Les lumières au plafond l’éblouissaient. Et pourtant, ses yeux refusaient de se refermer.
Olympe n’était restée inconsciente que quelques heures. À son réveil, ses parents et les médecins se tenaient à son chevet, mais ils n’avaient pas l’air soulagé pour autant. Au contraire, leurs visages étaient troublés, inquiets. On ne lui accorda pas une minute pour lui expliquer ce qu’il se passait ou où elle se trouvait. Après quelques instants de flou, elle comprit qu’elle était à l’hôpital. Elle n’était pas morte. Elle avait survécu à sa chute mais, de toute évidence, elle n’était pas encore sortie d'affaires.
Les médecins l’opérèrent dans les heures qui suivirent pour lui sauver la vie.
Malgré son coma de plusieurs heures et l’opération qui avait suivi, elle se souvenait de tout. Jusqu’au moindre détail. Par conséquent, lorsque sa mère avait voulu contacter Nathaniel pour l’informer de la situation, il lui avait été facile de l’en empêcher, même de sa faible voix. “Ne contacte personne” était tout ce qu’elle avait réussi à articuler, mais cela avait suffi. Sa mère avait entendu et accepté sa requête, comme comprenant pourquoi elle le lui demandait. En dehors de ses parents, personne d’autre n'était au courant à ce moment-là.
Moins de deux jours étaient passés depuis l’accident. Et les lumières de cet hôpital l’éblouissaient toujours autant. Comme des anges au-dessus de sa tête qui l’invitaient à les rejoindre, elles la hantaient. Lui faire douter qu’elle se trouvait bien dans la réalité et n’était pas décédée. Elle ne pouvait s'empêcher de les regarder jusqu’à sentir sa rétine brûler.
Dans sa chambre, sa mère se disputait avec le personnel à la moindre occasion. Les infirmières étaient trop brutales lorsqu’elles changeaient ses perfusions, et elles ne réagissaient pas assez vite aux fluctuations sur le moniteur. Les médecins, quant à eux, n’étaient pas assez présents, et lorsqu’ils venaient, ils n’apportaient que des mauvaises nouvelles.
Tout ce brouhaha la fatiguait mais Olympe ne trouvait pas la force de leur demander de se taire. Comme ses yeux qui refusaient de se fermer, elle se sentait prisonnière de ce corps qui peinait à faire le moindre geste. Il était lourd, comme si un poids invisible pesait sur lui. Chaque bourrasque de vent depuis la fenêtre entrouverte, chaque fragment de peau qui effleurait la sienne, chaque aiguille dans sa chair la torturait. Sa tête aussi était horriblement lourde, douloureuse, comme si un clou s’enfonçait petit à petit dans son front. Pourtant, malgré l'épuisement, elle peinait à s'endormir plus de quelques minutes, même pendant la nuit.
C'était la première fois qu’elle expérimentait une sensation pareille. Comme se réveiller dans le corps de quelqu’un d’autre, c'était malaisant, désagréable. Elle n'était pas à sa place, quelque chose n’allait pas. Cette sensation étrange s'étendait jusqu’à son bassin. Ses jambes, elle ne les sentait pas. Elle n’avait pas essayé de les bouger non plus.
On lui avait dit que c’était impossible. Ou plutôt, elle l’avait entendu dire par les médecins lorsqu’ils tournaient autour de son lit et discutaient entre eux.
La jeune femme ne souhaitait pas vérifier ça par elle-même. Non pas qu’elle les croyait. Olympe était bien trop fatiguée pour s’en préoccuper pour l’instant, alors elle préférait juste les ignorer. Comme sa mère.
— Je ne peux pas croire qu’ils lui aient rasé le crâne ! s’exclama-t-elle pour la troisième fois depuis son entrée dans la pièce.
— C’était pour traiter sa commotion, bredouilla son père.
Olympe l’entendit soupirer. Les pas agités de sa mère reprirent. Apparemment, ce n’était pas une bonne excuse.
— Ils l’ont défigurée !
Olympe ne s’était pas regardée dans le miroir. Il n’y en avait pas à disposition. Elle n’avait pas conscience non plus qu’on lui avait coupé les cheveux avant qu’on le lui fasse remarquer.
Était-ce si important que ça ? Probablement, pour que sa mère s’en offusque à ce point.
Nathaniel aussi aimait ses cheveux. Courts et bruns. Il passait souvent sa main à l’intérieur, jusqu’à chatouiller sa nuque. Que penserait-il en la voyant le crâne chauve ?
Songer à lui lui serra le cœur. À cet instant, elle n’avait pris aucune décision le concernant. Elle refusait juste qu’il soit présent. Elle rechignait d’avoir à lui expliquer ce qu’il s'était passé. C'était trop tôt pour imaginer ne serait-ce qu’avoir à tout lui avouer.
S’il était là, s’énerverait-il comme sa mère au fait que les médecins l’aient “défigurée” pour lui sauver la vie ? Probablement pas. Ce n'était pas son genre.
Pourtant, cette idée s’insinua dans sa tête comme un parasite.
Il ne pouvait pas la voir comme ça. Elle n'était pas elle-même. Ce corps n'était plus le sien.
Olympe tourna enfin la tête, loin de ces lumières blanches et menaçantes. De sa main faible, elle appuya sur les boutons de son lit pour le redresser. En entendant le matela bouger, sa mère fonça vers elle.
— Non, ma chérie ! Tu dois continuer à te reposer.
— J’ai soif, réussit-elle à articuler d’une voix faible.
— Oh bien sûr. Marc ! Va lui chercher à boire.
Son père se leva doucement et vint lui poser un baiser sur le front avant de quitter la pièce. C’était comme être un enfant de nouveau, pensa-t-elle. Lorsqu’elle était malade et que ses parents se pliaient en quatre pour la soulager, lui apportant de quoi manger au lit et lui offrant des jouets pour la distraire. C’était la première fois, néanmoins, qu’elle terminait à l’hôpital. Et ce simple bisou picota furieusement sa peau abimée.
Sa mère prit une chaise pour s’asseoir à côté de son lit et posa une main réconfortante sur sa joue. Olympe n’eut pas la force de lui dire de ne pas la toucher tant la sensation était curieusement douloureuse.
— Tes cheveux vont vite repousser ma belle, ne t’inquiète pas.
Ça ne l’inquiétait pas avant qu’elle n’en parle. Mais Olympe acquiesça, doucement, juste pour la rassurer.
Ses cheveux, eux, reviendraient à la normale. Pour le reste…
La porte s’ouvrit mais ce n’était pas son père. Une femme en blouse blanche qu’elle reconnut comme la première médecin à son chevet lors de son réveil s’approcha.
— Ah, vous êtes enfin là ! s’énerva sa mère en se relevant.
Elle tendit la main pour l’en empêcher mais renonça bien vite. Olympe n’avait certainement pas le courage de retenir sa mère dans sa colère. Mais de quoi était-elle en colère exactement ? Son comportement était si curieux. C’était comme si elle cherchait désespérément un coupable à qui reprocher l’accident de sa fille. Elle ne le savait pas à cet instant, mais la seule responsable, c’était Olympe.
— Dites-moi que vous avez enfin de bonnes nouvelles à m’annoncer !
— C’est compliqué, madame...
La jeune femme ferma enfin les yeux, s’accordant un instant de repos.
Elle se doutait de ce qui allait se passer mais aurait préféré disparaître, quitte à se faire engloutir par les lumières au-dessus de sa tête.
La médecin au nom inconnu s’excusa.
— Les nouvelles ne sont pas bonnes.
— De quoi est-ce que vous parlez ? Vous nous avez dit que l’opération s’était bien passée !
Olympe plissa les lèvres.
La médecin s’excusa de nouveau auprès de sa mère, rentrant dans les détails de l’opération qui avait été nécessaire pour soigner sa commotion et sa colonne vertébrale. Décidément, tout le monde parlait comme si elle n’était pas là. Ce genre d’informations n’était-il pas censé être privé ? Vu qu’il s’agissait de ses parents, ça ne devait pas compter. Olympe aurait préféré qu’ils restent en dehors de ça. Leur présence commençait à l’étouffer.
— Les dégâts sont importants, expliqua la chirurgienne.
— Ce qui veut dire ?
— Votre fille ne pourra probablement plus jamais marcher.
C’était dit. Elle l’avait entendu à son réveil des soins intensifs mais son corps bourré de sédatifs l’avait convaincu que ce n’était qu’un rêve. C’était pourtant bien la réalité. La médecin lui lança enfin un regard avant de poursuivre :
— Si elle devait marcher de nouveau, ça pourrait prendre des années d’efforts, et ce sans la moindre certitude de résultat.
Et, une main réconfortante sur l’épaule de sa mère, elle conclut :
— Je suis vraiment désolée.
Pourquoi était-ce auprès d’elle qu’elle s’excusait ?
Ce fut sa mère qui fondit en larmes.
— Ce n’est pas possible ! Il doit y avoir une solution ! Réopérez-la !
Mais rien n’y fit. La médecin poursuivit ses explications.
Olympe était tombée du quatrième étage. Elle avait percuté un muret avant d’atteindre le sol, sauvant probablement sa vie, mais endommageant considérablement sa colonne vertébrale.
Faire de la rééducation et espérer pour le meilleur, c’était tout ce qu’ils pouvaient faire. Il n’y avait aucune autre solution. Mais pour sa mère, ce n’était pas suffisant. Inconsolable était un faible mot, la concernant. Ses pleurs résonnaient jusqu’au plafond. La jeune femme aurait presque pu les sentir percuter sa peau hypersensible, lui donnant des picotements du bout des doigts jusqu’à ses épaules.
Olympe laissa sa tête tomber sur le côté. Ce fut à ce moment-là qu’elle remarqua la porte ouverte. Dans l’entrebâillement se trouvait une femme rousse dans un fauteuil roulant, une main sur la poignée et la tête en avant. Personne d’autre ne semblait l’avoir remarquée. La chambre avait un autre lit vide, prêt à accueillir un nouveau patient, aussi était-elle probablement en lien avec cette personne. Qui est-ce ? se demanda Olympe néanmoins, interloquée par l’apparition de cette étrangère portant des vêtements de ville. À sa grande surprise, la femme se dirigea tout droit vers elle, emprisonant son regard. La médecin la remarqua enfin et la salua d’un signe de tête discret, toujours occupée à tenter de réconforter la mère d’Olympe.
Ses yeux fatigués ne la quittaient plus tandis qu’elle s’avançait doucement vers son lit. Des cheveux courts et roux, le visage recouvert de taches de rousseur, elle paraissait plus âgée qu’elle. Vingt-cinq ans, peut-être, dans ces eaux-là. Elle portait un blazer couleur framboise et un pantalon noir. Avec ses vêtements de ville sur le dos, on aurait dit qu’elle avait débarqué ici par hasard.
— Est-ce que je suis morte ?
— De quoi ? interrogea Olympe de sa voix faible et gutturale.
La femme se retourna vers la médecin et sa mère, toujours en larmes, indifférentes à leur discussion.
— “Est-ce que je suis morte ?”, c’est la question que je me suis posée lorsque j’étais à ta place.
Elle lui fit face de nouveau, un sourire mystérieux aux lèvres.
— Je voyais mes parents pleurer toutes les larmes de leurs corps et les médecins essayer désespérément de les réconforter. Alors je me disais que je devais être morte.
Les yeux de la femme se perdirent dans le vide, comme se remémorant les images de cette époque. De quand cet épisode datait-il ?
Elle poursuivit :
— Je veux dire... quelle autre explication y aurait-il pu avoir ?
Olympe déglutit, sentant un poids énorme tomber sur sa poitrine. Plus fort encore que ce que l'inconfort qu’elle ressentait déjà. Pourquoi ces mots pesaient autant ? Ce n’étaient que les paroles d’une inconnue.
Pourtant, soudainement, la vision de sa mère effondrée au fond de la pièce lui retourna le ventre.
Une larme roula sur sa joue. De fatigue, certainement. Elle soupira longuement.
— Il m’a fallu un moment pour réaliser que j’étais bien vivante, dit-elle dans un fin rire.
— Pourquoi... ?
“Pourquoi vous me racontez ça ?” était la question qu’elle souhaitait poser, mais elle n’avait pas la force de prononcer une phrase si complexe.
L’inconnue sembla comprendre.
— Je m’appelle Ada.
Elle sourit de toutes ses dents.
— Et toi ?
L’étudiante hésita un instant avant de répondre dans un murmure :
— O... Olympe.
— Enchantée.
De son sac, la femme sortit une carte de visite qu’elle lui montra rapidement avant de la poser sur la table de chevet.
— Je suis chercheuse en biomécanique. Je fais aussi du bénévolat dans l’hôpital où tu te trouves pour aider les patients comme toi, expliqua-t-elle.
— Comme moi ?
Ada lui sourit tendrement.
— On aura le temps d’en rediscuter. Je passais dans le coin alors j’avais juste envie de venir te saluer.
Olympe ne sut quoi répondre.
Sa mère était encore en larmes, blâmant l’hôpital pour tout ce qu’il s’était passé, comme elle l’avait fait pendant les trois jours précédents. La médecin l’invita enfin à quitter la pièce, accordant à Olympe un silence bienvenu, et son père prit sa place, une infirmière à ses côtés et une bouteille d’eau dans la main.
— On se reverra bientôt j’espère, ajouta joyeusement Ada.
Elle salua les nouveaux arrivants et quitta la chambre aussi vite qu’elle y était entrée. L’infirmière vérifia les signes vitaux d’Olympe et laissa son père lui donner de l’eau dans un gobelet en carton. Il l’aida à boire petit à petit.
— Qui était la dame de tout à l’heure ? demanda-t-il.
Olympe hocha la tête, espérant qu’il comprendrait que ça signifiait “je ne sais pas”. Il n’insista pas. Avec un mouchoir en papier, il essuya la larme sur sa joue.
— Je suis désolé pour ce qu’il t’arrive ma chérie.
L’étudiante ferma les yeux. La fatigue l’accabla.
Elle n’était pas morte. Ada avait raison. Alors pourquoi personne ne se réjouissait ? Elle la première.
Quelque chose n’allait pas.
— J’ai envie de dormir, réussit-elle à dire.
— Bien sûr, bien sûr.
Il appuya sur les boutons du lit de manière à allonger le matelas. Olympe le remercia d’un signe de main. Ses yeux encapsulèrent de nouveau les lumières agressives du plafond, comme ne pouvant leur échapper. L’infirmière lui dit quelque chose concernant sa perfusion mais elle n’écouta pas. Elle pouvait bien faire ce qu’elle souhaitait, ça n’avait pas d’importance.
Elle n’était pas morte. Olympe était tombée du quatrième étage après une nuit d’enfer et, pourtant, elle était encore vivante. C’était un miracle.
Mais personne ne le voyait ainsi. Sa mère était en larmes, son père l’observait avec pitié et les médecins ne cessaient de s’excuser.
La seule à l’avoir regardée normalement, c’était Ada.
Ce fut ce jour-là qu’elle la rencontra pour la première fois.
♦♦♦
Ada revint la voir toutes les semaines après ça.
À chaque fois, elle parlait de tout et de rien. Seulement elle, car Olympe était trop faible pour avoir une conversation. Qu’il s’agisse de son expérience en tant que maîtresse de conférence, ses recherches en biomécanique, ses aventures avec son chien Lily ou son ex petit copain qui avait le culot de la recontacter alors qu’il était fiancé à une autre... Ada n’était jamais à court d’idées, alors même qu’elle était la seule à ouvrir la bouche de toute la discussion.
Elle était amusante. Olympe ne comprenait pas trop ce qu’elle venait faire dans sa chambre mais, à chaque fois, elle réussissait à la faire rire avec ses anecdotes de vie rocambolesques. L’achat de la mauvaise marque de nourriture pour chien se transformait en le récit le plus drôle qu’elle n’eut jamais entendu. Rire lui faisait mal à la poitrine mais elle en payait joyeusement le prix à chaque fois.
Ce ne fut qu’au bout d’un mois que son père lui demanda :
— Qui est Ada Laroche ?
Olympe, qui essayait désespérément de trouver une position confortable dans son lit sans arracher sa perfusion par accident, se tourna vers lui. Il lui présenta une carte de visite. La jeune femme fronça les sourcils.
— “La Vie Commence Aujourd’hui”, lit-elle.
— Tu connais ? On dirait une association.
Sous le nom d’Ada Laroche était écrit “vice-présidente”.
Olympe se laissa retomber dans son lit, fatiguée par le faible effort que cela lui avait demandé de se pencher vers lui.
— Ada... c’est une dame qui vient me voir de temps en temps.
— Elle doit te rendre visite dans le cadre de son association, dit-il simplement.
Il chercha rapidement sur internet et découvrit que “La Vie Commence Aujourd’hui” avait pour mission d’aider et d’accompagner les personnes nouvellement handicapées ou en cours de rééducation.
La jeune femme fut un peu déçue. Quelque part, elle aimait l’idée qu’Ada vienne la voir juste pour le plaisir de parler, et non pas par obligation. Mais, d’un autre côté, elle ne lui avait jamais caché faire partie d’une association. Elle lui avait passé cette carte dès sa première visite. Puis pour quelle autre raison viendrait-elle la voir, sinon ?
Olympe était handicapée. C’était pour ça qu’Ada venait.
Le mot n’était jamais prononcé, par personne. Les médecins disaient qu’elle ne pourrait probablement plus jamais marcher. Mais ça ne voulait pas dire qu’elle était handicapée, si ?
“Handicapée”. Ça faisait peur. C’était lourd à porter. Inconfortable. Ça faisait pleurer sa mère toutes les larmes de son corps et son père l’observait avec une peine insupportable, comme s’il s’attendait à la voir se désintégrer à tout moment.
Il n’y avait aucun aspect positif à être handicapée, pas vrai ? On n’entendait jamais de choses positives à ce sujet. Les documentaires à la télé étaient toujours dramatiques, angoissants. Et dans les films, les “happy end” se passaient avec des personnages debout sur leurs deux jambes. Les héroïnes de comédies romantiques n’étaient pas assises dans un fauteuil. Olympe n’en avait jamais vues.
Être handicapée, ce n’était pas quelque chose qu’elle pouvait simplement annoncer au téléphone non plus.
“Nathaniel. J’ai failli faire quelque chose d’horrible l’autre soir et, depuis, je suis handicapée.”
Dit de cette façon, ça sonnait comme une punition, un châtiment. Quelque chose qu’elle aurait mérité, pour s’être mal comportée. Pour ne pas être morte, alors qu’elle était tombée du balcon d’un inconnu. Nathaniel ne l’accepterait jamais. Il ne lui pardonnerait pas.
C’était ce qu’elle se répétait en boucle, à chaque seconde de chaque jour. Elle ne cessait jamais de penser à lui, à ce qu’il dirait, comment il la regarderait, ce qui changerait entre eux… sauf quand Ada venait la voir.
Alors, pendant vingt minutes, elle s’autorisait enfin à penser à autre chose. À se concentrer sur quelqu’un d’autre qu'elle-même. Ces vingt minutes de conversation étaient devenues ses seuls moments de liberté. Elle oubliait sa condition, ses douleurs fantômes, ce corps inconfortable, les souvenirs qui la tourmentaient. Elle n’était plus une patiente en rémission dans un lit d’hôpital mais une jeune fille normale qui discutait avec une amie.
Association ou pas, Olympe décida bien vite qu’elle voulait d’Ada dans sa vie. Dans cette nouvelle vie.
Un autre mois passa.
Ses cheveux avaient légèrement repoussé. Dans le miroir, elle ne se reconnaissait pas. Entre les cernes violettes sous ses yeux, sa peau presque transparente de ne pas avoir rencontré un rayon de soleil depuis plus de huit semaines, et sa coupe de cheveux “garçonne” qui recouvrait à peine sa cicatrice, elle avait l’impression d’observer quelqu’un d’autre.
Bien vite, elle limita ses passages dans la douche juste pour éviter son reflet - mais aussi car elle détestait avoir à appeler les infirmières à chaque fois pour la transporter.
Ses parents ne passaient plus qu’une fois par semaine désormais. Au même rythme qu’Ada.
Sa commotion rétablie et les maux de tête disparus, on lui présenta un fauteuil roulant, prêté par l’hôpital, un vendredi matin comme les autres.
— Avec ça, tu pourras te déplacer plus facilement ! lui dit gentiment l’infirmière. Aller à la cafétéria ou te balader dehors.
Malgré les trombes de neige qui tombaient à l’extérieur avec le début de l’hiver, tout le monde - ses parents compris - semblaient enthousiastes à l’idée qu’elle puisse enfin “sortir”.
Bizarrement, Olympe, elle, n’était pas ravie par cette idée. Au contraire.
Elle n’avait aucune envie de sortir de son lit. De la même manière qu’elle ne voulait parler à personne en dehors d’Ada. Ce fauteuil la mettait mal à l’aise. Il paraissait si bas, si lointain. Si proche du sol, en comparaison du lit qu’elle ne quittait presque plus.
Olympe n’avait aucune envie de l’utiliser et, pourtant, on l’y fit s’asseoir sans lui demander son avis. Son père se chargea de l’aider.
Une fois assise, la jeune femme leva la tête. Tout le monde se penchait vers elle, attendant sa réaction.
Elle n’aimait pas cet angle de vue. Il était bizarre. Trop bas. Trop inférieur. Tout le monde était debout à part elle et elle détestait ça. Une colère inextricable s’insinua dans sa poitrine. Les larmes aux yeux, elle s’exclama froidement :
— C’est bon, on a fini pour aujourd’hui.
Elle essaya de retourner dans son lit par elle-même mais n’y parvint pas. Son père la porta et lui permit de rejoindre ses draps. L’étudiante se mordit la lèvre pour ne pas pleurer de frustration devant tout le monde.
Elle n’avait jamais haï l’univers autant qu’à cet instant précis.
Pour la première fois, Olympe parla plus qu’Ada lorsqu’elle la vit cette semaine-là. Sa nouvelle amie écouta son désarroi sans la juger.
— Moi j’avais sept ans quand c’est arrivé, expliqua-t-elle.
C’était la première fois qu’Ada évoquait la raison de son handicap. Olympe oubliait qu’elle l’était lorsqu’elle lui parlait ; elle ne voyait en elle qu’une amie drôle et présente, qui ne la regardait pas différemment, contrairement à tous les autres. C’était comme si elles se connaissaient depuis des années.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? osa-t-elle demander.
— Accident de la route. Je suis la seule à avoir eu des séquelles.
Ce jour-là, Ada portait un jean troué aux genoux et un t-shirt beige sous une veste épaisse. L’étudiante enviait son style, simple mais joli, elle qui ne quittait pas son pyjama depuis deux mois.
— Contrairement à toi, j’avais trop hâte d’essayer un fauteuil !
— Vraiment ? questionna timidement Olympe.
— Ouais ! Je me disais que j’allais devenir plus rapide que tout le monde. J’avais pas conscience que j’étais censée pousser le fauteuil à la force de mes propres bras, rit-elle.
Elle souleva ses manches pour montrer ses bras musclés. Malgré la maigreur de son corps, les muscles étaient clairement visibles. Olympe laissa échapper un “oh” impressionné.
— La prochaine fois que tu essayes un fauteuil on pourra aller se promener ensemble. On peut commencer par la cafétéria. C’est pas si mauvais, là-bas !
L’étudiante sourit. Si cela signifiait qu’elle pouvait passer plus de temps avec Ada, l’idée d’utiliser un fauteuil aurait dû l’enthousiasmer, mais Olympe se sentait encore réticente.
Ada, ça lui convenait peut-être, mais elle… c’était différent. Elle n’aurait su expliquer pourquoi, mais elle en était persuadée. Personne n’aurait pu la comprendre.
— Au fait, ajouta cette dernière en se penchant vers son lit. Tu m’avais pas dit que t’avais un copain.
Son souffle se coupa.
— Co... comment t’es au courant ?
— J’ai entendu tes parents en parler une fois ! C’est vrai que tu veux rien lui dire ?
Olympe baissa la tête.
— J’ai... j’ai rompu avec lui, alors il n’y a rien à dire de toute façon.
— Oh je vois... et tu n’as pas rompu avec lui à cause de ce qu’il t’est arrivé, j’espère ?
La jeune femme hésita.
Elle n’était pas douée pour mentir. Du moins, à l’époque. Bientôt, ça deviendrait une seconde nature.
Elle appréciait Ada, alors elle lui avoua la vérité :
— Il ne comprendrait pas... bredouilla-t-elle, les yeux baissés.
Ada soupira bruyamment.
— Tu te fous de moi ! Si tu lui dis rien, comment tu peux être sûre qu’il comprendra pas ? S’il réagit mal, tu n’auras qu’à le jeter à ce moment-là. Crois-moi, annoncer qu’on a un handicap, c’est le moyen le plus efficace de faire le tri entre les connards et les mecs biens. J’ai des années d’expérience sur les applis de rencontre derrière moi, je sais de quoi je parle.
— Je... je sais pas...
— Puis tu t’es mis à sa place ? Se faire larguer d’un coup comme ça, sans connaître la vraie raison ? Ça doit être une torture pour lui ! Vous étiez proches ?
— Je...
Je ne veux pas y penser.
Olympe pensait déjà à lui à chaque instant. Tous ses rêves étaient occupés par sa présence. Il était la première personne à pénétrer son esprit au réveil et la dernière à le quitter la nuit tombée.
“Je ne t’aime plus.”
Elle lui avait menti. Son premier mensonge, le premier d’une longue série. Par message, car elle n’en aurait jamais été capable de vive voix.
“Je t’aime tant que je te quitte avant que tu n’aies à le faire” était la vérité si difficile à prononcer.
Des sanglots dans la voix, Olympe la supplia :
— C’est trop difficile.
Ada ouvrit la bouche, comme pour protester, mais se retint.
Après tout, l’accident ne datait que de quelques mois. C’était encore tôt. Il lui fallait du temps pour se remettre, accepter, avancer - c’était probablement ce qu’elle pensait, à cet instant.
Personne ne pouvait se douter que rien n’allait s’arranger par la suite. Qu’en vérité, ce qui avait commencé avec un simple mensonge pour éviter une situation compliquée, allait virer à l’obsession.
Ada essaya de relancer le sujet à plusieurs reprises les fois suivantes mais Olympe coupait toujours court à la conversation. Sa nouvelle amie n’était pas du genre à se laisser dicter quoi faire mais, à l’époque, leur amitié était encore fraîche. Elle respecta son choix de ne pas évoquer Nathaniel.
Des mois passèrent.
♦♦♦
— Je peux pas croire qu’il t’ait encore appelée.
— Non mais t’as vu le culot.
Assises à la cafétéria, Olympe et Ada discutaient, comme d’ordinaire.
L’été touchait à sa fin et les beaux jours se faisaient rares, désormais. Le soleil se couchait de plus en plus tôt. À l’extérieur, les feuilles des arbres commençaient déjà à tomber sous le poids du vent. Dans à peine deux semaines, Olympe retournerait enfin à l’université.
Presque un an était passé depuis l’accident. La jeune femme se déplaçait désormais dans un fauteuil que ses parents lui avaient payé. Elle revenait à l’hôpital toutes les semaines pour ses séances de rééducation. À chaque fois, Ada prenait le temps de boire un café avec elle à la cafétéria. Aujourd’hui, elle n’avait qu’un verre d’eau. Olympe, elle, grignotait difficilement sur un muffin.
— Mec, t’es marié. Je veux plus entendre parler de toi ! s'exclama Ada en roulant les yeux au ciel.
— Qu’est-ce qu’il cherche exactement ? questionna Olympe, les yeux dans le vide.
— Un plan B je suppose ? Mais c’est pas ma faute s’il est malheureux dans sa vie de couple ! Pour qui il me prend ? Il croit que je suis juste là à attendre qu’il soit libre de nouveau ? Il a pas compris que j’étais passée à autre chose.
Ada soupira et posa ses coudes sur la table.
En un an, elle n’avait pas beaucoup changé. Olympe, c’était une autre histoire. Ses cheveux avaient repoussé et, depuis, elle ne souhaitait plus les couper. Elle avait aussi changé de couleur, passant de son brun naturel à un auburn vif. Sa peau avait repris une couleur normale, les cernes sous ses yeux avaient disparu, de même que les seringues dans ses bras. Elle pouvait se nourrir sans assistance et avait enfin quitté ses pyjamas. La jeune femme avait aussi perdu énormément de masse musculaire et ne parvenait pas à la récupérer.
Ses jambes n’avaient pas retrouvé leur mobilité.
Chaque semaine, la rééducation ne semblait être qu’une perte de temps. Mais les médecins avaient changé leur diagnostic. Selon eux, si elle poursuivait les séances de rééducation avec sérieux, la possibilité de remarcher dans les années à venir était tout-à-fait envisageable. Ada s’enthousiasmait à cette idée. “C’est formidable !” lui avait-elle dit avec un grand sourire. “C’est pas grave si ça prend du temps !”
C’était un son de cloche très différent qu’elle avait avec ses parents qui la scrutaient avec intensité dès qu’ils venaient la chercher à l’hôpital. “Tu as réussi à marcher aujourd’hui ?” était leur éternelle question. Olympe hochait alors négativement la tête en retenant ses larmes de couler. La déception qu’ils ne prenaient pas la peine de dissimuler lui lacérait le cœur à chaque fois.
Olympe était encore handicapée et ça leur posait un problème. Le fauteuil et les travaux de la maison pour lui aménager une chambre au rez-de-chaussée leur avait coûté énormément d’argent. Sa condition revenait sur le tapis à la moindre occasion. Comment voyager ? Comment participer aux réunions de famille ? Comment la véhiculer tous les jours à l’université ?
Olympe était devenue un animal de compagnie encombrant dont tout le monde souhaitait se débarrasser sans oser le faire.
Ada était la seule dont la présence ne lui était pas douloureuse. Et, après avoir coupé contact avec toutes les personnes qu’elle connaissait, elle était aussi sa seule amie désormais.
— Et toi alors ? demanda Ada.
— Moi quoi ?
Elle se pencha vers elle.
— Personne qui t’intéresse ? J’ai bien compris qu’entre toi et ton ex c’était terminé mais ça va faire un an ! Tu peux te remettre sur le marché.
Olympe eut un sourire triste.
Plus occupée à détruire son muffin morceau par morceau qu’à le manger, elle ferma longuement les yeux.
Presque un an sans parler à Nathaniel. Elle aurait pu croire qu’elle s’y serait habituée mais ce n’était toujours pas le cas. Au moins une fois par jour, elle s’interrogeait sur lui. Où il se trouvait, ce qu’il faisait, comment ses études se passaient, s’il avait quelqu’un d’autre dans sa vie. C’est trop tard pour le recontacter maintenant, se disait-elle. Cette excuse l’arrangeait autant qu’elle la peinait.
C’était trop tard pour regretter. Trop tard pour espérer que tout se soit passé autrement, pour souhaiter que Nathaniel soit à ses côtés lorsqu’elle pleurait dans sa chambre en pensant au poids qu’elle était devenue pour sa famille. Pour l’imaginer lui dire qu’il l’aimerait quand même.
Mais si elle était une telle tare pour ses propres parents, comment espérer que Nathaniel réagirait différemment ? La possibilité que cela change tout entre eux la terrifiait.
C’était bien plus supportable pour cette vérité de ne vivre que dans sa tête, plutôt que se manifester dans la réalité.
— Ça ne m’intéresse pas, répondit-elle.
Ada se pencha encore plus, forçant Olympe à répondre à son regard insistant. Elle souriait à pleines dents.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Et lui, là-bas ? Il t’intéresse pas ?
Sans comprendre, la jeune femme se retourna rapidement avant de rougir instantanément.
Quelques tables plus loin se trouvait un garçon qui lui rendit son trouble, déviant la tête.
Arthur. Ils participaient aux séances de rééducation au même moment mais ils n’avaient jamais échangé le moindre mot. Elle n’avait su son prénom que par hasard, lorsqu’un infirmier l’avait prononcé. Elle ignorait exactement pourquoi il était là mais il avait l’air d’avoir des difficultés à utiliser ses bras.
Des yeux verts, des cheveux bruns clairs et un sourire enjoué sur le visage à tout moment de la journée, il devait avoir à peu près son âge. Il faisait toujours rire les personnes autour de lui, s’amusait des “pièces de métal” dans son corps et s’adonnait à la rééducation du mieux qu’il le pouvait en ignorant les douleurs qu’il ressentait visiblement. Tout le monde l’appréciait, Olympe y compris.
— Je vois pas de quoi tu parles, réfuta la jeune femme malgré le rouge sur ses joues.
— Il m’a dit que tu lui plaisais.
— Hein ?!
L’étudiante aurait voulu s’enfouir sous terre d’embarras. Elle agita la tête pour s’assurer que personne ne l’avait entendue. Elle se pencha vers Ada à son tour, baissant sa voix.
— De quoi tu parles ?
— Il me l’a dit. Il est mignon, mais un peu jeune pour moi, alors je te le laisse. Pas la peine de me remercier.
— C-Comment ça il te l’a dit ?
Impossible. Ils ne s’étaient jamais adressé la parole. Ils avaient juste échangé des regards. Certes, à chaque fois, ils finissaient par détourner les yeux de gêne, mais ça ne voulait rien dire.
Il était beau, tout au plus. Et gentil avec tout le monde, staff et autres patients sans distinction. Et drôle. Et aussi...
Elle ne put s’empêcher de se retourner vers lui une seconde fois et croisa son regard de nouveau. Troublée, elle croisa les bras sur la table en faisant comme s’il ne s’était rien passé.
— N’importe quoi, souffla-t-elle dans un rire gêné en secouant la tête.
— Mais puisque je te le dis ! Puis t’as vu comment il te regarde ? Ça trompe pas quand même.
— Et moi je te dis que tu te trompes ! s’emporta-t-elle. Personne pourrait aimer quelqu’un comme moi. Pas dans cet état.
Elle avait élevé la voix sans le vouloir, attirant des regards curieux sur elle. Sentant des vibrations inconfortables courir dans ses bras, elle agrippa sa nuque avec ses mains tremblantes. Sa respiration commença à se saccader.
L’idée qu’un garçon séduisant comme lui puisse être intéressé par elle et la voir sous cet angle... non, c’était ridicule, impensable, impossible. Ça l’agaçait, même, qu’Ada puisse le supposer d’une manière aussi légère. À quoi pensait-elle ? S’amusait-elle de lui faire croire une chose pareille ? De la faire espérer ?
Espérer quoi ? Il ne se passerait jamais rien entre eux. Cette idée n’aurait même pas dû occuper son esprit plus d’une seconde, et pourtant son visage ne quittait plus ses pensées.
— Olympe… murmura Ada d’une voix douce.
Les paupières fermées à lui en faire mal pour essayer de faire disparaître cette image mentale qui la torturait, elle ne vit pas l’inquiétude sur le visage de son amie.
Son amie… l’était-elle seulement ? Après tout, elle aussi, ne lui parlait que dans le cadre de son association. Elle aussi ne lui accordait de l’attention que parce qu’elle avait pitié d’elle. Comme Arthur, sûrement. Ils étaient tous pareils.
Ada enroula ses doigts autour de son poignet.
— Tu vas te faire mal…
Olympe serrait ses poings si fermement sur sa nuque que tous les muscles de ses bras étaient tendus, au bord de la rupture. Ada saisit son autre poignet et l’invita à poser les mains sur la table. “Concentre-toi sur ta respiration”, lui conseilla-t-elle sans lui lâcher les mains.
Ce n’était pas la première crise d’angoisse que la jeune femme avait en sa présence. Ça arrivait de plus en plus souvent, en vérité, surtout depuis que son retour à l’université était prévu.
Après de longues minutes, Olympe rouvrit les yeux, ses pensées ayant enfin arrêté de s’affoler. Ada avait un sourire sympathique aux lèvres, mais son regard ne trompait pas. Un regard de grande-sœur, inquiète mais irritée en même temps.
— Ça va pas mieux, toi, à ce que je vois. Tu n’es toujours pas allée voir la psy que je t’ai recommandée, je parie.
Honteuse, Olympe secoua la tête pour confirmer. La déception dans son regard était évidente. Lui lâchant enfin les mains, Ada soupira.
— Pourquoi ? Si tu n’as pas confiance en mes recommandations, tu peux chercher de ton côté aussi tu sais. Je t’ai dit que l’asso avait plein de ressources à ce sujet, y compris pour des consultations gratuites.
— C’est pas ça, bredouilla Olympe, gênée. C’est juste… je sais pas… je pense pas en avoir besoin.
Son amie sourit, un léger agacement sur les lèvres, mais compréhensive. Des cas comme Olympe, elle devait en voir beaucoup dans le cadre du bénévolat. La patience est un travail de tous les jours, lui avait-elle dit une fois. Olympe n’avait pas compris que cela la concernait aussi.
Le déni emprisonnait le cœur des gens d’une façon bien plus puissante que ce qu’on aurait pu imaginer.
C’était encore tôt. Beaucoup trop tôt pour la secouer par les épaules et lui hurler que si, évidemment, elle avait un sérieux problème. Un problème extrêmement courant pour les personnes qui vivaient un accident traumatique comme le sien. Elle n’était pas spéciale. Ils passaient tous par là, à certains degrés. Mais Olympe était tant refermée sur elle-même qu’elle ne voyait personne d’autre. Ça aussi, c’était courant, finalement.
Ada avait encore de la compassion pour elle à ce moment-là.
— Tu trouves ça normal d’avoir une crise d’angoisse juste à l’idée de plaire à un mec ? tenta-t-elle de plaisanter.
Olympe crut percevoir du sarcasme dans sa voix, ce qui ne lui plaisait pas.
— Ça n'a rien à voir.
“Et je ne plais à personne”, voulait-elle ajouter. La jeune femme triturait ses mains sur la table.
— Enfin... oui, l’idée de sortir avec quelqu’un m’angoisse je suppose, mais c’est juste… enfin c’est rien. Je suis bien toute seule de toute façon. Alors à quoi bon en parler ?
— C’est pas juste ça, Olly. Aller voir un psy te donnera juste un peu d’aide pour surmonter tes angoisses, c’est t-
— J’ai pas besoin d’aide, Ada ! s’emporta-t-elle.
Son amie l’observait en silence, une expression absconse sur le visage.
— J’ai juste besoin de me concentrer sur la rééducation. Je vais très bien, j’ai pas besoin d’un psy, et sortir avec quelqu’un serait juste du temps perdu de toute façon ! Alors tu arrêtes avec ça.
Beaucoup de pensées différentes envahirent l’esprit d’Ada à ce moment-là.
Le déni était une prison envahissante. Parfois cruelle, lorsque ses victimes essayaient désespérément d’en réécrire la réalité. Ce n’était pas un état duquel on sortait facilement. Certains perdaient leur identité à l’intérieur.
Olympe était probablement un cas plus compliqué qu’Ada aurait pu anticiper.
— Ces choses prennent du temps. La rééducation… et le reste, souffla la chercheuse, comme pour lui signifier qu’elle avait compris, mais n’avait pas totalement abandonné.
Soigner son corps, apaiser sa tête, ça prenait parfois des années. Voire une vie entière. Ada le savait. Elle était passée par là.
Olympe souhaitait, elle, enterrer tous ses maux dans le sol et faire comme s’ils n’avaient jamais existé.
Cette dernière soupira, légèrement agacée, mais décida de ne pas insister. Ada était plus âgée alors elle s’inquiétait constamment, voilà tout. C’était dans sa personnalité de parler comme si elle savait comment résoudre ses problèmes à sa place. Ada était tout le temps de bonne humeur, elle rigolait des malheurs de sa vie et les tournait en anecdotes hilarantes pour faire rire la galerie, elle était ambitieuse et chaleureuse, toujours prête à se faire de nouveaux amis.
Quelqu’un comme elle ne pouvait pas vraiment comprendre ce qu’Olympe ressentait.
C’était ce qu’elle se disait. Elles étaient si différentes ; elle l’appréciait autant car c’était son antithèse. Mais elles ne se comprendraient jamais.
Pendant les années qui suivirent, Ada essaya de la pousser à voir un psychologue ou psychiatre à plusieurs reprises. Plus leur lien d’amitié se tissait, les deux amies se rencontrant même désormais en dehors de l’hôpital après le départ d’Ada de l’association, plus la jeune chercheuse se permettait d’insister. “Tout le monde passe par là”, “Ça ne peut pas te faire du mal” ou encore “Il n’y aucune honte à recevoir un peu d’aide”. Parfois elle se mettait même en colère, mais rien n’y faisait, et Olympe refusait catégoriquement d’en entendre parler. Au bout de trois ans, Ada laissa enfin tomber, au plus grand soulagement de l’étudiante.
Tandis que ses jambes recommençaient à fonctionner et son corps à avancer physiquement vers l’avenir, son esprit, lui, restait coincé dans cette chambre d’hôpital, à observer les lumières blanches au plafond.
♦♦♦
Trois ans et demi étaient passés depuis l’accident et, au début du printemps, Arthur lui avait avoué ses sentiments.
— T’as toutes tes affaires là-dedans ? demanda-t-elle en pointant du doigt le sac rouge que le chauffeur de taxi posait à côté d’elle.
— Juste le minimum, répondit Ada en tapant sur la fermeture pour montrer à quel point il était rempli malgré tout. Je me fais livrer le reste. Tu m’imagines me balader avec quarante kilos de valises ?
Les deux femmes échangèrent un rire. Le chauffeur les remercia et repartit dans son imposant véhicule. Ada prit son sac pour le poser sur ses genoux et se tourna vers Olympe.
— T’es sûre que ça te dérange pas d’attendre ? demanda-t-elle. Le train va pas arriver avant une heure tu sais.
— Pas de problème, au contraire. Après ça, on va plus pouvoir se voir avant des mois…
— Ça va faire bizarre, souffla-t-elle.
C’était la première fois qu’Olympe la voyait ainsi, aussi peu sûre d’elle. Son amie souriait, comme à son habitude, mais son assurance semblait l’avoir quittée. Elle n’avait presque pas prononcé un mot de tout le trajet, ses yeux couraient dans tous les sens et sa bouche riait nerveusement à la moindre occasion, même lorsqu’il n’y avait rien de drôle.
Tandis qu’elles se dirigeaient vers l’entrée de la gare, Olympe observa l’écran qui indiquait les futurs trains.
— Valence, 11h33, sur le quai A, énonça-t-elle.
Ada la dépassa pour rejoindre la gare et prévenir les agents de son arrivée. Dans les gares rurales comme celles où elles se trouvaient, il était souvent impossible de monter dans les trains sans assistance. Cela demandait une organisation qui avait découragé Olympe dans ses mouvements plus d’une fois. Même le taxi, elle ne pouvait pas simplement en héler un au bord de la route, elle devait en réserver un spécial à l’avance, car la majorité serait incapable de transporter un fauteuil roulant. Olympe ne sortait jamais de son plein gré, en dehors de la fac ou de l’hôpital, même désormais qu’elle pouvait se déplacer sur ses jambes à l’aide d’une seule béquille. Elle parvenait à marcher sans mais fatiguait bien rapidement, aussi ses sorties étaient limitées. Ou plutôt, elle les limitait. Ada et elle se voyaient principalement près du campus ou discutaient par téléphone.
Les progrès d’Olympe avaient été impressionnants, en particulier ces derniers mois. C’était comme si, tout à coup, son corps s’était souvenu de comment marcher, après des années de rééducation à ne presque pas progresser. En seulement quelques semaines lors de l’été de l’année précédente, Olympe était passée de ne pas pouvoir quitter son fauteuil sans aide à réussir à marcher plusieurs mètres par elle-même. Sa mère avait pleuré lorsqu’elle l’avait vu faire. Comme si elle était redevenue sa fille, qu’elle la reconnaissait enfin après des mois sans la regarder. L’ambiance à la maison avait entièrement changé.
Elle avait pensé, à ce moment-là, que ça devait être ça, le bonheur. Juste de pouvoir marcher, car après tout, c’était la seule chose qui avait réussi à faire sourire sincèrement ses parents en trois ans.
Olympe arrivait au bout de ce long tunnel sombre dans lequel elle avait plongé sa propre famille par ses actes inconsidérés. La seule chose acceptable à faire était de leur redonner cette paix d’esprit qu’elle leur avait volée.
Elle pensait qu’une fois totalement débarrassée de ses béquilles, sa vie serait parfaite à nouveau, oubliant que c’était bien parce que sa vie était si difficile qu’elle avait fini sur ce balcon ce soir-là.
C’était bien pour en finir avec cette vie-là.
Alors pourquoi tenait-elle autant à y retourner ?
— OK c’est bon, dit Ada en revenant vers elle. On peut aller attendre sur le quai.
— On a même pas besoin de prendre l’ascenseur.
Le quai A se trouvait juste en face d’elles. Ada composta son ticket et elles se dirigèrent vers les sièges les plus proches pour qu’Olympe puisse s’asseoir. Elle posa sa béquille sur le siège adjacent et son amie se positionna de l’autre côté. À plus d’une heure du prochain train, il n’y avait personne d’autre à part elles.
— Alors… pas trop stressée ? demanda Olympe, un sourire en coin.
Ada lui lança un regard atterré, comme ne revenant pas qu’elle lui pose une question à la réponse aussi évidente.
— Je meurs de trouille ! s’exclama-t-elle en étirant les bras. Je commence à me demander si j’ai pas fait une erreur d’accepter.
— Dis pas n’importe quoi. Je suis sûre que tu vas adorer Barcelone.
— Mouais… j’en suis pas certaine pour être honnête…
— Tu vas avoir le soleil et la mer toute l’année !
— C’est sûr que les hivers à -15° C vont pas me manquer…
Son amie sourit, laissant sa tête tomber en arrière, les yeux fermés. Elle posa les mains sur son sac, toujours sur ses genoux. Quelques instants passèrent sans qu’aucune des deux jeunes femmes ne dise quoi que ce soit. Olympe observait Ada en silence, se demandant bien à quoi elle pensait à cet instant. Ses cheveux roux coupés courts flottaient doucement au gré du vent, cachant son visage par intermittence. Son sourire avait disparu mais une certaine sérénité flottait encore sur ses traits, comme si elle venait juste de s’endormir et ne rêvait pas encore.
Dans ces moments-là, Olympe se rappelait plus que jamais qu’Ada avait déjà vingt-huit ans. La maturité se lisait d’autant plus sur son visage lorsqu’il n’était pas occupé par un sourire.
Après un long moment, Ada rouvrit enfin les yeux. L’espace d’un instant, elle parut curieusement peinée, mais sa bonne humeur habituelle remplaça bien vite cette expression fugace.
— Au pire je suis de retour dans six mois ! lui dit-elle en se tournant vers elle.
— Tu m’as pas dit que t’avais un contrat d’un an et demi ?
— Ça se rompt les contrats, tu sais…
Elles échangèrent un rire complice.
— J’aurais jamais cru qu’aller bosser à l’étranger te stresse à ce point, avoua Olympe.
— C’est que je suis moins aventureuse que j’en ai l’air, répondit-elle. J’ai vécu ici pendant dix ans et je commençais à avoir mes petites habitudes.
— Tu vas me manquer en tout cas.
Ada posa les mains sur ses joues, comme n’en revenant pas qu’elle l’ait enfin admis, quand bien même ça n’avait jamais été un secret.
— Mais moi aussi tu vas me manquer Olly !! s’enthousiasma-t-elle en lui tirant les joues comme une vieille dame. Regardez-moi ça t’es toute gênée !
— C’est toi qui me gêne ! rit-elle en la repoussant. T’en fais des caisses, sérieusement.
— C’est que je suis émue de partir ! Qu’est-ce que ma jolie Olly va bien pouvoir faire sans moi ? Elle va être perdue, je parie !
— N’importe quoi, s’amusa Olympe de ses exagérations habituelles. Puis je ne suis pas toute seule.
— Même maintenant que tu ne parles plus à Arthur ?
Son souffle se coupa.
Ada grimaça aussitôt, les dents serrées, comme réalisant qu’elle avait dit quelque chose qu’elle n’aurait pas dû.
Olympe retint un soupir agacé et demanda, plus froidement qu’elle ne l’aurait voulu :
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Ce fut à Ada de souffler. Leurs histoires l’ennuyaient, la jeune femme le savait. Arthur n’aurait jamais dû la mêler à ça.
— C’est mon ami à moi aussi, il a le droit de me raconter des trucs…
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ? insista-t-elle.
— Mais rien de grave ! tonna-t-elle, les mains en l’air pour signifier son innocence dans l’affaire. Juste que… bah que t’as refusé ses avances, quoi.
“Avances”. C’était un mot bizarre, presque grossier, pas un mot qu’elle aurait utilisé pour décrire la déclaration d’Arthur. Il avait été très courtois.
“Tu veux sortir avec moi ?” avait-il seulement demandé, lors de sa dernière séance officielle de rééducation à l’hôpital, tandis qu’ils buvaient un coca à la cafétéria. Ils avaient passé presque tous les jeudis après-midi ensemble à la cafétéria pendant deux ans. Ils avaient observé les feuilles, la neige, la pluie et le soleil tomber devant la même fenêtre sans jamais se lasser. Ils n’avaient pas ressenti le besoin de sortir, car leur présence à l’un et à l’autre suffisait pour savourer l’instant. Côte à côte, ils étaient bien. Ses rendez-vous officieux avec Arthur étaient paisibles, et la seule chose qu’elle attendait toute la semaine avec impatience. Même l’idée de voir Ada, pourtant celle qu’elle considérait comme sa nouvelle meilleure amie, ne l’exaltait à ce point.
Il m’a dit que tu lui plaisais.
C’était étrange, car Olympe n’avait jamais oublié ces mots et, pourtant, dans un même temps, les avait totalement ignorés, comme si Ada ne les avait pas prononcés. Alors, quand Arthur lui avait demandé de sortir officiellement ensemble, elle en avait été sincèrement surprise.
“Tu veux sortir avec moi ?”
Le garçon que son cœur s’était permis d’aimer pendant toutes ces années s’était déclaré à elle.
Et pourtant, Olympe n’avait pas hésité. Ce n’était pas son cœur qui décidait.
“Non.”
— Il est déprimé, ajouta Ada, une moue compatissante sur le visage.
Olympe ne sut que répondre, considérant qu’elle n’était pas responsable de son malheur. Elle n’avait pas à se forcer à sortir avec lui.
Même si elle en avait eu envie.
Ada devait s’en douter aussi, mais comme les rendez-vous chez le psy manqués, sa vie amoureuse était devenue un sujet tabou. Elles l’évitaient, l’une comme l’autre, lorsqu’elles n’avaient pas l’énergie d’argumenter.
— T’es sûre de ta décision ?
— Certaine.
Le doute, comme les regrets, n’avaient pas la place dans sa vie. Qu’elle ait eu tort, ou non, n’était pas la question.
— Tu l’aimais pas du tout ?
— Juste en tant qu’ami.
Ada haussa les sourcils et détourna les yeux, doutant visiblement de sa sincérité. Elle faisait toujours ça ! Comme ça pouvait l’agacer, des fois. Mais aujourd’hui elles se séparaient, alors Olympe se retint de rétorquer quoi que ce soit.
— Du coup, j’hésite à te la passer, dit-elle d’une voix plus basse en ouvrant son sac.
— De quoi ?
Son amie lui lança un sourire gêné avant de sortir une enveloppe blanche de son sac. Surprise, la jeune femme chercha une inscription du regard mais l’enveloppe était vierge.
— Il m’a demandé de te passer ça quand je te verrai.
Olympe eut un léger mouvement de recul, surprise.
— Une lettre ?
Ada laissa l’objet parler pour elle et le lui tendit. L’étudiante hésita mais finit par saisir l'enveloppe avec ses deux mains. Même au recto, rien n’était écrit, ni son prénom à elle ni le sien à lui.
— Tu es sûre que c’est pour moi ? ne put-elle s’empêcher de demander.
— Certaine ! Tu n’as qu’à l’ouvrir pour vérifier.
Olympe saisit le rebord et commença à tirer avant de s’arrêter aussitôt.
Une lettre d’Arthur ? Souhaitait-elle vraiment la lire ?
La dernière fois qu’ils s’étaient parlés…
“Non.”
Elle revoyait encore son visage à ce moment-là.
C’était la première fois qu’elle avait vu le cœur de quelqu’un se briser juste sous ses yeux. Elle n’aurait jamais imaginé que cela puisse être si limpide, si évident, de déceler une chose pareille simplement dans le regard de quelqu’un.
Et pourtant elle l’avait compris tout de suite.
C’était une expression qu’elle n’oublierait jamais.
— Je… je la lirai chez moi, bredouilla-t-elle en cherchant son sac à main pour la ranger.
— T’es pas en colère ? Que j’ai accepté de te la passer ?
Olympe ne réussit qu’à esquisser un sourire crispé.
— Non, t’inquiète. Mais à partir de maintenant, c’est juste entre lui et moi d’accord ? Arrête de t’en mêler.
— OK, OK, tu sais je serai même plus là de toute façon.
— Tu vas revenir cet été ? questionna-t-elle, espérant changer de sujet.
— Je suis pas sûre, mais je vais essayer. Au plus tard, je viendrai aux vacances de la Toussaint, c’est déjà prévu. Toi, tu seras déjà partie à ce moment-là ? Où est-ce que tu vas, déjà ?
— C’est pas encore décidé… j’hésite entre deux régions pour mon Master.
L’une qu’elle ne connaissait pas, et l’autre qu’elle connaissait que trop bien et redoutait terriblement de retrouver.
— Mais tu seras la première mise au courant quand ce sera décidé, dit Olympe en lui tapotant la main.
Ada la saisit et la tira vers elle pour la prendre dans ses bras, son amie répondant à son embrassade sans hésiter. Elles avaient parfois une relation explosive, mais elle allait lui manquer, sans aucun doute. Elles restèrent dans les bras l’une de l’autre un long moment, serrant un peu plus fort à chaque inspiration.
Ada finit par la relâcher, posant les mains sur ses épaules.
— T’as pas intérêt à m’oublier ! la menaça-t-elle en plaisantant.
— Alors ça, y’a aucun doute ! J’attends bien une carte postale d’Espagne de ta part.
— Une carte postale ? T’es une grand-mère ou quoi ? rit-elle. L’autre elle va bientôt demander à ce que je lui envoie un pigeon voyageur pour communiquer si ça continue.
Olympe pouffa, plaquant sa main sur sa bouche.
Les dernières années avaient été supportables, uniquement grâce à elle. La jeune femme n’osait imaginer comment elle aurait fini sans l’aide d’Ada. Sa présence à ses côtés lui était plus indispensable que celle d’Arthur ne l’avait jamais été. En ce sens, elle était bien contente qu’Ada ne soit intéressée que par les hommes - à son plus grand désarroi, disait-elle - car elle n’aurait jamais supporté de devoir couper les ponts avec elle si leur relation était devenue ambiguë aussi. L’idée d’être séparées la peinait sincèrement.
Olympe l’aurait-elle cru, à cet instant, alors que son cœur se gonflait rien qu’à la vue du sourire rayonnant de sa meilleure amie, d’à quel point il serait facile pour elle de la rayer de sa vie seulement quelques mois plus tard ?
De la même façon qu’elle avait fait une croix sur Rosalya, Alexis, Priya.
Nathaniel.
Arthur.
C’était curieux, la facilité qu’elle avait à faire ça. Pourtant, elle ne l’aurait probablement pas cru. Elle ne se serait jamais imaginé faire semblant de ne même pas la connaître, comme si ces quatre ans d’amitié n’avaient pas compté, juste pour cacher un secret qui l’encombrait.
Alors qu’elle souriait à pleine dents, agitant haut les bras pour saluer Ada qui montait enfin dans son train une heure plus tard, elle aurait dû les sentir. L’enveloppe dans son sac, les mots d’Arthur qu’elle ne lirait pas. Elle aurait dû les sentir vibrer. Elle aurait dû les entendre la prévenir.
Moi je t'aimais comme tu étais, Olympe.
Mais dans cet état, elle ne comprendrait pas. Le bonheur de ses parents n’était pas le sien.
Son vrai bonheur, elle venait encore d’en laisser partir un bout.
J'aurais tellement voulu que ça suffise.
Que ça t'aide à t'aimer aussi.
J’espère que tu es heureuse, maintenant.
C’est tout ce que je te souhaite.
Adieu.
♦♦♦
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