans sa poitrine à cette pensée, elle serra discrètement son t-shirt tandis que Nathaniel se dirigeait vers la sortie.
— On passe aux archives et on peut y aller, dit-il en lui montrant les livres dans sa main. C’est l’endroit le plus intéressant de toute façon.
Ils quittèrent la climatisation pour retrouver l’air étouffant du couloir. Les archives se trouvaient au sous-sol, derrière une porte épaisse fermée à clé. Nathaniel l’ouvrit avec son badge et alluma la lumière.
— Ah, il fait trop frais ici ! s'exclama Olympe.
Nathaniel lui sourit, la faisant se demander si elle avait dit quelque chose de bizarre, les joues chaudes.
Des étagères entières de livres s'étendaient devant eux, tout juste séparées par des allées étroites. Le jeune homme prit à droite de la porte et longea le mur. Il s'accroupit pour ajouter les deux livres neufs à la toute fin de l'étagère.
— C’est ici qu’ils stockent tous les livres publiés par l’Encre Noire depuis sa fondation.
— C’est fou la quantité.
Elle pointa du doigt l’endroit précis où il avait rangé les nouveaux livres.
— Mais il n’y a presque plus de place. Comment vous allez faire quand vous aurez tout rempli ?
— Bonne question, répliqua-t-il avant de hausser les épaules. D'ici là, je ne travaillerai plus ici de toute façon.
La mélancolie avait teinté sa voix sur ces derniers mots. Olympe voulut lui offrir un sourire réconfortant mais il ne la regardait pas, les yeux fixés sur l'étalage de livres devant eux.
— Puisqu’on a tout à disposition, qu’est-ce que tu as me conseiller que tu as déjà lu ? demanda-t-il pour lui changer les idées.
La question sembla lui plaire. Les mains dans les poches, il se tourna vers elle.
— T’as combien d’heures devant toi ? Parce que ça peut prendre un moment.
— T’en as lu tant que ça ? s'étonna-t-elle en observant les étalages.
— Pas tous évidemment, dit-il. Mais pas mal quand même, surtout depuis que j’ai su que j'allais venir ici.
Olympe, les mains dans le dos, réfléchit un instant, les lèvres pincées.
— Conseille moi le meilleur alors. Non, attends, se reprit-elle en le voyant déjà ouvrir les lèvres pour répondre.
Elle leva la tête vers lui, plongeant son regard dans ses iris d’un bleu océan, comme celui qui les attendait à l'extérieur.
— Ton préféré.
Nathaniel écarquilla légèrement les yeux avant de répondre, un léger sourire aux lèvres.
— OK.
Nathaniel retourna au centre de la pièce, effleurant Olympe de tout son long pour passer dans l'allée étroite. Elle le suivit dans la direction opposée de là où ils se trouvaient, au fond à gauche de la pièce. Il réapparut de derrière les étagères de livres avant qu’elle n'ait le temps de le rattraper.
— C’est pas ici. Du coup, il doit être par là, dit en entrant dans l'allée adjacente. Bingo !
Olympe le rejoignit alors qu’il avait déjà la main sur l'étagère la plus haute. Il en ressortit un livre étonnamment petit à la couverture rouge vif. Un simple fusil de chasse y était dessiné, accompagné du titre et auteur inscrits en lettres capitales : Tu Sais Pourquoi Je Fais Ça, de Robert Stillman.
Nathaniel attendit qu’elle soit juste à côté de lui pour lui présenter l’ouvrage. À en juger par l'odeur et la tranche légèrement jaunie, en plus de se trouver au fond de la salle, il devait figurer parmi les premières publications.
— Je lisais ce livre en boucle au lycée. L’auteur est américain, expliqua-t-il en penchant encore un peu plus l’ouvrage vers elle. C'était avant qu’ils se spécialisent dans les livres Suédois. C’est aussi pour ça que la couverture est un peu différente, sans le cadre noir qu’ils utilisent tout le temps maintenant.
Olympe lui lança un coup d'œil, comme pour lui demander l’autorisation de le prendre. Nathaniel le lui passa en souriant.
— Ça parle d’un homme qui tue son fils pour l’envoyer au paradis.
Olympe lui lança un regard affolé.
— C’est une maison d'édition spécialisée dans les polars, à quoi est-ce que tu t’attendais ?
— Oui, non, effectivement.
Ils rirent tous les deux et Olympe lut rapidement la quatrième de couverture.
— L’histoire commence par ce meurtre ?
— C’est la première scène, confirma-t-il. On comprend que le personnage du fils a commis un péché tellement grave que Dieu ne peut pas le pardonner, alors le père décide de l’assassiner, car dans leur secte c’est la seule façon qu’ont les pêcheurs de quand même aller au paradis.
— Et le père, alors ? s’enquit-elle en relevant les yeux, curieuse. Il ira en enfer, lui, pour avoir tué quelqu’un ?
— Oui, du coup, il se condamne lui-même à l’enfer. Il est persuadé d’avoir fait ce qu’il fallait pour sauver l'âme de son fils. Tout le livre est raconté de son point de vue à lui.
Olympe lui rendit le livre et il le garda serré entre ses deux mains, une tristesse nouvelle voilant ses iris.
— L’histoire reste vague exprès quant au péché du fils. Parfois on a l’impression qu’il aurait pu être un violeur d’enfant, mais d’autres indices suggèrent qu’il était peut-être juste un homosexuel, ou alors sur le point d’épouser quelqu’un en dehors de la secte.
— Tu crois qu’il a fait quoi, toi ?
— Je sais pas, répondit-il, un sourire en coin. J’aime le fait de ne jamais avoir la réponse.
Il expira doucement.
— J’ai dû lire ce livre des centaines de fois, au moins. Faut dire qu’il ne fait que 150 pages, ajouta-t-il en faisant tourner les pages jaunes avec son pouce.
Il releva la tête, observant le vide que le livre avait laissé sur l'étagère.
— J'étais obsédé à l'idée d’essayer de comprendre. Quel raisonnement tordu peut pousser un père à faire du mal à son propre fils ? s'interrogea-t-il, comme si cet espace vide pouvait apporter la réponse. Tout ça en étant fondamentalement persuadé de faire ce qui est juste, en plus.
Il laissa le silence s'installer avant de hausser les épaules.
— Mais j’ai jamais compris. Quand j’ai été émancipé, j’ai arrêté d’essayer.
Il soupira.
— Je l’ai plus relu depuis.
Olympe déglutit difficilement, assommée par les souvenirs de cette époque douloureuse. Nathaniel resta silencieux, comme oubliant tout ce qui se trouvait à côté.
— Tu sais pourquoi je fais ça, lit-elle sur la couverture pour relancer la conversation.
Il caressa le titre aux lettres brunes de son pouce.
— C’est la première ligne du livre, et la dernière chose que dit le père à son fils avant de le tuer d’un coup de fusil, expliqua-t-il.
Puis, il se tourna vers Olympe.
— Je peux te poser une question ? demanda-t-il, les yeux emplis de curiosité. Basé sur ce que je t’ai raconté, d'après toi, qu’est-ce que le fils a pensé quand le père lui a dit ça ?
Elle fronça les sourcils.
— Hum, et bien... s’ils étaient tous les deux dans la même secte, le fils devait savoir qu’en étant assassiné, il irait au paradis malgré ses péchés.
Nathaniel lui sourit, comme un professeur satisfait par la réponse d’un élève à sa question. Il la laissa poursuivre sans l’interrompre.
— Mais d’un autre côté... il a peut-être pensé que son père voulait lui faire payer ses péchés de sa vie. Il s’est peut-être dit que son père le reniait à cause de ce qu’il avait fait...
— C’est intéressant... l'hypothèse qu’il est mort en sachant que son père faisait ça par amour pour lui a l’air d'être l’analyse la plus répandue, mais, moi aussi, je pense que l'idée qu’il soit mort en pensant que son père le haïssait est plausible.
Il baissa la tête vers l’ouvrage qu’il avait relu tant de fois.
— Après tout, son père ne lui a même pas dit adieu avant de le tuer, alors qu’il savait qu’ils ne se retrouveraient pas après la mort ! s’exclama-t-il en brandissant le livre devant elle, un doigt sous le titre, comme fier d’avoir remarqué quelque chose que les autres lecteurs n’avaient pas.
Olympe s'adossa à l'étagère en face de lui.
— Le fils était peut-être réellement un monstre qui méritait de disparaître de la surface de la Terre, continua-t-il en levant les yeux vers elle.
Il remit le livre dans l'étagère, laissant sa main reposer sur la tranche avec tristesse.
— Mais peu importe ce qu’il a fait. Je suis sûr que d’une chose : c’est qu’il a dû mourir le cœur brisé.
Il fronça les sourcils.
— Même en sachant objectivement pourquoi, conclut-il, les yeux encore fixés sur l’ouvrage. Aucun enfant ne peut comprendre qu’un parent se retourne contre lui.
Sa main quitta enfin l'étagère.
— C’est eux qui sont censés nous protéger.
Il prit une grande inspiration avant de lâcher un profond soupir, comme libéré d’un poids. Son regard se porta de nouveau sur Olympe qui l’observait, le cœur serré.
— Faudrait que je le relise, quand même, depuis le temps ! s’exclama-t-il avec enthousiasme, comme pour faire redescendre la tension. Avec des yeux nouveaux. Je regrette qu’ils aient pas traduit ses autres livres parce que toutes les œuvres de cet auteur sont excellentes.
— C’est ta recommandation pour aujourd'hui, alors ?
Il sourit en guise de réponse. Olympe croisa les bras, son regard se perdant sur les étagères qui les entouraient.
— Tu sais quoi ? Je crois que j’ai dû n'en lire qu’un seul de livre de cette maison d'édition.
— Ah oui ? Lequel ?
— Je crois que le titre c'était La Maison Près du Lac... quelque chose comme ça. Il ne m’a pas beaucoup plu pour être honnête, admit-elle d’une petite voix.
Nathaniel réfléchit, un doigt plié contre son menton, avant de sortir de l'allée. La jeune femme le suivit jusqu'à une étagère proche de l'entrée.
— Le titre me dit quelque chose. Je crois qu’il faisait partie des sorties d’il y a deux ou trois ans.
Olympe l’accompagna, cherchant au même endroit que lui par espoir de le retrouver dans la mer de livres qui se déployait devant eux.
— Oh ! s'exclama-t-elle en reconnaissant le titre la première. Il est là.
Sa main sauta instinctivement sur la tranche à la même vitesse que celle de Nathaniel. Ils échangèrent un regard choqué lorsque leurs doigts se touchèrent, comme si un courant électrique les avait traversés.
Il y avait un air de déjà vu.
Cinq ans plus tôt, dans la bibliothèque du lycée, quelques minutes avant que leur relation ne change pour toujours. Cinq ans plus tôt, lorsque la fissure dans leur amitié avait fini par exploser sous la pression de leurs sentiments.
À ses yeux écarquillés, Olympe comprit qu’elle n'était pas la seule à avoir eu un flashback de cette journée-là se rejouer dans sa tête. Elle enleva sa main comme si la tranche l’avait brûlée et fit un pas un arrière, percutant la rangée de livres dans son dos.
Sans qu’elle ne comprenne vraiment pourquoi elle avait réagi ainsi, elle vit Nathaniel se mordre la lèvre avant de sortir le livre de l'étagère.
— Je l’ai jamais lu celui-là, dit-il d’une voix égale, comme si rien ne s'était passé. Mais je suis pas fan de cet auteur alors je l'ai évité à sa sortie.
Il rangea l’ouvrage et enfouit ses mains dans ses poches.
— Ses histoires tournent souvent en boucle. Ça donne l’impression que l'enquête pourrait être résolue en seulement quelques pages si les personnages ne perdaient pas autant de temps à refuser d'écouter leur instinct.
Un léger sourire aux lèvres, il lui fit face. Olympe n'avait pas bougé d’un centimètre, son corps étant comme enfoui dans du coton.
— Tu ne trouves pas ça frustrant ? demanda-t-il avec un curieux flegme. Quand les personnages veulent clairement quelque chose mais ne font rien pour l’obtenir ? Pire : ils perdent du temps avec des personnages secondaires ou sur des quêtes parallèles plutôt que d’utiliser toute leur énergie pour accomplir leur vrai objectif. En tant que lecteur, ça rend fou, non ?
Le souffle court, Olympe ne sut que répondre, confuse quant au sens réel de ces mots. Il ne parlait pas que de littérature, pas vrai ?
Comprenant bien pourquoi elle restait silencieuse, Nathaniel rit légèrement, comme mettant fin à une blague dont il était le seul à comprendre le sens.
— Je sais qu’il est un peu tôt mais ça te dirait d’aller manger ? Si on doit discuter de sujets sensibles, j'aimerais encore avoir le ventre plein.
La jeune femme cligna plusieurs fois des paupières, revenant doucement à la réalité. En parlant d’objectif, elle était venue avec un précis en tête.
— Oui, bien sûr, répondit-elle en hochant la tête. On va où tu veux.
Ils quittèrent les archives pour rejoindre le restaurant que Nathaniel avait choisi. Poussé par la chaleur environnante, il enleva sa veste et la garda coincée dans son coude pendant qu’il les guidait à travers la ville. Il discutait avec aisance, ce qui l’aida à mettre la jeune femme à l'aise et oublier le stress qui lui agrippait toujours la poitrine. Il lui posa des questions sur ses études, l'université, son boulot, et même ses parents. Il ne parlait que du présent ; pas de réminiscence sur leur passé commun, ni d’interrogatoire sur les quatre ans de silence qui avaient suivi.
Olympe décida rapidement que le dîner n'était pas le bon moment pour lancer le sujet qui les avait réunis tous les deux ce jour-là.
Elle aussi avait envie de parler d’autres choses d’abord. Elle voulait juste discuter avec Nathaniel ; sans la tristesse de savoir que c'était la dernière fois. Parce qu'après ça, ils ne se reverraient probablement pas. Ce serait un miracle si elle montait dans le bus du retour sans porter sur ses épaules le poids des ressentiments de son ex petit-ami. Alors ce dîner, elle voulait en profiter.
Sans alcool ni pour l’un ni pour l’autre, ils trinquèrent et passèrent les quatre heures suivantes à refaire le monde, comme s’ils s'étaient quittés la veille. Littérature, art, actualités, études et stage, jusqu’aux choix de décoration de leurs logements respectifs ; littéralement, tout ce qui leur passait par la tête devenait un sujet de conversation. Ils discutèrent sans interruption jusqu'à ce que les assiettes disparaissent de leur table et que leurs verres se vident, avec une complicité qu’Olympe avait longtemps cru perdue entre eux compte tenu de leurs retrouvailles compliquées.
Forcés de quitter la table lorsque le restaurant entamait le deuxième service, ils déambulèrent dans les rues agitées typiques d’un vendredi soir en centre-ville.
— La mer est proche d’ici, alors ? demanda Olympe, accueillant l’air frais du début de soirée dans ses poumons avec délice, enfin habituée au sel marin qui le teintait.
— Trente minutes ? À peu près. Tu veux y aller ?
— Pourquoi pas ?
Ça pourrait être l’endroit idéal pour discuter, pensa-t-elle.
— Ce serait l’endroit idéal pour discuter.
Olympe s'arrêta, se demandant si c'était elle qui venait de prononcer ces mots à haute voix. Nathaniel, un pas plus loin, lui lança un sourire en coin.
— C'était ce que t'étais en train de te dire, pas vrai ?
Elle le rejoignit, sans oser confirmer, comme gênée qu’il ait deviné aussi facilement.
— C’est pas le bord de mer mais je connais un endroit où on sera tranquille, dit-il en recommençant à marcher, vite rejoint par Olympe. Si ça te convient, évidemment.
— Bien sûr, je te fais confiance.
Nathaniel la prévint qu’ils auraient une légère côte à monter mais la jeune femme accepta tout de même. Parfois, ses jambes curieusement molles se rappelaient à elle mais elles avaient tenu jusque-là. Elles tiendraient. Olympe devait aller jusqu’au bout ; alors elle les ferait tenir.
Ils arpentèrent les rues en silence, l'ambiance entre eux alourdie par l’anticipation. Ils ne prononcèrent pas un mot non plus alors qu’ils quittaient peu à peu la ville animée pour emprunter un chemin en pente vers une zone plus résidentielle.
— Tu vis dans le coin ? finit-elle par demander.
— Nan, j’ai trouvé cet endroit par hasard.
Avec un sourire en coin, il ajouta :
— Je sais que ça va te plaire.
Olympe lui sourit en retour avant de détourner les yeux, se triturant les mains dans son dos, agitée par l’angoisse. Elle se concentra sur sa respiration et l’ambiance bucolique qui l'entourait, espérant se calmer. L’air qui lui avait paru si frais et agréable quelques minutes auparavant s'épaississait de nouveau, passant difficilement dans sa gorge nouée.
Alors que ses jambes commençaient à pulser de grimper cette pente, le chemin se fit enfin plus droit, à son grand soulagement. Le léger froid de la nuit les rattrapant, Nathaniel remit sa veste et Olympe ferma la sienne.
— L’endroit est difficile d'accès alors il n'y a jamais personne, expliqua-t-il entre deux inspirations, peinant à reprendre son souffle lui aussi.
Ils arrivèrent dans ce qui ressemblait à un petit square avec de la verdure, quelques bancs et un espace de jeux pour enfants. Nathaniel accéléra le pas jusqu'à un banc bien précis au fond. Olympe comprit rapidement pourquoi il avait choisi celui-là ; le seul dont la vue n'était pas cachée par les arbres.
À l’horizon, la mer se dévoilait dans toute sa splendeur, teintée par la nuit noire du ciel. La ville se refermait sur elle en forme de croissant de lune, ses lumières vibrantes dansant à la surface telles des lucioles. Malgré la distance, le son apaisant des vagues se heurtant aux rochers de la côte lui parvenait, comme une lointaine mélodie.
Il paraissait difficile de croire que, quelques minutes auparavant, ils se trouvaient encore en bas.
— Whoua... c'est... c'est magnifique !
— Je savais que ça te plaira, dit Nathaniel, fier de lui.
D’ici, tout paraissait si minuscule, Insignifiant. Prendre de la distance aidait vraiment à voir les choses sous un angle complètement différent. Elle aurait sûrement dû faire cet exercice des années auparavant.
C'était l’endroit parfait. Il n'y avait aucun doute.
Olympe se retourna en ne sentant plus la présence de Nathaniel à ses côtés. Il s'était assis sur le dossier du banc derrière eux, celui qui offrait la meilleure vue. Les mains agrippées au bois, il l’observait avec intensité. Olympe lui rendit son regard, le vent froid de la nuit glissant sur sa nuque.
Les gorge nouée, elle peina à ne serait-ce qu'ouvrir la bouche pour parler et dire enfin la vérité.
Après une longue minute, un seul mot parvint à franchir ses lèvres. Un nom, plutôt.
— Nath...
Elle déglutit.
— Nath, je... par rapport à ce qu’il s’est passé...
— Olly.
Il ne la lâchait pas des yeux, le corps tendu. La jeune femme baissa la tête pour ignorer la pression de son regard insistant sur elle.
— Nath, répéta-t-elle en se rapprochant du banc. Écoute, quand je t’ai quitté…
— Olly, tais-toi.
Olympe leva les yeux, confuse.
— Pardon ?
— Tais-toi, j'ai dit.
Il secoua la tête, comme pour signer son refus définitif de l’écouter.
— J’ai pas envie d’entendre ce que t’as à me dire.
— P-Pourquoi ? C'est toi qui voulais savoir pourquoi j’ai décidé de rompre aussi soudainement, protesta-t-elle. Tu devais te douter que je venais aujourd’hui pour tout te raconter !
— Je m'en fous de ce qu’il s’est passé.
Olympe fronça les sourcils.
Il ne pouvait pas lui balancer ça maintenant, pas alors que la vérité pendait enfin au bout de ses lèvres, prête à être révélée à la personne qui en avait le plus souffert.
— Je... je comprends pas. J’ai juste envie de tout te raconter pour que tu puisses passer à autre chose et que je sorte de ta vie. C’est bien ce que tu voulais !
— J’ai menti. J’ai jamais voulu ça. Pas un seul instant, c’est bien ça le problème.
Nathaniel disait tout ça comme s’il s’en rendait compte lui-même pour la première fois. C'était sa vérité, à lui. S’il refusait d’écouter celle de la jeune femme, il avait enfin enoncé la sienne.
Et Olympe n’était pas plus prête que lui à l’entendre.
Le bras tendu vers elle, il lui prit la main.
— Olly, murmura-t-il en la tirant doucement vers lui.
Le cœur battant à tout rompre et les jambes flageolantes, Olympe se laissa faire sans protester, sentant la chaleur de sa paume sur sa peau. Cette chaleur si nouvelle et familière à la fois.
— Remettons-nous ensemble.
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