lundi 31 mars 2025

“Fallen” ♦ Chapitre 23



 Les lumières au plafond l’éblouissaient. Et pourtant, ses yeux refusaient de se refermer.
 Olympe n’était restée inconsciente que quelques heures. À son réveil, ses parents et les médecins se tenaient à son chevet, mais ils n’avaient pas l’air soulagé pour autant. Au contraire, leurs visages étaient troublés, inquiets. On ne lui accorda pas une minute pour lui expliquer ce qu’il se passait ou où elle se trouvait. Après quelques instants de flou, elle comprit qu’elle était à l’hôpital. Elle n’était pas morte. Elle avait survécu à sa chute mais, de toute évidence, elle n’était pas encore sortie d'affaires.
 Les médecins l’opérèrent dans les heures qui suivirent pour lui sauver la vie.
 Malgré son coma de plusieurs heures et l’opération qui avait suivi, elle se souvenait de tout. Jusqu’au moindre détail. Par conséquent, lorsque sa mère avait voulu contacter Nathaniel pour l’informer de la situation, il lui avait été facile de l’en empêcher, même de sa faible voix. “Ne contacte personne” était tout ce qu’elle avait réussi à articuler, mais cela avait suffi. Sa mère avait entendu et accepté sa requête, comme comprenant pourquoi elle le lui demandait. En dehors de ses parents, personne d’autre n'était au courant à ce moment-là.
 Moins de deux jours étaient passés depuis l’accident. Et les lumières de cet hôpital l’éblouissaient toujours autant. Comme des anges au-dessus de sa tête qui l’invitaient à les rejoindre, elles la hantaient. Lui faire douter qu’elle se trouvait bien dans la réalité et n’était pas décédée. Elle ne pouvait s'empêcher de les regarder jusqu’à sentir sa rétine brûler.
 Dans sa chambre, sa mère se disputait avec le personnel à la moindre occasion. Les infirmières étaient trop brutales lorsqu’elles changeaient ses perfusions, et elles ne réagissaient pas assez vite aux fluctuations sur le moniteur. Les médecins, quant à eux, n’étaient pas assez présents, et lorsqu’ils venaient, ils n’apportaient que des mauvaises nouvelles.
 Tout ce brouhaha la fatiguait mais Olympe ne trouvait pas la force de leur demander de se taire. Comme ses yeux qui refusaient de se fermer, elle se sentait prisonnière de ce corps qui peinait à faire le moindre geste. Il était lourd, comme si un poids invisible pesait sur lui. Chaque bourrasque de vent depuis la fenêtre entrouverte, chaque fragment de peau qui effleurait la sienne, chaque aiguille dans sa chair la torturait. Sa tête aussi était horriblement lourde, douloureuse, comme si un clou s’enfonçait petit à petit dans son front. Pourtant, malgré l'épuisement, elle peinait à s'endormir plus de quelques minutes, même pendant la nuit.
 C'était la première fois qu’elle expérimentait une sensation pareille. Comme se réveiller dans le corps de quelqu’un d’autre, c'était malaisant, désagréable. Elle n'était pas à sa place, quelque chose n’allait pas. Cette sensation étrange s'étendait jusqu’à son bassin. Ses jambes, elle ne les sentait pas. Elle n’avait pas essayé de les bouger non plus.
 On lui avait dit que c’était impossible. Ou plutôt, elle l’avait entendu dire par les médecins lorsqu’ils tournaient autour de son lit et discutaient entre eux.
 La jeune femme ne souhaitait pas vérifier ça par elle-même. Non pas qu’elle les croyait. Olympe était bien trop fatiguée pour s’en préoccuper pour l’instant, alors elle préférait juste les ignorer. Comme sa mère.

 — Je ne peux pas croire qu’ils lui aient rasé le crâne ! s’exclama-t-elle pour la troisième fois depuis son entrée dans la pièce.
 — C’était pour traiter sa commotion, bredouilla son père.

 Olympe l’entendit soupirer. Les pas agités de sa mère reprirent. Apparemment, ce n’était pas une bonne excuse.

 — Ils l’ont défigurée !

 Olympe ne s’était pas regardée dans le miroir. Il n’y en avait pas à disposition. Elle n’avait pas conscience non plus qu’on lui avait coupé les cheveux avant qu’on le lui fasse remarquer.
 Était-ce si important que ça ? Probablement, pour que sa mère s’en offusque à ce point.
 Nathaniel aussi aimait ses cheveux. Courts et bruns. Il passait souvent sa main à l’intérieur, jusqu’à chatouiller sa nuque. Que penserait-il en la voyant le crâne chauve ?
 Songer à lui lui serra le cœur. À cet instant, elle n’avait pris aucune décision le concernant. Elle refusait juste qu’il soit présent. Elle rechignait d’avoir à lui expliquer ce qu’il s'était passé. C'était trop tôt pour imaginer ne serait-ce qu’avoir à tout lui avouer.
 S’il était là, s’énerverait-il comme sa mère au fait que les médecins l’aient “défigurée” pour lui sauver la vie ? Probablement pas. Ce n'était pas son genre.
 Pourtant, cette idée s’insinua dans sa tête comme un parasite.
 Il ne pouvait pas la voir comme ça. Elle n'était pas elle-même. Ce corps n'était plus le sien.
 Olympe tourna enfin la tête, loin de ces lumières blanches et menaçantes. De sa main faible, elle appuya sur les boutons de son lit pour le redresser. En entendant le matela bouger, sa mère fonça vers elle.

 — Non, ma chérie ! Tu dois continuer à te reposer.
 — J’ai soif, réussit-elle à articuler d’une voix faible.
 — Oh bien sûr. Marc ! Va lui chercher à boire.

 Son père se leva doucement et vint lui poser un baiser sur le front avant de quitter la pièce. C’était comme être un enfant de nouveau, pensa-t-elle. Lorsqu’elle était malade et que ses parents se pliaient en quatre pour la soulager, lui apportant de quoi manger au lit et lui offrant des jouets pour la distraire. C’était la première fois, néanmoins, qu’elle terminait à l’hôpital. Et ce simple bisou picota furieusement sa peau abimée.
 Sa mère prit une chaise pour s’asseoir à côté de son lit et posa une main réconfortante sur sa joue. Olympe n’eut pas la force de lui dire de ne pas la toucher tant la sensation était curieusement douloureuse.

 — Tes cheveux vont vite repousser ma belle, ne t’inquiète pas.

 Ça ne l’inquiétait pas avant qu’elle n’en parle. Mais Olympe acquiesça, doucement, juste pour la rassurer.
 Ses cheveux, eux, reviendraient à la normale. Pour le reste…
 La porte s’ouvrit mais ce n’était pas son père. Une femme en blouse blanche qu’elle reconnut comme la première médecin à son chevet lors de son réveil s’approcha.

 — Ah, vous êtes enfin là ! s’énerva sa mère en se relevant.

 Elle tendit la main pour l’en empêcher mais renonça bien vite. Olympe n’avait certainement pas le courage de retenir sa mère dans sa colère. Mais de quoi était-elle en colère exactement ? Son comportement était si curieux. C’était comme si elle cherchait désespérément un coupable à qui reprocher l’accident de sa fille. Elle ne le savait pas à cet instant, mais la seule responsable, c’était Olympe.

 — Dites-moi que vous avez enfin de bonnes nouvelles à m’annoncer !
 — C’est compliqué, madame...

 La jeune femme ferma enfin les yeux, s’accordant un instant de repos.
 Elle se doutait de ce qui allait se passer mais aurait préféré disparaître, quitte à se faire engloutir par les lumières au-dessus de sa tête.
 La médecin au nom inconnu s’excusa.

 — Les nouvelles ne sont pas bonnes.
 — De quoi est-ce que vous parlez ? Vous nous avez dit que l’opération s’était bien passée !

 Olympe plissa les lèvres.
 La médecin s’excusa de nouveau auprès de sa mère, rentrant dans les détails de l’opération qui avait été nécessaire pour soigner sa commotion et sa colonne vertébrale. Décidément, tout le monde parlait comme si elle n’était pas là. Ce genre d’informations n’était-il pas censé être privé ? Vu qu’il s’agissait de ses parents, ça ne devait pas compter. Olympe aurait préféré qu’ils restent en dehors de ça. Leur présence commençait à l’étouffer.

 — Les dégâts sont importants, expliqua la chirurgienne.
 — Ce qui veut dire ?
 — Votre fille ne pourra probablement plus jamais marcher.

 C’était dit. Elle l’avait entendu à son réveil des soins intensifs mais son corps bourré de sédatifs l’avait convaincu que ce n’était qu’un rêve. C’était pourtant bien la réalité. La médecin lui lança enfin un regard avant de poursuivre :

 — Si elle devait marcher de nouveau, ça pourrait prendre des années d’efforts, et ce sans la moindre certitude de résultat.

 Et, une main réconfortante sur l’épaule de sa mère, elle conclut :

 — Je suis vraiment désolée.

 Pourquoi était-ce auprès d’elle qu’elle s’excusait ?
 Ce fut sa mère qui fondit en larmes.

 — Ce n’est pas possible ! Il doit y avoir une solution ! Réopérez-la !

 Mais rien n’y fit. La médecin poursuivit ses explications.
 Olympe était tombée du quatrième étage. Elle avait percuté un muret avant d’atteindre le sol, sauvant probablement sa vie, mais endommageant considérablement sa colonne vertébrale.
 Faire de la rééducation et espérer pour le meilleur, c’était tout ce qu’ils pouvaient faire. Il n’y avait aucune autre solution. Mais pour sa mère, ce n’était pas suffisant. Inconsolable était un faible mot, la concernant. Ses pleurs résonnaient jusqu’au plafond. La jeune femme aurait presque pu les sentir percuter sa peau hypersensible, lui donnant des picotements du bout des doigts jusqu’à ses épaules.
 Olympe laissa sa tête tomber sur le côté. Ce fut à ce moment-là qu’elle remarqua la porte ouverte. Dans l’entrebâillement se trouvait une femme rousse dans un fauteuil roulant, une main sur la poignée et la tête en avant. Personne d’autre ne semblait l’avoir remarquée. La chambre avait un autre lit vide, prêt à accueillir un nouveau patient, aussi était-elle probablement en lien avec cette personne. Qui est-ce ? se demanda Olympe néanmoins, interloquée par l’apparition de cette étrangère portant des vêtements de ville. À sa grande surprise, la femme se dirigea tout droit vers elle, emprisonant son regard. La médecin la remarqua enfin et la salua d’un signe de tête discret, toujours occupée à tenter de réconforter la mère d’Olympe.
 Ses yeux fatigués ne la quittaient plus tandis qu’elle s’avançait doucement vers son lit. Des cheveux courts et roux, le visage recouvert de taches de rousseur, elle paraissait plus âgée qu’elle. Vingt-cinq ans, peut-être, dans ces eaux-là. Elle portait un blazer couleur framboise et un pantalon noir. Avec ses vêtements de ville sur le dos, on aurait dit qu’elle avait débarqué ici par hasard.

 — Est-ce que je suis morte ?
 — De quoi ? interrogea Olympe de sa voix faible et gutturale.

 La femme se retourna vers la médecin et sa mère, toujours en larmes, indifférentes à leur discussion.

 — “Est-ce que je suis morte ?”, c’est la question que je me suis posée lorsque j’étais à ta place.

 Elle lui fit face de nouveau, un sourire mystérieux aux lèvres.

 — Je voyais mes parents pleurer toutes les larmes de leurs corps et les médecins essayer désespérément de les réconforter. Alors je me disais que je devais être morte.

 Les yeux de la femme se perdirent dans le vide, comme se remémorant les images de cette époque. De quand cet épisode datait-il ?
 Elle poursuivit :

 — Je veux dire... quelle autre explication y aurait-il pu avoir ?

 Olympe déglutit, sentant un poids énorme tomber sur sa poitrine. Plus fort encore que ce que l'inconfort qu’elle ressentait déjà. Pourquoi ces mots pesaient autant ? Ce n’étaient que les paroles d’une inconnue.
 Pourtant, soudainement, la vision de sa mère effondrée au fond de la pièce lui retourna le ventre.
 Une larme roula sur sa joue. De fatigue, certainement. Elle soupira longuement.

 — Il m’a fallu un moment pour réaliser que j’étais bien vivante, dit-elle dans un fin rire.
 — Pourquoi... ?

 “Pourquoi vous me racontez ça ?” était la question qu’elle souhaitait poser, mais elle n’avait pas la force de prononcer une phrase si complexe.
 L’inconnue sembla comprendre.

 — Je m’appelle Ada.

 Elle sourit de toutes ses dents.

 — Et toi ?

 L’étudiante hésita un instant avant de répondre dans un murmure :

 — O... Olympe.
 — Enchantée.

 De son sac, la femme sortit une carte de visite qu’elle lui montra rapidement avant de la poser sur la table de chevet.

 — Je suis chercheuse en biomécanique. Je fais aussi du bénévolat dans l’hôpital où tu te trouves pour aider les patients comme toi, expliqua-t-elle.
 — Comme moi ?

 Ada lui sourit tendrement.

 — On aura le temps d’en rediscuter. Je passais dans le coin alors j’avais juste envie de venir te saluer.

 Olympe ne sut quoi répondre.
 Sa mère était encore en larmes, blâmant l’hôpital pour tout ce qu’il s’était passé, comme elle l’avait fait pendant les trois jours précédents. La médecin l’invita enfin à quitter la pièce, accordant à Olympe un silence bienvenu, et son père prit sa place, une infirmière à ses côtés et une bouteille d’eau dans la main.

 — On se reverra bientôt j’espère, ajouta joyeusement Ada.

 Elle salua les nouveaux arrivants et quitta la chambre aussi vite qu’elle y était entrée. L’infirmière vérifia les signes vitaux d’Olympe et laissa son père lui donner de l’eau dans un gobelet en carton. Il l’aida à boire petit à petit.

 — Qui était la dame de tout à l’heure ? demanda-t-il.

 Olympe hocha la tête, espérant qu’il comprendrait que ça signifiait “je ne sais pas”. Il n’insista pas. Avec un mouchoir en papier, il essuya la larme sur sa joue.

 — Je suis désolé pour ce qu’il t’arrive ma chérie.

 L’étudiante ferma les yeux. La fatigue l’accabla.
 Elle n’était pas morte. Ada avait raison. Alors pourquoi personne ne se réjouissait ? Elle la première.
 Quelque chose n’allait pas.

 — J’ai envie de dormir, réussit-elle à dire.
 — Bien sûr, bien sûr.

 Il appuya sur les boutons du lit de manière à allonger le matelas. Olympe le remercia d’un signe de main. Ses yeux encapsulèrent de nouveau les lumières agressives du plafond, comme ne pouvant leur échapper. L’infirmière lui dit quelque chose concernant sa perfusion mais elle n’écouta pas. Elle pouvait bien faire ce qu’elle souhaitait, ça n’avait pas d’importance.
 Elle n’était pas morte. Olympe était tombée du quatrième étage après une nuit d’enfer et, pourtant, elle était encore vivante. C’était un miracle.
 Mais personne ne le voyait ainsi. Sa mère était en larmes, son père l’observait avec pitié et les médecins ne cessaient de s’excuser.
 La seule à l’avoir regardée normalement, c’était Ada.
 Ce fut ce jour-là qu’elle la rencontra pour la première fois.


♦♦♦


 Ada revint la voir toutes les semaines après ça.
 À chaque fois, elle parlait de tout et de rien. Seulement elle, car Olympe était trop faible pour avoir une conversation. Qu’il s’agisse de son expérience en tant que maîtresse de conférence, ses recherches en biomécanique, ses aventures avec son chien Lily ou son ex petit copain qui avait le culot de la recontacter alors qu’il était fiancé à une autre... Ada n’était jamais à court d’idées, alors même qu’elle était la seule à ouvrir la bouche de toute la discussion.
 Elle était amusante. Olympe ne comprenait pas trop ce qu’elle venait faire dans sa chambre mais, à chaque fois, elle réussissait à la faire rire avec ses anecdotes de vie rocambolesques. L’achat de la mauvaise marque de nourriture pour chien se transformait en le récit le plus drôle qu’elle n’eut jamais entendu. Rire lui faisait mal à la poitrine mais elle en payait joyeusement le prix à chaque fois.
 Ce ne fut qu’au bout d’un mois que son père lui demanda :

 — Qui est Ada Laroche ?

 Olympe, qui essayait désespérément de trouver une position confortable dans son lit sans arracher sa perfusion par accident, se tourna vers lui. Il lui présenta une carte de visite. La jeune femme fronça les sourcils.

 — “La Vie Commence Aujourd’hui”, lit-elle.
 — Tu connais ? On dirait une association.

 Sous le nom d’Ada Laroche était écrit “vice-présidente”.
 Olympe se laissa retomber dans son lit, fatiguée par le faible effort que cela lui avait demandé de se pencher vers lui.

 — Ada... c’est une dame qui vient me voir de temps en temps.
 — Elle doit te rendre visite dans le cadre de son association, dit-il simplement.

 Il chercha rapidement sur internet et découvrit que “La Vie Commence Aujourd’hui” avait pour mission d’aider et d’accompagner les personnes nouvellement handicapées ou en cours de rééducation.
 La jeune femme fut un peu déçue. Quelque part, elle aimait l’idée qu’Ada vienne la voir juste pour le plaisir de parler, et non pas par obligation. Mais, d’un autre côté, elle ne lui avait jamais caché faire partie d’une association. Elle lui avait passé cette carte dès sa première visite. Puis pour quelle autre raison viendrait-elle la voir, sinon ?
 Olympe était handicapée. C’était pour ça qu’Ada venait.
 Le mot n’était jamais prononcé, par personne. Les médecins disaient qu’elle ne pourrait probablement plus jamais marcher. Mais ça ne voulait pas dire qu’elle était handicapée, si ?
 “Handicapée”. Ça faisait peur. C’était lourd à porter. Inconfortable. Ça faisait pleurer sa mère toutes les larmes de son corps et son père l’observait avec une peine insupportable, comme s’il s’attendait à la voir se désintégrer à tout moment.
 Il n’y avait aucun aspect positif à être handicapée, pas vrai ? On n’entendait jamais de choses positives à ce sujet. Les documentaires à la télé étaient toujours dramatiques, angoissants. Et dans les films, les “happy end” se passaient avec des personnages debout sur leurs deux jambes. Les héroïnes de comédies romantiques n’étaient pas assises dans un fauteuil. Olympe n’en avait jamais vues.
 Être handicapée, ce n’était pas quelque chose qu’elle pouvait simplement annoncer au téléphone non plus.
 “Nathaniel. J’ai failli faire quelque chose d’horrible l’autre soir et, depuis, je suis handicapée.”
 Dit de cette façon, ça sonnait comme une punition, un châtiment. Quelque chose qu’elle aurait mérité, pour s’être mal comportée. Pour ne pas être morte, alors qu’elle était tombée du balcon d’un inconnu. Nathaniel ne l’accepterait jamais. Il ne lui pardonnerait pas.
 C’était ce qu’elle se répétait en boucle, à chaque seconde de chaque jour. Elle ne cessait jamais de penser à lui, à ce qu’il dirait, comment il la regarderait, ce qui changerait entre eux… sauf quand Ada venait la voir.
 Alors, pendant vingt minutes, elle s’autorisait enfin à penser à autre chose. À se concentrer sur quelqu’un d’autre qu'elle-même. Ces vingt minutes de conversation étaient devenues ses seuls moments de liberté. Elle oubliait sa condition, ses douleurs fantômes, ce corps inconfortable, les souvenirs qui la tourmentaient. Elle n’était plus une patiente en rémission dans un lit d’hôpital mais une jeune fille normale qui discutait avec une amie.
 Association ou pas, Olympe décida bien vite qu’elle voulait d’Ada dans sa vie. Dans cette nouvelle vie.



 Un autre mois passa.
 Ses cheveux avaient légèrement repoussé. Dans le miroir, elle ne se reconnaissait pas. Entre les cernes violettes sous ses yeux, sa peau presque transparente de ne pas avoir rencontré un rayon de soleil depuis plus de huit semaines, et sa coupe de cheveux “garçonne” qui recouvrait à peine sa cicatrice, elle avait l’impression d’observer quelqu’un d’autre.
 Bien vite, elle limita ses passages dans la douche juste pour éviter son reflet - mais aussi car elle détestait avoir à appeler les infirmières à chaque fois pour la transporter.
 Ses parents ne passaient plus qu’une fois par semaine désormais. Au même rythme qu’Ada.
 Sa commotion rétablie et les maux de tête disparus, on lui présenta un fauteuil roulant, prêté par l’hôpital, un vendredi matin comme les autres.

 — Avec ça, tu pourras te déplacer plus facilement ! lui dit gentiment l’infirmière. Aller à la cafétéria ou te balader dehors.

 Malgré les trombes de neige qui tombaient à l’extérieur avec le début de l’hiver, tout le monde - ses parents compris - semblaient enthousiastes à l’idée qu’elle puisse enfin “sortir”.
 Bizarrement, Olympe, elle, n’était pas ravie par cette idée. Au contraire.
 Elle n’avait aucune envie de sortir de son lit. De la même manière qu’elle ne voulait parler à personne en dehors d’Ada. Ce fauteuil la mettait mal à l’aise. Il paraissait si bas, si lointain. Si proche du sol, en comparaison du lit qu’elle ne quittait presque plus.
 Olympe n’avait aucune envie de l’utiliser et, pourtant, on l’y fit s’asseoir sans lui demander son avis. Son père se chargea de l’aider.
 Une fois assise, la jeune femme leva la tête. Tout le monde se penchait vers elle, attendant sa réaction.
 Elle n’aimait pas cet angle de vue. Il était bizarre. Trop bas. Trop inférieur. Tout le monde était debout à part elle et elle détestait ça. Une colère inextricable s’insinua dans sa poitrine. Les larmes aux yeux, elle s’exclama froidement :

 — C’est bon, on a fini pour aujourd’hui.

 Elle essaya de retourner dans son lit par elle-même mais n’y parvint pas. Son père la porta et lui permit de rejoindre ses draps. L’étudiante se mordit la lèvre pour ne pas pleurer de frustration devant tout le monde.
 Elle n’avait jamais haï l’univers autant qu’à cet instant précis.
 Pour la première fois, Olympe parla plus qu’Ada lorsqu’elle la vit cette semaine-là. Sa nouvelle amie écouta son désarroi sans la juger.

 — Moi j’avais sept ans quand c’est arrivé, expliqua-t-elle.

 C’était la première fois qu’Ada évoquait la raison de son handicap. Olympe oubliait qu’elle l’était lorsqu’elle lui parlait ; elle ne voyait en elle qu’une amie drôle et présente, qui ne la regardait pas différemment, contrairement à tous les autres. C’était comme si elles se connaissaient depuis des années.

 — Qu’est-ce qu’il s’est passé ? osa-t-elle demander.
 — Accident de la route. Je suis la seule à avoir eu des séquelles.

 Ce jour-là, Ada portait un jean troué aux genoux et un t-shirt beige sous une veste épaisse. L’étudiante enviait son style, simple mais joli, elle qui ne quittait pas son pyjama depuis deux mois.

 — Contrairement à toi, j’avais trop hâte d’essayer un fauteuil !
 — Vraiment ? questionna timidement Olympe.
 — Ouais ! Je me disais que j’allais devenir plus rapide que tout le monde. J’avais pas conscience que j’étais censée pousser le fauteuil à la force de mes propres bras, rit-elle.

 Elle souleva ses manches pour montrer ses bras musclés. Malgré la maigreur de son corps, les muscles étaient clairement visibles. Olympe laissa échapper un “oh” impressionné.

 — La prochaine fois que tu essayes un fauteuil on pourra aller se promener ensemble. On peut commencer par la cafétéria. C’est pas si mauvais, là-bas !

 L’étudiante sourit. Si cela signifiait qu’elle pouvait passer plus de temps avec Ada, l’idée d’utiliser un fauteuil aurait dû l’enthousiasmer, mais Olympe se sentait encore réticente.
 Ada, ça lui convenait peut-être, mais elle… c’était différent. Elle n’aurait su expliquer pourquoi, mais elle en était persuadée. Personne n’aurait pu la comprendre.

 — Au fait, ajouta cette dernière en se penchant vers son lit. Tu m’avais pas dit que t’avais un copain.

 Son souffle se coupa.

 — Co... comment t’es au courant ?
 — J’ai entendu tes parents en parler une fois ! C’est vrai que tu veux rien lui dire ?

 Olympe baissa la tête.

 — J’ai... j’ai rompu avec lui, alors il n’y a rien à dire de toute façon.
 — Oh je vois... et tu n’as pas rompu avec lui à cause de ce qu’il t’est arrivé, j’espère ?

 La jeune femme hésita.
 Elle n’était pas douée pour mentir. Du moins, à l’époque. Bientôt, ça deviendrait une seconde nature.
 Elle appréciait Ada, alors elle lui avoua la vérité :

 — Il ne comprendrait pas... bredouilla-t-elle, les yeux baissés.

 Ada soupira bruyamment.

 — Tu te fous de moi ! Si tu lui dis rien, comment tu peux être sûre qu’il comprendra pas ? S’il réagit mal, tu n’auras qu’à le jeter à ce moment-là. Crois-moi, annoncer qu’on a un handicap, c’est le moyen le plus efficace de faire le tri entre les connards et les mecs biens. J’ai des années d’expérience sur les applis de rencontre derrière moi, je sais de quoi je parle.
 — Je... je sais pas...
 — Puis tu t’es mis à sa place ? Se faire larguer d’un coup comme ça, sans connaître la vraie raison ? Ça doit être une torture pour lui ! Vous étiez proches ?
 — Je...

 Je ne veux pas y penser.
 Olympe pensait déjà à lui à chaque instant. Tous ses rêves étaient occupés par sa présence. Il était la première personne à pénétrer son esprit au réveil et la dernière à le quitter la nuit tombée.
 “Je ne t’aime plus.”
 Elle lui avait menti. Son premier mensonge, le premier d’une longue série. Par message, car elle n’en aurait jamais été capable de vive voix.
 “Je t’aime tant que je te quitte avant que tu n’aies à le faire” était la vérité si difficile à prononcer.
 Des sanglots dans la voix, Olympe la supplia :

 — C’est trop difficile.

 Ada ouvrit la bouche, comme pour protester, mais se retint.
 Après tout, l’accident ne datait que de quelques mois. C’était encore tôt. Il lui fallait du temps pour se remettre, accepter, avancer - c’était probablement ce qu’elle pensait, à cet instant.
 Personne ne pouvait se douter que rien n’allait s’arranger par la suite. Qu’en vérité, ce qui avait commencé avec un simple mensonge pour éviter une situation compliquée, allait virer à l’obsession.
 Ada essaya de relancer le sujet à plusieurs reprises les fois suivantes mais Olympe coupait toujours court à la conversation. Sa nouvelle amie n’était pas du genre à se laisser dicter quoi faire mais, à l’époque, leur amitié était encore fraîche. Elle respecta son choix de ne pas évoquer Nathaniel.
 Des mois passèrent.


♦♦♦


 — Je peux pas croire qu’il t’ait encore appelée.
 — Non mais t’as vu le culot.

 Assises à la cafétéria, Olympe et Ada discutaient, comme d’ordinaire.
 L’été touchait à sa fin et les beaux jours se faisaient rares, désormais. Le soleil se couchait de plus en plus tôt. À l’extérieur, les feuilles des arbres commençaient déjà à tomber sous le poids du vent. Dans à peine deux semaines, Olympe retournerait enfin à l’université.
 Presque un an était passé depuis l’accident. La jeune femme se déplaçait désormais dans un fauteuil que ses parents lui avaient payé. Elle revenait à l’hôpital toutes les semaines pour ses séances de rééducation. À chaque fois, Ada prenait le temps de boire un café avec elle à la cafétéria. Aujourd’hui, elle n’avait qu’un verre d’eau. Olympe, elle, grignotait difficilement sur un muffin.

 — Mec, t’es marié. Je veux plus entendre parler de toi ! s'exclama Ada en roulant les yeux au ciel.
 — Qu’est-ce qu’il cherche exactement ? questionna Olympe, les yeux dans le vide.
 — Un plan B je suppose ? Mais c’est pas ma faute s’il est malheureux dans sa vie de couple ! Pour qui il me prend ? Il croit que je suis juste là à attendre qu’il soit libre de nouveau ? Il a pas compris que j’étais passée à autre chose.

 Ada soupira et posa ses coudes sur la table.
 En un an, elle n’avait pas beaucoup changé. Olympe, c’était une autre histoire. Ses cheveux avaient repoussé et, depuis, elle ne souhaitait plus les couper. Elle avait aussi changé de couleur, passant de son brun naturel à un auburn vif. Sa peau avait repris une couleur normale, les cernes sous ses yeux avaient disparu, de même que les seringues dans ses bras. Elle pouvait se nourrir sans assistance et avait enfin quitté ses pyjamas. La jeune femme avait aussi perdu énormément de masse musculaire et ne parvenait pas à la récupérer.
 Ses jambes n’avaient pas retrouvé leur mobilité.
 Chaque semaine, la rééducation ne semblait être qu’une perte de temps. Mais les médecins avaient changé leur diagnostic. Selon eux, si elle poursuivait les séances de rééducation avec sérieux, la possibilité de remarcher dans les années à venir était tout-à-fait envisageable. Ada s’enthousiasmait à cette idée. “C’est formidable !” lui avait-elle dit avec un grand sourire. “C’est pas grave si ça prend du temps !”
 C’était un son de cloche très différent qu’elle avait avec ses parents qui la scrutaient avec intensité dès qu’ils venaient la chercher à l’hôpital. “Tu as réussi à marcher aujourd’hui ?” était leur éternelle question. Olympe hochait alors négativement la tête en retenant ses larmes de couler. La déception qu’ils ne prenaient pas la peine de dissimuler lui lacérait le cœur à chaque fois.
 Olympe était encore handicapée et ça leur posait un problème. Le fauteuil et les travaux de la maison pour lui aménager une chambre au rez-de-chaussée leur avait coûté énormément d’argent. Sa condition revenait sur le tapis à la moindre occasion. Comment voyager ? Comment participer aux réunions de famille ? Comment la véhiculer tous les jours à l’université ?
 Olympe était devenue un animal de compagnie encombrant dont tout le monde souhaitait se débarrasser sans oser le faire.
 Ada était la seule dont la présence ne lui était pas douloureuse. Et, après avoir coupé contact avec toutes les personnes qu’elle connaissait, elle était aussi sa seule amie désormais.

 — Et toi alors ? demanda Ada.
 — Moi quoi ?

 Elle se pencha vers elle.

 — Personne qui t’intéresse ? J’ai bien compris qu’entre toi et ton ex c’était terminé mais ça va faire un an ! Tu peux te remettre sur le marché.

 Olympe eut un sourire triste.
 Plus occupée à détruire son muffin morceau par morceau qu’à le manger, elle ferma longuement les yeux.
 Presque un an sans parler à Nathaniel. Elle aurait pu croire qu’elle s’y serait habituée mais ce n’était toujours pas le cas. Au moins une fois par jour, elle s’interrogeait sur lui. Où il se trouvait, ce qu’il faisait, comment ses études se passaient, s’il avait quelqu’un d’autre dans sa vie. C’est trop tard pour le recontacter maintenant, se disait-elle. Cette excuse l’arrangeait autant qu’elle la peinait.
 C’était trop tard pour regretter. Trop tard pour espérer que tout se soit passé autrement, pour souhaiter que Nathaniel soit à ses côtés lorsqu’elle pleurait dans sa chambre en pensant au poids qu’elle était devenue pour sa famille. Pour l’imaginer lui dire qu’il l’aimerait quand même.
 Mais si elle était une telle tare pour ses propres parents, comment espérer que Nathaniel réagirait différemment ? La possibilité que cela change tout entre eux la terrifiait.
 C’était bien plus supportable pour cette vérité de ne vivre que dans sa tête, plutôt que se manifester dans la réalité.

 — Ça ne m’intéresse pas, répondit-elle.

 Ada se pencha encore plus, forçant Olympe à répondre à son regard insistant. Elle souriait à pleines dents.

 — Qu’est-ce qu’il y a ?
 — Et lui, là-bas ? Il t’intéresse pas ?

 Sans comprendre, la jeune femme se retourna rapidement avant de rougir instantanément.
 Quelques tables plus loin se trouvait un garçon qui lui rendit son trouble, déviant la tête.
 Arthur. Ils participaient aux séances de rééducation au même moment mais ils n’avaient jamais échangé le moindre mot. Elle n’avait su son prénom que par hasard, lorsqu’un infirmier l’avait prononcé. Elle ignorait exactement pourquoi il était là mais il avait l’air d’avoir des difficultés à utiliser ses bras.
 Des yeux verts, des cheveux bruns clairs et un sourire enjoué sur le visage à tout moment de la journée, il devait avoir à peu près son âge. Il faisait toujours rire les personnes autour de lui, s’amusait des “pièces de métal” dans son corps et s’adonnait à la rééducation du mieux qu’il le pouvait en ignorant les douleurs qu’il ressentait visiblement. Tout le monde l’appréciait, Olympe y compris.

 — Je vois pas de quoi tu parles, réfuta la jeune femme malgré le rouge sur ses joues.
 — Il m’a dit que tu lui plaisais.
 — Hein ?!

 L’étudiante aurait voulu s’enfouir sous terre d’embarras. Elle agita la tête pour s’assurer que personne ne l’avait entendue. Elle se pencha vers Ada à son tour, baissant sa voix.

 — De quoi tu parles ?
 — Il me l’a dit. Il est mignon, mais un peu jeune pour moi, alors je te le laisse. Pas la peine de me remercier.
 — C-Comment ça il te l’a dit ?

 Impossible. Ils ne s’étaient jamais adressé la parole. Ils avaient juste échangé des regards. Certes, à chaque fois, ils finissaient par détourner les yeux de gêne, mais ça ne voulait rien dire.
 Il était beau, tout au plus. Et gentil avec tout le monde, staff et autres patients sans distinction. Et drôle. Et aussi...
 Elle ne put s’empêcher de se retourner vers lui une seconde fois et croisa son regard de nouveau. Troublée, elle croisa les bras sur la table en faisant comme s’il ne s’était rien passé.

 — N’importe quoi, souffla-t-elle dans un rire gêné en secouant la tête.
 — Mais puisque je te le dis ! Puis t’as vu comment il te regarde ? Ça trompe pas quand même.
 — Et moi je te dis que tu te trompes ! s’emporta-t-elle. Personne pourrait aimer quelqu’un comme moi. Pas dans cet état.

 Elle avait élevé la voix sans le vouloir, attirant des regards curieux sur elle. Sentant des vibrations inconfortables courir dans ses bras, elle agrippa sa nuque avec ses mains tremblantes. Sa respiration commença à se saccader.
 L’idée qu’un garçon séduisant comme lui puisse être intéressé par elle et la voir sous cet angle... non, c’était ridicule, impensable, impossible. Ça l’agaçait, même, qu’Ada puisse le supposer d’une manière aussi légère. À quoi pensait-elle ? S’amusait-elle de lui faire croire une chose pareille ? De la faire espérer ?
 Espérer quoi ? Il ne se passerait jamais rien entre eux. Cette idée n’aurait même pas dû occuper son esprit plus d’une seconde, et pourtant son visage ne quittait plus ses pensées.

 — Olympe… murmura Ada d’une voix douce.

 Les paupières fermées à lui en faire mal pour essayer de faire disparaître cette image mentale qui la torturait, elle ne vit pas l’inquiétude sur le visage de son amie.
 Son amie… l’était-elle seulement ? Après tout, elle aussi, ne lui parlait que dans le cadre de son association. Elle aussi ne lui accordait de l’attention que parce qu’elle avait pitié d’elle. Comme Arthur, sûrement. Ils étaient tous pareils.
 Ada enroula ses doigts autour de son poignet.

 — Tu vas te faire mal…

 Olympe serrait ses poings si fermement sur sa nuque que tous les muscles de ses bras étaient tendus, au bord de la rupture. Ada saisit son autre poignet et l’invita à poser les mains sur la table. “Concentre-toi sur ta respiration”, lui conseilla-t-elle sans lui lâcher les mains.
 Ce n’était pas la première crise d’angoisse que la jeune femme avait en sa présence. Ça arrivait de plus en plus souvent, en vérité, surtout depuis que son retour à l’université était prévu.
 Après de longues minutes, Olympe rouvrit les yeux, ses pensées ayant enfin arrêté de s’affoler. Ada avait un sourire sympathique aux lèvres, mais son regard ne trompait pas. Un regard de grande-sœur, inquiète mais irritée en même temps.

 — Ça va pas mieux, toi, à ce que je vois. Tu n’es toujours pas allée voir la psy que je t’ai recommandée, je parie.

 Honteuse, Olympe secoua la tête pour confirmer. La déception dans son regard était évidente. Lui lâchant enfin les mains, Ada soupira.

 — Pourquoi ? Si tu n’as pas confiance en mes recommandations, tu peux chercher de ton côté aussi tu sais. Je t’ai dit que l’asso avait plein de ressources à ce sujet, y compris pour des consultations gratuites.
 — C’est pas ça, bredouilla Olympe, gênée. C’est juste… je sais pas… je pense pas en avoir besoin.

 Son amie sourit, un léger agacement sur les lèvres, mais compréhensive. Des cas comme Olympe, elle devait en voir beaucoup dans le cadre du bénévolat. La patience est un travail de tous les jours, lui avait-elle dit une fois. Olympe n’avait pas compris que cela la concernait aussi.
 Le déni emprisonnait le cœur des gens d’une façon bien plus puissante que ce qu’on aurait pu imaginer.
 C’était encore tôt. Beaucoup trop tôt pour la secouer par les épaules et lui hurler que si, évidemment, elle avait un sérieux problème. Un problème extrêmement courant pour les personnes qui vivaient un accident traumatique comme le sien. Elle n’était pas spéciale. Ils passaient tous par là, à certains degrés. Mais Olympe était tant refermée sur elle-même qu’elle ne voyait personne d’autre. Ça aussi, c’était courant, finalement.
 Ada avait encore de la compassion pour elle à ce moment-là.

 — Tu trouves ça normal d’avoir une crise d’angoisse juste à l’idée de plaire à un mec ? tenta-t-elle de plaisanter.

 Olympe crut percevoir du sarcasme dans sa voix, ce qui ne lui plaisait pas.

 — Ça n'a rien à voir.

 “Et je ne plais à personne”, voulait-elle ajouter. La jeune femme triturait ses mains sur la table.

 — Enfin... oui, l’idée de sortir avec quelqu’un m’angoisse je suppose, mais c’est juste… enfin c’est rien. Je suis bien toute seule de toute façon. Alors à quoi bon en parler ?
 — C’est pas juste ça, Olly. Aller voir un psy te donnera juste un peu d’aide pour surmonter tes angoisses, c’est t-
 — J’ai pas besoin d’aide, Ada ! s’emporta-t-elle.

 Son amie l’observait en silence, une expression absconse sur le visage.

 — J’ai juste besoin de me concentrer sur la rééducation. Je vais très bien, j’ai pas besoin d’un psy, et sortir avec quelqu’un serait juste du temps perdu de toute façon ! Alors tu arrêtes avec ça.

 Beaucoup de pensées différentes envahirent l’esprit d’Ada à ce moment-là.
 Le déni était une prison envahissante. Parfois cruelle, lorsque ses victimes essayaient désespérément d’en réécrire la réalité. Ce n’était pas un état duquel on sortait facilement. Certains perdaient leur identité à l’intérieur.
 Olympe était probablement un cas plus compliqué qu’Ada aurait pu anticiper.

 — Ces choses prennent du temps. La rééducation… et le reste, souffla la chercheuse, comme pour lui signifier qu’elle avait compris, mais n’avait pas totalement abandonné.

 Soigner son corps, apaiser sa tête, ça prenait parfois des années. Voire une vie entière. Ada le savait. Elle était passée par là.
 Olympe souhaitait, elle, enterrer tous ses maux dans le sol et faire comme s’ils n’avaient jamais existé.
 Cette dernière soupira, légèrement agacée, mais décida de ne pas insister. Ada était plus âgée alors elle s’inquiétait constamment, voilà tout. C’était dans sa personnalité de parler comme si elle savait comment résoudre ses problèmes à sa place. Ada était tout le temps de bonne humeur, elle rigolait des malheurs de sa vie et les tournait en anecdotes hilarantes pour faire rire la galerie, elle était ambitieuse et chaleureuse, toujours prête à se faire de nouveaux amis.
 Quelqu’un comme elle ne pouvait pas vraiment comprendre ce qu’Olympe ressentait.
 C’était ce qu’elle se disait. Elles étaient si différentes ; elle l’appréciait autant car c’était son antithèse. Mais elles ne se comprendraient jamais.
 Pendant les années qui suivirent, Ada essaya de la pousser à voir un psychologue ou psychiatre à plusieurs reprises. Plus leur lien d’amitié se tissait, les deux amies se rencontrant même désormais en dehors de l’hôpital après le départ d’Ada de l’association, plus la jeune chercheuse se permettait d’insister. “Tout le monde passe par là”, “Ça ne peut pas te faire du mal” ou encore “Il n’y aucune honte à recevoir un peu d’aide”. Parfois elle se mettait même en colère, mais rien n’y faisait, et Olympe refusait catégoriquement d’en entendre parler. Au bout de trois ans, Ada laissa enfin tomber, au plus grand soulagement de l’étudiante.
 Tandis que ses jambes recommençaient à fonctionner et son corps à avancer physiquement vers l’avenir, son esprit, lui, restait coincé dans cette chambre d’hôpital, à observer les lumières blanches au plafond.


♦♦♦


 Trois ans et demi étaient passés depuis l’accident et, au début du printemps, Arthur lui avait avoué ses sentiments.

 — T’as toutes tes affaires là-dedans ? demanda-t-elle en pointant du doigt le sac rouge que le chauffeur de taxi posait à côté d’elle.
 — Juste le minimum, répondit Ada en tapant sur la fermeture pour montrer à quel point il était rempli malgré tout. Je me fais livrer le reste. Tu m’imagines me balader avec quarante kilos de valises ?

 Les deux femmes échangèrent un rire. Le chauffeur les remercia et repartit dans son imposant véhicule. Ada prit son sac pour le poser sur ses genoux et se tourna vers Olympe.

 — T’es sûre que ça te dérange pas d’attendre ? demanda-t-elle. Le train va pas arriver avant une heure tu sais.
 — Pas de problème, au contraire. Après ça, on va plus pouvoir se voir avant des mois…
 — Ça va faire bizarre, souffla-t-elle.

 C’était la première fois qu’Olympe la voyait ainsi, aussi peu sûre d’elle. Son amie souriait, comme à son habitude, mais son assurance semblait l’avoir quittée. Elle n’avait presque pas prononcé un mot de tout le trajet, ses yeux couraient dans tous les sens et sa bouche riait nerveusement à la moindre occasion, même lorsqu’il n’y avait rien de drôle.
 Tandis qu’elles se dirigeaient vers l’entrée de la gare, Olympe observa l’écran qui indiquait les futurs trains.

 — Valence, 11h33, sur le quai A, énonça-t-elle.

 Ada la dépassa pour rejoindre la gare et prévenir les agents de son arrivée. Dans les gares rurales comme celles où elles se trouvaient, il était souvent impossible de monter dans les trains sans assistance. Cela demandait une organisation qui avait découragé Olympe dans ses mouvements plus d’une fois. Même le taxi, elle ne pouvait pas simplement en héler un au bord de la route, elle devait en réserver un spécial à l’avance, car la majorité serait incapable de transporter un fauteuil roulant. Olympe ne sortait jamais de son plein gré, en dehors de la fac ou de l’hôpital, même désormais qu’elle pouvait se déplacer sur ses jambes à l’aide d’une seule béquille. Elle parvenait à marcher sans mais fatiguait bien rapidement, aussi ses sorties étaient limitées. Ou plutôt, elle les limitait. Ada et elle se voyaient principalement près du campus ou discutaient par téléphone.
 Les progrès d’Olympe avaient été impressionnants, en particulier ces derniers mois. C’était comme si, tout à coup, son corps s’était souvenu de comment marcher, après des années de rééducation à ne presque pas progresser. En seulement quelques semaines lors de l’été de l’année précédente, Olympe était passée de ne pas pouvoir quitter son fauteuil sans aide à réussir à marcher plusieurs mètres par elle-même. Sa mère avait pleuré lorsqu’elle l’avait vu faire. Comme si elle était redevenue sa fille, qu’elle la reconnaissait enfin après des mois sans la regarder. L’ambiance à la maison avait entièrement changé.
 Elle avait pensé, à ce moment-là, que ça devait être ça, le bonheur. Juste de pouvoir marcher, car après tout, c’était la seule chose qui avait réussi à faire sourire sincèrement ses parents en trois ans.
 Olympe arrivait au bout de ce long tunnel sombre dans lequel elle avait plongé sa propre famille par ses actes inconsidérés. La seule chose acceptable à faire était de leur redonner cette paix d’esprit qu’elle leur avait volée.
 Elle pensait qu’une fois totalement débarrassée de ses béquilles, sa vie serait parfaite à nouveau, oubliant que c’était bien parce que sa vie était si difficile qu’elle avait fini sur ce balcon ce soir-là.
 C’était bien pour en finir avec cette vie-là.
 Alors pourquoi tenait-elle autant à y retourner ?

 — OK c’est bon, dit Ada en revenant vers elle. On peut aller attendre sur le quai.
 — On a même pas besoin de prendre l’ascenseur.

 Le quai A se trouvait juste en face d’elles. Ada composta son ticket et elles se dirigèrent vers les sièges les plus proches pour qu’Olympe puisse s’asseoir. Elle posa sa béquille sur le siège adjacent et son amie se positionna de l’autre côté. À plus d’une heure du prochain train, il n’y avait personne d’autre à part elles.

 — Alors… pas trop stressée ? demanda Olympe, un sourire en coin.

 Ada lui lança un regard atterré, comme ne revenant pas qu’elle lui pose une question à la réponse aussi évidente.

 — Je meurs de trouille ! s’exclama-t-elle en étirant les bras. Je commence à me demander si j’ai pas fait une erreur d’accepter.
 — Dis pas n’importe quoi. Je suis sûre que tu vas adorer Barcelone.
 — Mouais… j’en suis pas certaine pour être honnête…
 — Tu vas avoir le soleil et la mer toute l’année !
 — C’est sûr que les hivers à -15° C vont pas me manquer…

 Son amie sourit, laissant sa tête tomber en arrière, les yeux fermés. Elle posa les mains sur son sac, toujours sur ses genoux. Quelques instants passèrent sans qu’aucune des deux jeunes femmes ne dise quoi que ce soit. Olympe observait Ada en silence, se demandant bien à quoi elle pensait à cet instant. Ses cheveux roux coupés courts flottaient doucement au gré du vent, cachant son visage par intermittence. Son sourire avait disparu mais une certaine sérénité flottait encore sur ses traits, comme si elle venait juste de s’endormir et ne rêvait pas encore.
 Dans ces moments-là, Olympe se rappelait plus que jamais qu’Ada avait déjà vingt-huit ans. La maturité se lisait d’autant plus sur son visage lorsqu’il n’était pas occupé par un sourire.
 Après un long moment, Ada rouvrit enfin les yeux. L’espace d’un instant, elle parut curieusement peinée, mais sa bonne humeur habituelle remplaça bien vite cette expression fugace.

 — Au pire je suis de retour dans six mois ! lui dit-elle en se tournant vers elle.
 — Tu m’as pas dit que t’avais un contrat d’un an et demi ?
 — Ça se rompt les contrats, tu sais…

 Elles échangèrent un rire complice.

 — J’aurais jamais cru qu’aller bosser à l’étranger te stresse à ce point, avoua Olympe.
 — C’est que je suis moins aventureuse que j’en ai l’air, répondit-elle. J’ai vécu ici pendant dix ans et je commençais à avoir mes petites habitudes.
 — Tu vas me manquer en tout cas.

 Ada posa les mains sur ses joues, comme n’en revenant pas qu’elle l’ait enfin admis, quand bien même ça n’avait jamais été un secret.

 — Mais moi aussi tu vas me manquer Olly !! s’enthousiasma-t-elle en lui tirant les joues comme une vieille dame. Regardez-moi ça t’es toute gênée !
 — C’est toi qui me gêne ! rit-elle en la repoussant. T’en fais des caisses, sérieusement.
 — C’est que je suis émue de partir ! Qu’est-ce que ma jolie Olly va bien pouvoir faire sans moi ? Elle va être perdue, je parie !
 — N’importe quoi, s’amusa Olympe de ses exagérations habituelles. Puis je ne suis pas toute seule.
 — Même maintenant que tu ne parles plus à Arthur ?

 Son souffle se coupa.
 Ada grimaça aussitôt, les dents serrées, comme réalisant qu’elle avait dit quelque chose qu’elle n’aurait pas dû.
 Olympe retint un soupir agacé et demanda, plus froidement qu’elle ne l’aurait voulu :

 — Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

 Ce fut à Ada de souffler. Leurs histoires l’ennuyaient, la jeune femme le savait. Arthur n’aurait jamais dû la mêler à ça.

 — C’est mon ami à moi aussi, il a le droit de me raconter des trucs…
 — Qu’est-ce qu’il t’a dit ? insista-t-elle.
 — Mais rien de grave ! tonna-t-elle, les mains en l’air pour signifier son innocence dans l’affaire. Juste que… bah que t’as refusé ses avances, quoi.

 “Avances”. C’était un mot bizarre, presque grossier, pas un mot qu’elle aurait utilisé pour décrire la déclaration d’Arthur. Il avait été très courtois.
 “Tu veux sortir avec moi ?” avait-il seulement demandé, lors de sa dernière séance officielle de rééducation à l’hôpital, tandis qu’ils buvaient un coca à la cafétéria. Ils avaient passé presque tous les jeudis après-midi ensemble à la cafétéria pendant deux ans. Ils avaient observé les feuilles, la neige, la pluie et le soleil tomber devant la même fenêtre sans jamais se lasser. Ils n’avaient pas ressenti le besoin de sortir, car leur présence à l’un et à l’autre suffisait pour savourer l’instant. Côte à côte, ils étaient bien. Ses rendez-vous officieux avec Arthur étaient paisibles, et la seule chose qu’elle attendait toute la semaine avec impatience. Même l’idée de voir Ada, pourtant celle qu’elle considérait comme sa nouvelle meilleure amie, ne l’exaltait à ce point.
 Il m’a dit que tu lui plaisais.
 C’était étrange, car Olympe n’avait jamais oublié ces mots et, pourtant, dans un même temps, les avait totalement ignorés, comme si Ada ne les avait pas prononcés. Alors, quand Arthur lui avait demandé de sortir officiellement ensemble, elle en avait été sincèrement surprise.
 “Tu veux sortir avec moi ?”
 Le garçon que son cœur s’était permis d’aimer pendant toutes ces années s’était déclaré à elle.
 Et pourtant, Olympe n’avait pas hésité. Ce n’était pas son cœur qui décidait.
 “Non.”

 — Il est déprimé, ajouta Ada, une moue compatissante sur le visage.

 Olympe ne sut que répondre, considérant qu’elle n’était pas responsable de son malheur. Elle n’avait pas à se forcer à sortir avec lui.
 Même si elle en avait eu envie.
 Ada devait s’en douter aussi, mais comme les rendez-vous chez le psy manqués, sa vie amoureuse était devenue un sujet tabou. Elles l’évitaient, l’une comme l’autre, lorsqu’elles n’avaient pas l’énergie d’argumenter.

 — T’es sûre de ta décision ?
 — Certaine.

 Le doute, comme les regrets, n’avaient pas la place dans sa vie. Qu’elle ait eu tort, ou non, n’était pas la question.

 — Tu l’aimais pas du tout ?
 — Juste en tant qu’ami.

 Ada haussa les sourcils et détourna les yeux, doutant visiblement de sa sincérité. Elle faisait toujours ça ! Comme ça pouvait l’agacer, des fois. Mais aujourd’hui elles se séparaient, alors Olympe se retint de rétorquer quoi que ce soit.

 — Du coup, j’hésite à te la passer, dit-elle d’une voix plus basse en ouvrant son sac.
 — De quoi ?

 Son amie lui lança un sourire gêné avant de sortir une enveloppe blanche de son sac. Surprise, la jeune femme chercha une inscription du regard mais l’enveloppe était vierge.

 — Il m’a demandé de te passer ça quand je te verrai.

 Olympe eut un léger mouvement de recul, surprise.

 — Une lettre ?

 Ada laissa l’objet parler pour elle et le lui tendit. L’étudiante hésita mais finit par saisir l'enveloppe avec ses deux mains. Même au recto, rien n’était écrit, ni son prénom à elle ni le sien à lui.

 — Tu es sûre que c’est pour moi ? ne put-elle s’empêcher de demander.
 — Certaine ! Tu n’as qu’à l’ouvrir pour vérifier.

 Olympe saisit le rebord et commença à tirer avant de s’arrêter aussitôt.
 Une lettre d’Arthur ? Souhaitait-elle vraiment la lire ?
 La dernière fois qu’ils s’étaient parlés…
 “Non.”
 Elle revoyait encore son visage à ce moment-là.
 C’était la première fois qu’elle avait vu le cœur de quelqu’un se briser juste sous ses yeux. Elle n’aurait jamais imaginé que cela puisse être si limpide, si évident, de déceler une chose pareille simplement dans le regard de quelqu’un.
 Et pourtant elle l’avait compris tout de suite.
 C’était une expression qu’elle n’oublierait jamais.

 — Je… je la lirai chez moi, bredouilla-t-elle en cherchant son sac à main pour la ranger.
 — T’es pas en colère ? Que j’ai accepté de te la passer ?

 Olympe ne réussit qu’à esquisser un sourire crispé.

 — Non, t’inquiète. Mais à partir de maintenant, c’est juste entre lui et moi d’accord ? Arrête de t’en mêler.
 — OK, OK, tu sais je serai même plus là de toute façon.
 — Tu vas revenir cet été ? questionna-t-elle, espérant changer de sujet.
 — Je suis pas sûre, mais je vais essayer. Au plus tard, je viendrai aux vacances de la Toussaint, c’est déjà prévu. Toi, tu seras déjà partie à ce moment-là ? Où est-ce que tu vas, déjà ?
 — C’est pas encore décidé… j’hésite entre deux régions pour mon Master.

 L’une qu’elle ne connaissait pas, et l’autre qu’elle connaissait que trop bien et redoutait terriblement de retrouver.

 — Mais tu seras la première mise au courant quand ce sera décidé, dit Olympe en lui tapotant la main.

 Ada la saisit et la tira vers elle pour la prendre dans ses bras, son amie répondant à son embrassade sans hésiter. Elles avaient parfois une relation explosive, mais elle allait lui manquer, sans aucun doute. Elles restèrent dans les bras l’une de l’autre un long moment, serrant un peu plus fort à chaque inspiration.
 Ada finit par la relâcher, posant les mains sur ses épaules.

 — T’as pas intérêt à m’oublier ! la menaça-t-elle en plaisantant.
 — Alors ça, y’a aucun doute ! J’attends bien une carte postale d’Espagne de ta part.
 — Une carte postale ? T’es une grand-mère ou quoi ? rit-elle. L’autre elle va bientôt demander à ce que je lui envoie un pigeon voyageur pour communiquer si ça continue.

 Olympe pouffa, plaquant sa main sur sa bouche.
 Les dernières années avaient été supportables, uniquement grâce à elle. La jeune femme n’osait imaginer comment elle aurait fini sans l’aide d’Ada. Sa présence à ses côtés lui était plus indispensable que celle d’Arthur ne l’avait jamais été. En ce sens, elle était bien contente qu’Ada ne soit intéressée que par les hommes - à son plus grand désarroi, disait-elle - car elle n’aurait jamais supporté de devoir couper les ponts avec elle si leur relation était devenue ambiguë aussi. L’idée d’être séparées la peinait sincèrement.
 Olympe l’aurait-elle cru, à cet instant, alors que son cœur se gonflait rien qu’à la vue du sourire rayonnant de sa meilleure amie, d’à quel point il serait facile pour elle de la rayer de sa vie seulement quelques mois plus tard ?
 De la même façon qu’elle avait fait une croix sur Rosalya, Alexis, Priya.
 Nathaniel.
 Arthur.
 C’était curieux, la facilité qu’elle avait à faire ça. Pourtant, elle ne l’aurait probablement pas cru. Elle ne se serait jamais imaginé faire semblant de ne même pas la connaître, comme si ces quatre ans d’amitié n’avaient pas compté, juste pour cacher un secret qui l’encombrait.
 Alors qu’elle souriait à pleine dents, agitant haut les bras pour saluer Ada qui montait enfin dans son train une heure plus tard, elle aurait dû les sentir. L’enveloppe dans son sac, les mots d’Arthur qu’elle ne lirait pas. Elle aurait dû les sentir vibrer. Elle aurait dû les entendre la prévenir.

 Moi je t'aimais comme tu étais, Olympe.

 Mais dans cet état, elle ne comprendrait pas. Le bonheur de ses parents n’était pas le sien.
 Son vrai bonheur, elle venait encore d’en laisser partir un bout.

 J'aurais tellement voulu que ça suffise.
 Que ça t'aide à t'aimer aussi.

 J’espère que tu es heureuse, maintenant.
 C’est tout ce que je te souhaite.

 Adieu.


♦♦♦


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→ Chapitre 24

jeudi 10 octobre 2024

“Le Jour où le Soleil s'éteindra”

 illustration: Maiko Berry

Histoire originale
C'est un été comme tous les autres pour Anabelle.
Abandonnée à la solitude et accablée par la chaleur surnaturelle du Soleil du Mont-Joli, elle a pour seule distraction son petit boulot de factrice et les rares discussions avec son père. 
Lorsque cela ne suffit plus, la curiosité la pousse à s'aventurer dans le manoir abandonné en haut de la colline. Celui dont tout le monde semble avoir oublié l'existence, à part elle.
Anabelle ne pouvait imaginer tomber nez à nez avec son occupant, quelqu'un qui attendait pourtant sa visite depuis bien longtemps...

Mots clés : Fantastique, Dépression, "Romance" paranormale

Trigger Warning : Relation toxique, mention de meurtre d'enfants


15€

Gratuit

ONESHOT

samedi 24 février 2024

“Fallen” ♦ Chapitre 22



 — Salut.

 C’est tout ce que Nathaniel lui dit. Pas de “Ça fait longtemps”, “Est-ce que ça va ?” ou “Tu as l’air en forme”. Pas de “Tu m’as manquée”, non plus.
 Ambre aurait dû s’y attendre de la part de son frère, mais elle en fut quand même désarçonnée. Elle avait anticipé ces retrouvailles dans sa tête pendant des jours, imaginant tous les scénarios possibles. Il lui avait fallu une semaine entière pour se décider à le recontacter et lui demander de se voir. Et pourtant, c'était comme s’ils s'étaient vus la veille.

 “OK. Si ça te va, j’ai un endroit à te montrer.”

 Leurs messages s’étaient arrêtés là.
 Aujourd’hui, ils se retrouvaient enfin sur le quai de la gare, près des trains à grande vitesse. Nathaniel ne se formalisait pas. Cheveux en bataille, jean délavé, et vieille doudoune kaki qu’Ambre abhorrait tant. Rien n’avait l’air d’avoir changé. Au fond, cela avait quelque chose de rassurant.

 — Tiens, ton billet.
 — Où est-ce qu’on va ? demanda-t-elle en prenant le bout de papier dans ses mains.

 La ville inscrite sur le ticket ne lui disait pas grand chose.

 — On va à la mer.

 Ambre haussa un sourcil.

 — Pourquoi ?
 — Il faut une raison pour aller à la mer, maintenant ?
 — N-Non, mais bon... j’ai pas mon maillot de bain.
 — J’ai pas l’intention qu’on se baigne dans ces températures.

 Effectivement. Ils étaient encore au mois de février. De la pluie verglaçante était tombée la veille.
 Nathaniel enfouit les mains dans son manteau.

 — J’aurais voulu qu’on aille un peu plus loin, là où il fait chaud mais, pour aujourd’hui, ça fera l’affaire.

 La jeune femme haussa les épaules.
 Il souriait. Ne lui en voulait-il pas pour tout ce qu’il s’était passé ? Entre la dispute, l’internement et son silence de plusieurs semaines. Il aurait pu lui faire passer un sale quart d’heure. Pourtant, il était comme d’habitude. Nonchalant.

 — Le train va pas tarder à partir, dit-il en se retournant.

 Ambre le suivit jusqu’au dernier wagon. Ils s’assirent en silence l’un à côté de l’autre. En pleine semaine, le train avait encore des places de libre. Entre Nathaniel qui étudiait à distance et Ambre qui avait sélectionné un nombre minimal de cours pour ce second semestre - sous recommandation des médecins - ils avaient pu choisir un moment idéal pour une sortie. Sans personne pour les déranger.
 Le trajet ne dura que deux heures, jusqu’à la ville côtière la plus proche. Les températures n’étaient pas bien différentes. À peine sortis de la gare, Ambre eut les narines inondées par une odeur de sel marin. Une excitation nouvelle dans la poitrine, elle se mit face à Nathaniel.

 — On va manger quelque chose ? Dans un restaurant avec vue sur l’océan.

 Nathaniel écarquilla les yeux.
 Après tout, ils n’en avaient pas reparlé, de son rapport à la nourriture. Le jeune homme sembla hésiter. Elle pouvait presque lire “Tu es sûre ?” sur ses lèvres closes.

 — C’est moi qui paye, ajouta-t-elle pour le convaincre.

 Elle savait que ce n’était pas ce qui lui posait problème, mais évoquer la vraie raison était encore difficile.
 On ne guérissait pas de ce type de maladie aussi facilement. Il fallait y aller étape par étape. Manger dans un bon restaurant avec son frère en était une. Pour la suite, elle verrait plus tard.
 Pour l’instant, manger avec lui était tout ce qu’elle souhaitait.
 Elle ne l’aurait jamais avoué à haute voix, mais elle était heureuse d’être en sa présence. De le voir inchangé. Taciturne, mais joyeux.
 Il sourit, feignant d’être outré par sa proposition.

 — Avec ton salaire de célébrité, j’espère bien que c’est toi qui payes !

 Ils marchèrent dans la ville à la recherche d’un endroit où se poser. L’architecture était différente de là d’où ils venaient. Toutes les routes étaient pavées, des trottoirs jusqu'à la chaussée. Les bâtisses anciennes étaient joliment entretenues. Les allées étroites serpentaient entre les habitations et les magasins. Ambre ne put se retenir d’entrer dans une petite boutique qui vendait des produits de beauté locaux. Elle choisit un savon à l’odeur de clémentine.
 Priya devrait aimer, pensa-t-elle. Un sourire naquit sur ses lèvres sans qu’elle s’en aperçoive.

 — À qui tu comptes l’offrir ? demanda Nathaniel, un sourire en coin.

 Ambre cacha le savon contre sa poitrine.

 — À personne ! C’est pour moi.
 — Ouais, c’est ça.

 Bouffon.
 Elle choisit de l’ignorer et alla payer.
 Ils sortirent du magasin et arrivèrent ensuite bien vite au bord de mer. Malgré le vent glacial qui la faisait grelotter, Ambre resta un moment à observer les vagues se renverser sur le sable. Nathaniel se tenait à côté d’elle. Après de longues minutes, il s’exclama :

 — Bon, allons manger. Il fait trop froid, j’en peux plus.

 Ambre le suivit dans un restaurant de fruits de mer. En cette journée peu agitée, il leur fut facile de demander les meilleurs sièges, juste à côté de la fenêtre. Nathaniel commanda entrée, plat et dessert.

 — Quoi ? demanda-t-il en relevant la tête du menu. C’est toi qui payes, j’en profite.

 Il n’en manquait pas une.
 Ambre choisit une salade et un dessert. Ils prirent aussi un verre de vin chacun.
 Ils n’échangèrent presque aucun mot de tout le repas. Pourtant, étrangement, Ambre se sentait à l’aise. Elle n’était pas bien sûre s’il valait mieux revenir sur tout ce qu’il s’était passé, et sur son état de santé en général, ou garder ça secret. Après tout, Nathaniel devait penser que ça la concernait, que c’était sa vie privée. Il n’était pas invasif, se contentant de manger avec appétit en commentant sur les jolies filles qui passaient, juste pour l’énerver.
 Sans réfléchir, elle finit son plat et son dessert, comprenant seulement une fois l’assiette finie qu’elle avait réussi à tout manger sans angoisser une seule fois.
 Elle sourit.

 — On va marcher dehors ? proposa-t-il en finissant son verre.
 — Tu dis ça parce que tu veux mater les surfeuses.
 — Et ? Elles sont en combies du cou jusqu’aux chevilles, ça va, répondit-il en les cherchant exagérément des yeux.

 Ambre soupira. Décidément, rien n’avait changé, à son plus grand regret.
 Elle paya la lourde addition et ils partirent vers la plage. Le vent s’était levé, poussant les rares amateurs de vagues, même à cette saison, à prendre le chemin de la mer. Le temps était gris et froid. La jeune femme frotta ses bras pour se réchauffer, observant la mer. Nathaniel marchait devant elle, les mains dans les poches.

 — J’ai quelque chose à te dire.

 Ambre s’arrêta. Nathaniel s’était retourné vers elle, sans la regarder. Il se grattait la joue d’un air embarrassé.

 — De quoi ?

 L’ex-mannequin n’était pas parvenu à retenir l’agressivité dans sa voix.

 — J’aurais voulu qu’on aille ailleurs aujourd’hui, expliqua-t-il, les yeux dirigés vers le sol. Dans un endroit particulier. Mais ça aurait été difficile d’en profiter en une seule journée.
 — Où ça ?
 — Dans une autre ville, beaucoup plus loin d’ici. À six heures de train de Sweet Amoris, pour être exact.

 Ambre croisa les bras en soupirant.

 — Où tu veux en venir ?
 — Je vais partir. Pendant six mois, annonça-t-il en relevant enfin le regard.
 — Hein ?

 La jeune femme secoua la tête. Son cœur commença à battre lourdement dans sa poitrine.

 — Pour quoi faire ?
 — J’ai accepté un stage.
 — Un stage ? répéta-t-elle d’un ton dédaigneux.
 — Oui, un stage.
 — Ah... et tu comptes déménager avec quel argent ?

 Nathaniel leva les yeux au ciel.

 — On croirait entendre notre maternelle, rit-il amèrement.

 Une colère acide inonda ses veines.

 — Me compare pas à elle ! s’emporta-t-elle.

 Son frère soupira.

 — C’est un stage rémunéré. Et j’ai encore la bourse pour m’aider.
 — Et t’as décidé ça tout seul ?
 — Oui.
 — Sans m’en parler ?

 Pourquoi n’arrivait-elle pas à le féliciter ? À être contente pour lui ? Après tout, il faisait des études dans un domaine qui le passionnait, après qu’il ait été forcé de quitter la fac en partie à cause d’elle. Il étudiait dans une filière qu’il adorait, et avec ce stage, il était sur le chemin de réaliser son rêve d’enfant. Fabriquer ses propres livres.
 C'était tout ce qu’il avait toujours voulu.
 Alors pourquoi ne pouvait-elle pas être heureuse pour lui ?

 — J’y ai réfléchi longtemps.
 — Tu aurais dû m'en parler avant !
 — Ils voulaient une réponse tout de suite et tu ne me parlais plus, je te rappelle.

 Sa main se leva.
 D'instinct, sans même qu’elle ne la sente bouger, elle s’abattit tout droit sur lui.
 Nathaniel l'arrêta avec son poing. Les sourcils froncés, il l’observa en silence, les lèvres plissées fortement l’une contre l’autre.
 Choquée par sa propre réaction, Ambre ne sut comment réagir. Le cœur battant à tout rompre, ses yeux affolés passaient de sa main au visage dur de son frère. Calmement, il la lâcha.

 — Désolée, laissa-t-elle échapper.

 Elle ne s'était pas excusée auprès de lui depuis bien longtemps. Des années, peut-être.

 — Je sais pas ce qu’il m’a pris.

 Des semaines d’internement, tout ça pour retrouver les mêmes réflexes dès la sortie. Ses yeux s'embuèrent de larmes, mais elle les essuya bien vite avec son gant. Ce n'était pas le moment de pleurer.

 — C’est pas grave.

 Elle releva la tête.

 — Comment tu peux dire ça ?

 Il soupira.

 — Comment tu peux dire que c’est pas grave ?
 — Je suis habitué.

 Une douleur acerbe vrilla son ventre, comme s’il l’avait ouvert du bout de la lame de ces simples mots.
 Je suis habitué.

 — C’est rien pour moi, ajouta-t-il, rajoutant une couche à sa blessure déjà vive. Je m’attendais à ce que tu réagisses mal, de toute façon.
 — Je ne... je ne réagis pas mal... je...

 Il avait raison.
 Qu’il prenne une simple décision, qui ne concernait pourtant que lui, la transportait dans une rage incontrôlable.
 Il n’avait pas le droit de faire ça.
 Il n’avait pas le droit de partir, de la laisser tomber.
 C'était à elle de décider quand ils se voyaient.
 C'était à lui de rester toujours à ses côtés. Sans Olympe, sans copine d’un soir, sans stage à six heures de la maison.
 Il était son frère. Sa propriété. Elle pouvait le traiter comme elle le souhaitait.
 C'était ce que son cœur lui criait à pleins poumons. D’une voix qui n'était pas la sienne.

 C’est mon fils !
 J’ai le droit d’en faire ce que je veux !

 Ses mains s'agrippèrent à son visage comme les serres d’un corbeau autour d’une proie.

 — J’ai l’impression de devenir dingue !
 — Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda-t-il calmement.

 Il fit un pas pour se rapprocher, mais Ambre s'éloigna, manquant de trébucher sur les dunes de sable fin.

 — Je sais pas pourquoi je réagis comme ça, bredouilla-t-elle en secouant la tête. Je sais pas ce qu’il m'arrive quand je suis avec toi.

 Elle éloigna ses mains, les étudiant avec minutie, comme si elles pouvaient lui apporter la réponse. Pourquoi se jetaient-elles sur Nathaniel à la moindre occasion ? Que se passait-il dans son corps pour la pousser à être aussi violente sans raison ?
 Des semaines de thérapie et elle ne comprenait toujours pas.
 Elle ne voulait pas comprendre, plutôt.
 Si elle admettait cette réalité-là, elle n’en reviendrait pas indemne.
 Mais il était temps. Elle avait passé suffisamment d'années dans le déni, à reporter toute sa frustration et sa colère enfouie sur son pauvre frère, qui n’avait jamais rien fait d’autre que de l’aimer malgré tout.
 Nathaniel haussa les épaules.

 — Tu as passé des années dans une baraque où on me foutait des roustes à la moindre occasion... ça laisse des traces. C’est pas si grave.
 — Mais si c’est grave, Nath !

 Elle serra les poings, l’implorant des yeux.
 La vérité était si simple qu’il avait dû la réaliser depuis le début, et il ne lui en voulait même pas. Il avait toutes les raisons du monde de la haïr mais, à la place, il la comprenait. Il l’excusait. Il continuait à prendre soin d’elle.

 — J’ai jamais... j’ai jamais voulu devenir comme ça. J’ai jamais voulu te faire du mal, dit-elle.
 — Je sais.
 — J’ai jamais...

 Elle releva la tête.
 C'était clair, cette fois. La vérité, elle la connaissait. Elle lui vint, comme un coup de vent sur sa joue froide.
 Son ventre lui faisait si mal qu’elle en tenait à peine debout, mais elle devait le dire. Ce qu’elle pensait vraiment.

 — Je n’ai jamais voulu finir comme toi.

 Nathaniel l’observait, interloqué.

 — J’ai tout fait pour ne jamais devenir comme toi. Je ne voulais pas qu’ils me fassent subir la même chose. Je me disais... je me disais que si j'étais leur petite fille parfaite, si je continuais à faire tout ce qu’ils me demandaient, alors jamais je ne finirais comme toi.

 Elle laissa échapper un rire, comme s’amusant de sa propre bêtise.
 C'était si clair, à présent. Comment n’avait-elle pas réussi à le comprendre avant ?

 — Je ne voulais tellement pas devenir comme toi que je suis devenue exactement comme eux.

 Contrôlante. Méchante. Violente.
 Elle observa de nouveau ces mains qui s'étaient abattues tant de fois sur son propre frère. Qu’elle soit droguée ou non. Son corps ne cessait jamais de le repousser, de le détester. De lui faire payer un crime qu’il n’avait pas commis.
 Comme ses parents avant elle.

 — Je voulais seulement qu’ils m’aiment.

 En devenant exactement comme eux, c'était tout ce qu’elle souhaitait. Un peu d’amour de leur part.
 En acceptant toutes leurs requêtes. En devenant une fille modèle. En devenant leur réplique exacte.
 Et pourtant, ça n'avait même pas fonctionné.

 — Je suis vraiment trop stupide.

 Des larmes s’échappèrent de ses yeux, ne parvenant plus à les retenir.
 Nathaniel sourit.

 — C’est vrai. Si tu croyais réussir à te faire aimer par ces deux-là, t'étais bien naïve sur ce coup.

 Elle rit en étouffant de son mieux ses sanglots.

 — J’aurais dû te protéger. Mais j’ai fait tout l’inverse. Je les ai regardés faire sans jamais m’interposer...

 Son frère posa une main amicale sur son épaule.

 — Tu crois quand même pas que j’attendais de ma petite sœur qu’elle me protège ? J’en ai pas l’air comme ça, mais je m’en sors très bien tout seul !

 Après un instant d'hésitation, ils se prirent l’un l’autre dans les bras. Ça non plus, ça n'était pas arrivé depuis longtemps. Il caressa doucement ses longs cheveux ondulés et Ambre laissa couler quelques larmes contre son manteau hideux. Enfin calmée, la jeune femme s’écarta.

 — Je suis vraiment désolée.
 — Pas la peine de t’excuser, c’est bon ! répondit-il dans un sourire. Tu vas finir par me faire rougir.

 Elle se gratta la nuque, embarrassée.

 — Et pour ton stage... alors ? hésita-t-elle.
 — Il commence en mars.

 Il attendit, les mains dans les poches, comme prêt à encaisser une réplique de sa part mais rien ne vint. Il poursuivit :

 — C’est dans une maison d'édition. C’est pas encore très clair quelles seront mes tâches, mais j’ai hâte de commencer.
 — Je vois...

 L'idée qu’il s’en aille aussi longtemps était toujours difficile à avaler. On ne se débarrassait pas de réponses traumatiques comme ça. Ses doigts la picotaient et sa jambe commença à s’agiter nerveusement. Son ventre était encore dur et douloureux. Le plat qu’elle avait pourtant réussi à manger sans difficulté lui retournait brusquement l’estomac.

 — Tu es en colère, pas vrai ?
 — Oui, admit-elle.
 — Je suis désolé.

 Une longue minute de silence passa avant qu’il n’ajoute :

 — Mais je dois vraiment y aller. Tu comprends ? C’est important... pour moi.

 Ambre hocha la tête, forçant les muscles de son visage à former un sourire.

 — Oui, je comprends.
 — Je reviendrai te voir le plus souvent possible. Et tu pourras venir aussi ! Je veux dire, c’est pas si loin que ça.

 L'idée ne l’enchantait pas. C'était bien plus fort qu’elle ; la colère était là, tapie dans l’ombre de son cœur. Ça mettrait du temps à s'en aller. Ambre inspira longuement, se promettant de prendre rendez-vous au plus tôt avec le professeur Ali pour lui parler de ses récents progrès, et du chemin qu’il lui restait encore à faire. Cette pensée l’apaisa.

 — Je suis contente pour toi.

 Ce n'était pas encore la vérité, mais ça le deviendrait. Elle en était certaine.
 Nathaniel sourit tristement, comme comprenant l’effort que cela lui demandait de cacher ce qu’elle pensait réellement derrière un joli mensonge.
 Mais mentir pour lui, c'était beaucoup venant d’elle. Il le savait.

 — Allez viens, dit-il joyeusement en passant un bras autour de ses épaules. Six mois, c’est rien ! Ça passera en un rien de temps.
 — Si tu le dis...
 — Et si on allait manger une glace ? proposa-t-il en recommençant à marcher.
 — Avec ce temps ? s’insurgea Ambre en levant les yeux vers le ciel de plus en plus couvert de nuages. Puis c’est pas possible, tu bouffes tout le temps ! Pire que quand on était gosses.
 — Il me faut du sucre pour fonctionner, c’est comme ça. Regarde, y’a un stand là-bas !

 Manger des glaces en plein hiver, quelle idée saugrenue. Pourtant, Ambre se laissa porter jusqu’au petit stand de bord de mer qui vendait boissons sucrées et glaces italiennes. Elle ne parvint pas à faire taire les voix malveillantes dans sa tête lui rappelant toutes les calories que contenaient une simple glace, aussi s’abstint-elle d’en commander une.
 Elle ne pouvait pas brûler les étapes vers la guérison. Il fallait y aller petit à petit.
 Nathaniel finit de manger et leur paya ensuite un café chaud à tous les deux. Ils le burent en marchant tranquillement dans les rues presque vides de la ville. Lorsque la nuit commença à tomber, ils rentrèrent vers Sweet Amoris.

 — Moi aussi, lui dit-elle brusquement une fois assis dans le train, le regard perdu dans l'obscurité de la fenêtre.
 — Toi aussi quoi ?
 — Moi aussi j’ai envie d'étudier quelque chose qui me plait vraiment.

 Son frère lui serra doucement la main.

 — Tu trouveras quelque chose que tu aimes faire, j’en suis sûr.

 Puis, il murmura, les bras croisés.

 — Tu as déjà trouvé quelqu’un que tu aimes alors bon...

 Ambre le fusilla du regard, ce qui le fit exploser de rire, mais ne rétorqua pas.
 Après tout, il avait raison.


♦♦♦


 Sous la pression de son père, Melody était allée au rendez-vous.
 Sous la pression de sa mère, elle avait enfilé des chaussures aux talons bien trop hauts, une jupe sur des collants noirs opaques et un col roulé pour cacher son eczéma - même si ça ne faisait qu’accentuer les démangeaisons. Un sac emprunté à la main, Melody s’observait dans la vitre du restaurant où elle était censée dîner. Sa mère avait joyeusement dessiné ses boucles anglaises avec un fer et l’avait maquillée comme une poupée, surexcitée à l'idée que sa fille ait un rendez-vous avec “Paul Avenon”. Quelqu’un qui semblait venir d’une “si bonne famille”.
 Melody ne reconnaissait pas son propre reflet.
 Son corps était au moins caché derrière un épais manteau, mais l'idée de devoir l’enlever face à cet énergumène la dégoûtait. La simple pensée qu’il puisse complimenter son apparence ou, pire, la toucher une fois de plus fit couler une goutte de sueur froide le long de son dos. Et elle devrait passer au minimum les deux prochaines heures en sa compagnie.
 Son sac à main vibra. Elle sortit son portable si vite qu’elle faillit le faire tomber par terre.

  De : Tachibana
  Envoyé à 19:20 le 20/02/20XX
  “Pas de pb princesse. Tu viendra la prochaine foie.”

 Son cœur se serra.
 Par honte, elle n’avait osé prévenir Tachi qu’elle ne pourrait venir qu'à la dernière minute. Et il n’avait pas répondu tout de suite. La jeune femme s’etait persuadée qu’il s’énerverait, après la promesse qu’elle lui avait faite, mais il ne lui reprocha rien. Elle serra fort son téléphone contre sa poitrine, espérant que Tachi puisse sentir à travers ce geste qu’elle aurait tout donné pour être à ses côtés plutôt qu’ici.
 “Je t’aime.”
 Ce n'étaient pas des mots qui se disaient pour la première fois par message. Elle devait prendre son courage à deux mains et les lui dire en face.
 Prendre ce même courage qu’elle n’avait pas vis-à-vis de ses parents pour refuser un dîner avec un pervers qui la mettait mal à l'aise.
 L'étudiante soupira.
 Le seul capable de lui donner de la force, c'était Tachi, et il n'était pas là.

 — Mademoiselle Martin !

 Melody déglutit, ne se retournant pas tout de suite. Dans le reflet, derrière elle, se dessinait la silhouette de l’homme à l'origine de ses tourments. Ses cheveux blonds plaqués sur le crâne, des lunettes triangulaires sur le nez et un costume rayé gris sur le dos.
 Son portable encore contre son cœur, elle ne parvint pas à bouger.
 Paul siffla.

 — Vous êtes sublime.

 À une époque, se faire complimenter de la sorte par un homme lui ressemblant lui aurait fait plaisir, probablement. Mais ce n'était plus le cas. Elle aimait la personne qui la trouvait belle dans ses pyjamas avec ses plaques d'eczéma visibles et ses cheveux mouillés sur le dos.

 — Merci, se forca-t-elle à répondre en se retournant enfin, les yeux dirigés vers le sol.

 Paul Avenon lui prit sa main libre et y déposa un baiser.
 Dégoûtant.
 Discrètement, elle l’essuya contre son manteau.

 — Je ne vous ai pas trop fait attendre, j'espère.
 — Je viens à peine d’arriver, bredouilla-t-elle.
 — Tant mieux, tant mieux ! Entrons vite nous réchauffer.

 Melody le suivit à l'intérieur.
 Paul parlait sans s'arrêter, saluant au passage tout le personnel du restaurant étoilé ou il était clairement un habitué. À une époque, ça l'aurait probablement impressionnée aussi, mais désormais, elle trouvait ça prétentieux et présomptueux.
 Ils s’assirent et Paul commanda leur “meilleure bouteille”. Melody ne songea même pas à lui dire qu’elle ne buvait pas d’alcool. À quoi bon ? Il n’allait pas l'écouter de toute façon.

 — Que pensez-vous des lieux ?
 — Ma... magnifique, mentit-elle.

 Elle n’avait pas relevé la tête une seconde pour observer l'intérieur du bâtiment.
 La bouteille arriva et Paul en vida la moitié dans leurs deux verres. Ils trinquèrent et Melody se força à boire une gorgée. Le vin avait mauvais goût, mais elle le complimenta lorsqu’il lui demanda son avis.
 La première demi-heure passa sous les monologues de Paul. Il lui parla de la galerie, de ce qu’il y faisait, des tâches qu’elle aurait en tant que stagiaire. Tout aurait pu sembler normal si, sous la table, il n'avançait pas petit à petit son pied de manière à toucher le sien. Melody recula timidement sa chaussure jusqu'à être bloquée par le pied de la chaise.
 Cette table était si étroite. Elle la détestait. Elle le détestait. Elle se détestait, aussi.

 — Vous aimeriez être ailleurs ce soir, je me trompe ? demanda-t-il brusquement en prenant une gorgée de vin.

 Melody releva la tête pour la première fois depuis le début de la soirée. Leurs plats furent servis, mais elle n’y toucha pas. Paul n’eut aucun mal à sélectionner les couverts appropriés à la dégustation de son steak.

 — Vous aviez prévu d’aller voir votre ami de famille, Tachi, c’est bien ca ?

 La jeune femme fronça les sourcils.

 — Il s’appelle Tachibana.

 Il ne le connaissait pas. Il n’avait pas à l'appeler par son surnom.

 — Tachibana... je vois. Il est Japonais ? J’ai exposé un artiste Japonais qui s’appelait Tachibana, une fois. Une vraie tare. Il ne parlait pas un mot d’anglais.

 Quel est le rapport ? pensa-t-elle.

 — Et quel est le spectacle que vous deviez voir ?

 Elle bomba le torse. Qu'espérait-il obtenir d’elle à lui poser toutes ces questions ?

 — Du rap.

 Paul rit à gorge déployée, son verre à la main.

 — Du rap ?! Ne me dites pas que vous aimez ce genre de musique.
 — Je n’ai pas besoin d’aimer pour aller l'écouter, trancha-t-elle.

 Le galeriste s'arrêta. Puis, ses lèvres laissèrent glisser un “Oh” éloquent.

 — Je vois, je vois...
 — Vous voyez quoi ?
 — Ce n’est pas sa musique que vous aimez.

 Melody déglutit, ne lâchant pas Paul des yeux.
 Fier de lui, il ajouta :

 — Ça explique bien des choses. Je me demandais pourquoi vous étiez si réticente à passer du temps avec moi.

 Il comprenait qu’elle l'était, mais insistait tout de même.
 Son poing se serra sur la table.

 — Puis votre père n’a-t-il pas dit que c'était un ami de famille ? Quel âge a-t-il, cinquante ans ?
 — Il a le même âge que vous.

 Paul rit.

 — Je vois, je vois... vous êtes entichée d’un Japonais de plus de trente ans qui fait du rap... comme c’est intéressant. Vous avez des goûts atypiques.

 Paul enfourna un bout de viande dans sa bouche.

 — Mais je suppose que j’ai gagné puisque vous êtes venue ce soir plutôt qu’aller écouter du rap stupide.
 — Ce n’est pas une compétition entre vous deux.

 Il a déjà gagné.

 — Et son rap n’est pas stupide.
 — Je vous en prie... un homme de cet âge qui passe ses samedis soir à rapper je ne sais où, c’est pathétique.

 Sans le sentir partir, son escarpin s'enfonça dans le tibias d’en face. Paul sursauta et son genou rencontra le dessous de la table, éjectant hors de la table leurs couverts.
 Tous les clients arrêtèrent leurs conversations pour les observer.
 Melody quitta son siège, prit son sac et son manteau.

 — Vous avez raison, j’aimerais être ailleurs plutôt qu’ici. N'importe où, en fait.

 Paul se releva à son tour, cachant difficilement sa fureur derrière un sourire de façade.

 — Jusqu'à maintenant votre attitude inaccessible me plaisait, mais vous commencez à dépasser les limites, susurra-t-il de manière que personne ne les entende.

 Il se pencha davantage par-dessus la table.

 — Et si vous tenez à avoir une carrière dans cette ville, vous avez plutôt intérêt à vous rassoir gentiment.

 Melody empoigna le verre de vin, prête à le renverser sur son visage, mais fut désappointée de constater qu’il était déjà vide. Elle le reposa bruyamment sur la table.
 Puis, d’une voix la plus forte dont elle était capable, elle s’exclama :

 — Vous pouvez me blacklister de toutes les galeries de la ville, ça m'est égal. Je préfère encore ça plutôt que de passer une seconde de plus avec quelqu'un comme vous.

 Et Melody s’enfuit du restaurant à grandes enjambées, de peur d'être rattrapée, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Heureusement, la honte de s'être fait tenir tête par une gamine de vingt-deux ans dans son restaurant préféré avait l’air de l’avoir cloué au sol.
 Paul ne la suivit pas.
 Sans prendre le temps de remettre son manteau sur le dos, Melody s’engouffra dans un taxi, utilisant le peu d’argent qu’elle avait pour le payer et aller au Coquelicot le plus rapidement possible.


 La terrasse du bar était vide sous les températures négatives du début de soirée. Malgré le trajet en voiture qui aurait dû la calmer, Melody ne sentait presque plus ses jambes tant l'adrénaline imbibait son sang.
 Elle avait tenu tête à Paul Avenon ! Pour la première fois de toute sa vie, elle ne s'était pas laissée faire ! Et ce n'était probablement pas un hasard que ce soit au moment où il s’en était pris à Tachi.
 C'était bien lui qui lui donnait de la force, à chaque fois. Qu’il soit là, ou non.
 La jeune femme avait encore mal à la poitrine de peur, bien qu’elle soit désormais à des kilomètres de Paul, mais une euphorie nouvelle s’empara d’elle. Elle se jeta presque sur la porte du bar lorsqu’elle entendit une voix qu’elle connaissait bien. Elle posa son front sur la vitre pour observer l'intérieur. Le bar était plein et animé en ce samedi soir. Au fond de la salle, près d’un piano, Tachi se tenait debout. Il portait un t-shirt au logo qu’elle ne connaissait pas, une veste large et un pantalon baggy. Difficile de croire, avec cette allure, que c'était un professeur de lycée et non un étudiant lui-même. Il tenait un micro à la main, mais personne n’avait vraiment l’air de l’écouter. Cela n’entachait en rien sa passion.
 Mélody sourit et ouvrit la porte.
 La chaleur des radiateurs tournés à fond l’accueillirent. Près du bar, une voix l’interpella, certainement pour lui indiquer un siège libre, mais elle ne l’entendit pas. Toute son attention était portée sur l’homme qui rappait au fond de la pièce, le micro collé à la bouche et les yeux clos. Mélody dépassa les tables pour se rapprocher, sans le quitter du regard. Il était si concentré qu’il ne la remarquait pas. Il chantait dans une langue qu’elle ne connaissait pas. Mais ses paroles étaient si rapides et le rythme si saccadé qu’il aurait pu rapper en français qu’elle n’aurait pas entendu la différence.
 Tachi ouvrit enfin les yeux une fois son morceau terminé. Il n’avait pas d’instruments pour l’accompagner. Il n’y avait que lui, sur cette scène improvisée, à hauteur des clients. Il remercia les rares applaudissements venant de la salle. Ses yeux tombèrent sur Mélody.
 Il en posa la main sur sa bouche de surprise. Ils ne se quittaient pas du regard. Les clients semblèrent le remarquer et levèrent la tête vers Mélody qui se tenait encore debout au milieu de tout le monde.
 Elle aurait dû être embarrassée d’être ainsi le centre de l’attention, mais elle ne voyait que lui.

 — Tu es venue ! s’exclama-t-il dans le micro.

 La jeune femme hocha la tête vigoureusement.
 Tachi continuait à sourire à pleines dents, les yeux brillants. L’euphorie l’avait gagné tout entier. Il en sautilla sur place avant de répéter :

 — Tu es enfin venue.
 — Désolée d’être en retard, répondit-elle d’une voix forte.
 — Il est jamais trop tard.

 Il la pointa du doigt avant de s’exclamer auprès de l’homme derrière le bar :

 — Angus, elle est enfin là. Je t’avais bien dit qu’elle viendrait un jour !

 La salle, portée par déjà plusieurs tournées d’alcool, applaudit bruyamment.
 Mélody rougit, réalisant enfin où elle se trouvait. Une serveuse l’invita à s’asseoir à une table près de la scène.

 — Je m’étais juré de chanter pour toi si tu venais enfin me voir. Hey, le pianiste ! Ramène-toi.

 L’étudiante se retourna et fut surprise de voir Lysandre assis au bar. Elle ne l’avait pas revu depuis le lycée. Elle n’avait aucune idée que lui et Tachi se connaissaient. Sans aucune hésitation, le jeune homme abandonna son verre pour s’installer au piano.

 — Chanter ? s’étonna un homme dans la salle.
 — Ouais, chanter. J’ai préparé une chanson exprès pour cette occasion.
 — Les rappeurs ça sait chanter ? questionna quelqu’un d’autre.
 — J’ai préparé une chanson, j’ai dit. Commencez pas à me péter les couilles, déjà !

 Les clients rirent de bon cœur, certainement habitués à écouter Tachi rapper presque tous les samedis.

 — Je vous présente : Lemon de Yonezu Kenshi, dit-il.
 — Oh non, chante en français au moins, qu’on comprenne pour une fois !
 — Ta gueule !

 Et la salle rit de nouveau. Mélody ne put se retenir non plus, étouffant le son dans sa manche. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, Tachi l’observait. Son sourire s’étirait d’une oreille à l’autre. Il fit un signe à Lysandre et, après trois claquements de doigts, il commença à chanter.
 Mélody, qui venait à peine de découvrir son visage de rappeur, découvrait celui de chanteur. Elle n’aurait jamais cru que sa voix, si puissante et agressive quelques minutes auparavant, pouvait être aussi douce. Posée. Aimante. Les yeux fermés, il chantait avec toute sa passion, tout son cœur. C’était un bout de son âme qu’il exposait ainsi devant une salle qui, brusquement silencieuse, l’écoutait avec attention. Plus personne ne parlait, fasciné par la mélodie qui courait dans la pièce.
 L’étudiante ne comprenait pas les paroles mais, sur le moment, cela lui parut obsolète. Comme le morceau juste avant, elle n’avait pas besoin de comprendre pour ressentir.
 Il lui demandait sans cesse de venir le voir. Il lui expliquait comme cela le ravirait de la voir dans le public. Comme c’était important pour lui.
 Mais elle ne l’avait jamais fait.
 Mélody ne voyait pas ce qu’il pouvait y avoir de si précieux à partager son art avec les gens qu’on aime. Elle étudiait l’art, mais n’était pas une artiste. Elle était passée à côté d’un concept si simple, si évident, qu’il lui était ridicule désormais qu’elle ne l’ait pas compris avant.
 Il y avait encore des tas de facettes de Tachi qu’elle ne connaissait pas. Encore des tas de choses à découvrir sur lui.
 Elle aurait pu s’autoflageller pendant encore longtemps de ne pas avoir fait la démarche avant d’en connaître plus sur lui mais, à la place, savoura la chanson. Sans en comprendre le sens, elle s’imbiba de la mélancolie, mais aussi de l'amour qui s’en dégageait.
 Elle sourit en songeant au fait qu’elle avait toute une vie pour l’écouter chanter ou rapper. Car les deux lui convenaient.
 Une fois la chanson terminée, toute la salle applaudit avec fureur. Près du bar, le patron s’insurgea :

 — Tu sais chanter depuis tout ce temps et à la place, tu viens rapper ta merde tous les samedis ?! Tu te fous de moi !
 — Avec plaisir Angus ! s’exclama Tachi en riant.

 “Une autre, une autre !” s’enthousiasma la foule, mais Tachi salua la salle avant de rendre le micro à Lysandre.

 — C’est fini pour ce soir !

 Il vint à la table de Mélody pour s’y asseoir, ignorant la déception du public.

 — C’est déjà fini ? demanda-t-elle, penaude.
 — Désolé, princesse. J’étais sur la fin... mais tu es venue ! Tu m’as entendu ! Qu’est-ce que tu en as pensé ?

 Mélody sourit.

 — J’ai adoré.

 Tachi lui rendit son sourire et se pencha pour poser ses lèvres sur les siennes.
 Surprise, Mélody se sentit rougir jusqu’aux oreilles. Les quelques clients derrière eux qui applaudirent en les voyant s’embrasser n’aidèrent pas à faire disparaître sa gêne.
 Lorsqu’il se recula, elle baissa les yeux.

 — Je suis désolée d’avoir annulé à la dernière minute.
 — C’est pas grave. Puis tu es là, finalement ! C’est le plus important.
 — Je reviendrai la semaine prochaine.

 Tachi rit.

 — Vraiment ?
 — Oui, et celle d’après aussi. Et celle d’après.

 Sincèrement surpris, le professeur questionna :

 — Tu viendrais toutes les semaines ?
 — O-Oui... c’est bien ce qu’une petite-amie doit faire, non ?

 Elle dévia le regard, gagnée par l’embarras.
 Je t’aime.
 C’était encore un peu difficile à dire. Alors elle avait trouvé le moyen le plus facile de donner sa réponse sans avoir à prononcer ces mots. Tachi glissa ses cheveux derrière son oreille pour mieux l’observer. Il prit son menton dans sa main pour la forcer à lui faire face.

 — Je compte sur toi alors, murmura-t-il.

 Et il l’embrassa de nouveau. Mélody répondit avec affection, ignorant son embarras. Son cœur s’envola dans sa poitrine en sentant ses lèvres contre les siennes. C’était son quatrième baiser. Et tous ceux d’après le seraient avec lui aussi, alors elle n’avait pas besoin de compter.
 Ils s’écartèrent et Tachi glissa un bras autour de ses épaules.

 — Bon les amoureux, interrompit le patron du bar. Qu’est-ce que je vous sers ?
 — Un café pour moi.
 — Pa-pareil, bredouilla-t-elle.
 — Vous êtes pas les plus marrants, soupira-t-il. Vous faites la paire, je suppose.

 Il pointa Tachi du doigt.

 — J’ai toujours su que t’étais un faux gay.
 — Y’avait rien à savoir, je t’ai toujours dit que j’étais pas gay, ducon !

 Mélody ne put se retenir de rire. Angus partit préparer leurs boissons. Tachi lui expliqua :

 — Nan mais, Angus et le concept de bisexualité ça fait deux. Il a quarante ans et est toujours pas foutu de piger. Lui accorde pas d’importance.

 La jeune femme se lova contre lui. Le professeur lui caressa les cheveux.

 — Au fait, t’es allée où ce soir pour être habillée comme ça ?
 — Je t’expliquerai.

 Pour le moment, elle voulait savourer cet instant à ses côtés. Angus leur apporta leurs cafés puis Lysandre, qui avait rangé le micro et les câbles, vint à leur table.

 — Mélody, ça fait longtemps, la salua-t-il doucement. J’ignorais que toi et Tachi étiez ensemble.

 Rougissante, la jeune femme s’éloigna des bras de son amoureux. Elle n’était pas encore habituée.

 — C’est tout récent...
 — Vous vous connaissez ? s’étonna Tachi.
 — On était dans la même classe au lycée.
 — Ah ouais ! Le monde est petit.
 — Et vous deux ? demanda Mélody.
 — On est plus ou moins colocs. Je sais même plus où on s’est rencontrés, rit-il. Tu veux t’asseoir avec nous ?

 Lysandre accepta.
 Voilà encore une chose qu’elle ignorait sur Tachi. Sans attendre, Mélody posa au musicien plein de questions à son sujet. Quel genre de colocataire était-il ? Quel type de nourriture mangeait-il à la maison ? Faisait-il proprement le ménage ?
 Cela sembla beaucoup amuser le concerné qui ne s’interposa pas, laissant Lysandre répondre le plus sincèrement du monde.
 Sous la table, il serra doucement la main de Mélody. Elle répondit à son geste.
 Il était avec elle. Et pour le plus longtemps possible, elle espérait bien.
 Personne ne pourrait lui prendre ce bonheur des mains. Si elle avait réussi à se défendre - et le défendre - face à quelqu’un comme Paul Avenon, personne d’autre ne lui faisait peur.
 Elle avait changé. Grâce à Tachi, elle s’était découvert une force nouvelle. Peut-être était-ce l’adrénaline dans son sang qui lui donnait une telle confiance, mais elle n’avait plus peur.
 Mélody était heureuse, et ça n’allait pas changer.
 Elle ne le permettrait pas.


♦♦♦


 — Ton copain n’est plus là ?

 Voilà des semaines qu’Olympe n’était pas retournée au terrain d'athlétisme. S’il y avait bien une personne qui ne lui avait pas manquée, c’était Victor.
 Ce n’était qu’un gamin de dix-sept ans qu’elle aurait dû pouvoir facilement ignorer, mais il l’insupportait. Il avait toujours des commentaires acerbes pour elle. Il commentait ses tenues, sa posture, sa façon de courir, ses temps, ses partenaires de course. Il n’avait l’air d’aimer que sa sœur, Julia, qui lui tenait parfois compagnie pour courir.
 Et il avait une façon bizarre de la regarder. Insistante. Ça ne lui plaisait pas.
 Aujourd’hui n’était pas différent. Son regard sombre était rivé sur elle, les sourcils froncés. Il l’observait avec une telle fureur qu’il en oubliait de cligner des yeux.

 — Tu vois bien que non, répondit Olympe, agressive, en se redressant.

 Il va même pas me laisser m’étirer tranquille, soupira-t-elle intérieurement. Dos à lui, elle poursuivit ses étirements en faisant comme s’il n’était pas là.

 — Il s’est passé quelque chose ?
 — Rien de spécial.
 — Vous passiez beaucoup de temps ensemble, fit-il remarquer.
 — Si tu le dis.
 — Julia m’a dit que c’était ton prof à la fac.

 Olympe s’immobilisa. Ses jambes faillirent céder sous elle.
 La surprise passée, elle feignit un rire, espérant dissimuler son choc :

 — Qu’est-ce qu’elle en saurait, ta sœur ?

 Julia ne pouvait pas être au courant. Impossible. Personne ne savait. Ils avaient été discrets... plus ou moins.
 Olympe se retourna. Victor la fixait, les poings serrés.

 — Alors c’est vrai ?
 — Nan. On s’est rencontrés ici, d’abord.

 C’était, au moins, en partie la vérité. C’était plus facile de mentir de cette façon.

 — Et de toute manière, ça ne te regarde pas.

 Olympe avança pour le dépasser et rejoindre la ligne de départ. Le lycéen lui saisit le bras. Elle le fusilla du regard.

 — Lâche-moi immédiatement, lui ordonna-t-elle.
 — J’aime pas tes cheveux courts.
 — Lâche. Moi. Tout de suite.

 Il hésita, resserrant sa poigne un court instant, avant de la libérer. Olympe se dégagea, ne cherchant plus à cacher le dédain qu’il lui inspirait, et partit dans la direction opposée. C’était peut-être le petit frère de Julia, mais elle n’avait pas à tolérer un tel comportement. Surtout à un âge comme le sien. Puis, n’était-il pas censé avoir une copine qui s’entraînait sur ce même terrain ? Stéphanie, un nom comme ça, elle ne savait plus. Cela ne la dérangeait pas de le voir ainsi tourner autour d’une fille beaucoup plus âgée ?
 Si ça continuait, elle devrait en parler à une figure d’autorité, même si ça ne l’enchantait pas. Certes, l’absence de Rayan se ressentait sur le terrain, mais cet endroit était le sien aussi. C’était là où elle se ressourçait, courrait à en perdre haleine. Où elle était libre de ses problèmes.
 Elle les laissait aux vestiaires, juste deux heures, avant de les récupérer à la sortie. Mais ces deux heures étaient primordiales à sa santé mentale.
 Pas besoin de thérapie tant qu’elle pouvait courir. C’était tout ce qui importait.
 Olympe poursuivit sa séance en ignorant du mieux qu’elle pouvait le lycéen qui, de l’autre côté du terrain, ne manquait pas de la suivre du regard, même avec sa copine sur les genoux. Elle ne souhaitait pas que cela entache son plaisir de courir mais, malgré elle, fatiguée par sa présence - même lointaine - Olympe se décida à rentrer au bout d’une petite heure.
 Elle rejoignit les vestiaires, se changea dans ses vêtements d’hiver et se dirigea vers l’arrêt de bus. De la musique dans les oreilles, les mains dans les poches, le visage enroulé dans une épaisse écharpe en laine et un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, la jeune femme ne réalisa même pas qu’elle avait emprunté le mauvais bus.
 Quelques arrêts plus tard, Olympe reconnut par la fenêtre un bâtiment qu’elle connaissait bien, pour l’avoir fréquenté pendant une année entière. Le lycée.
 La jeune femme descendit du véhicule, laissant place à une horde d’élèves qui rentraient chez eux. Il devait être dix-sept heures, pile l’heure de la fin des cours. Légèrement en retrait, elle observa la légère foule formée devant l’établissement. Son lycée n’était pas bien grand et, en quatre ans, il n’avait pas l’air d’avoir changé. Les lycéens discutaient joyeusement entre eux. Certains tenaient des copies dans leurs mains, comparant certainement leurs résultats. Quelques couples s’embrassaient discrètement, à l’écart des autres. Des filles se remaquillaient en utilisant leur téléphone portable comme miroir de poche. Des groupes de garçons avaient le nez dans leur téléphone portable, probablement jouant à un jeu en ligne les uns contre les autres.
 Rien n’était bien différent. La technologie évoluait peut-être mais les comportements restaient les mêmes. Un vent froid de nostalgie l’assaillit.
 Quatre ans auparavant, c’était elle qui franchissait le portail joyeusement avec Priya, Rosalia et leurs autres amies. Parfois les garçons les rejoignaient : Alexy et son sarcasme habituel, Castiel et sa mauvaise humeur, Lysandre et son éternel flegme. Puis Nathaniel. À l’époque, il se baladait constamment avec un livre à la main. Avec Olympe, ils échangeaient sur leurs ouvrages préférés, parlaient des cours, des professeurs, de leurs vies respectives.
 C’était une période heureuse. Insouciante. Du moins, ça l’avait été pour elle.
 Elle n’avait rien d’autre à se préoccuper que de régler les problèmes de cœurs des uns et des autres, s’inquiéter des examens et des mauvaises notes, chercher des solutions pour sortir en douce hors de chez elle pour rejoindre ses amis.
 Il y avait eu des moments difficiles aussi. Le pire était probablement lorsqu’elle avait compris pour la situation de Nathaniel avec son père. Elle avait passé des nuits sans dormir à ne pas savoir quoi faire pour aider celui qu’elle considérait alors comme l’homme de sa vie - après tout, c’était son premier amour, comment ne pas penser autrement ? Des mois de silence avant qu’il ne s’ouvre enfin à elle et lui explique tout de ses propres mots. Des mois de bataille pour qu’il échappe à cette maison de l’horreur.
 À l’époque, l’idée qu’il puisse souffrir était insoutenable. Qu’est-ce qui avait changé ?
 Sans s’en apercevoir, Olympe s’approcha lentement des grilles, observant le lycée avec un mélange d’émotions - de tout ce qu’elle avait ressenti en cette courte année. Année qui avait marqué sa vie entière.

 — Ça alors, Olympe ! Tu es là aussi !

 La jeune femme se retourna à l’entente de son prénom. La directrice du lycée se tenait à la sortie, un grand sourire sur son visage marqué par les années. Elle n’avait pas changé d’un pouce.

 — Bonjour madame, répondit poliment Olympe.
 — Ça fait si longtemps ! Ça fait toujours plaisir de revoir des anciens élèves. Qu’est-ce que tu fais là ?
 — Rien... rien de spécial. Je suis passée par hasard.
 — Tu veux entrer deux minutes ? proposa-t-elle.

 Ne se voyant pas refuser, Olympe accepta. Même après toutes ces années, elle avait toujours une légère appréhension face à la directrice.
 Elle la suivit à l’intérieur tandis qu’elle lui décrivait les changements récents. Des travaux par ci par là, une nouvelle salle d’informatique, l'extension de la bibliothèque... Olympe écoutait distraitement. On lui proposa un café en salle des professeurs qu’elle accepta.

 — Deux élèves de la même promotion qui viennent le même jour, ce n’est pas courant. Vous vous êtes mis d’accord ? questionna-t-elle en ouvrant la porte.
 — De quoi vous parlez ?

 À l’intérieur, un homme se tenait de dos, quelques documents dans la main.
 Une silhouette qu’elle reconnut immédiatement. La vision la cloua sur place.

 — Nathaniel ?

 Il se retourna. Ses yeux s’écarquillèrent en reconnaissant son ex petite amie. Ils s’observèrent en silence, chacun ne prononçant pas un mot.

 — Ah, il n’y a plus de dosettes à café. Mince. Attendez, il doit m’en rester dans mon bureau. Je reviens.

 Et la directrice les abandonna dans la salle. Olympe et Nathaniel ne bougèrent pas tandis que la porte claqua dans leur dos, se fixant avec intensité. Le jeune homme, en particulier, paraissait extrêmement choqué de la voir.
 Olympe fut celle qui baissa les yeux la première.

 — Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle.

 Nathaniel, des papiers toujours dans la main, les posa sur la table à côté de lui.
 Il n’était pas habillé de la même manière que les autres fois qu’elle l’avait vu. Pas d’épaisse doudoune, de pantalon kaki ou de t-shirt ample. En fait, comme à l’époque, il portait une chemise blanche et un pantalon noir.

 — J’ai... j’ai perdu mes résultats du bac. J’ai pensé qu’ils pourraient m’en fournir une copie alors je suis venu voir. Mais apparemment il faut passer par un site spécial, maintenant... enfin bref.

 Il se racla la gorge.

 — Et toi ?
 — Je suis là par hasard, bredouilla-t-elle.

 Ce n’était pas un mensonge, après tout.

 — Tes cheveux... commença-t-il.

 Olympe releva la tête. Il paraissait troublé.

 — On dirait... ils sont exactement comme à l’époque.

 Elle sourit, se passant une main dans ses courtes mèches.

 — Je voulais changer d’air, mais je suppose que c’est raté, plaisanta-t-elle.
 — Non, non c’est pas... c’est juste...

 Il posa la main sur son visage un instant.

 — C’est comme faire un saut dans le passé.
 — Je pourrais en dire autant. Tu es exactement comme à l’époque du lycée.

 Nathaniel baissa les yeux sur sa tenue et sourit, embarrassé.

 — Ouais, j’ai fait un effort juste pour l’occasion.

 Le silence tomba de nouveau entre eux.
 Se retrouver ici, dans le lieu qui les avait réunis, était surréaliste. Ils n’étaient plus lycéens. Ils n’étaient plus ensemble.
 Ils n’étaient plus les mêmes personnes.
 Et pourtant, c’était comme si rien n’avait vraiment changé.

 — Est-ce que...

 Nathaniel avait repris la parole. Il ne la regardait plus dans les yeux. Une main sur la table, son regard était perdu sur les documents qui ressemblaient à des copies de relevés de notes.

 — Est-ce que ça va ?

 C’était une simple question. Mais, posée ainsi, par lui, elle était lourde de sens. Écrasante, même.
 Non.
 La réponse était non.
 Rien n’allait. Depuis quatre ans, rien n’allait. Depuis son accident, rien n’allait. Depuis leur séparation, rien n’allait.
 Elle avait perdu tous ses repères, ses amis. Tous ceux qu’elle avait un jour aimés, et qu’elle aimait encore. Elle avait perdu son travail, et ses études étaient sur la sellette. Elle avait blessé ou été blessée par tout le monde sur sa route.
 Elle courait sur ce chemin qui menait à un ravin.
 Dire la vérité à Nathaniel était comme une seconde nature. Car ils se disaient tout, avant.
 Pourquoi cela avait-il changé ? Elle aurait dû pouvoir répondre sincèrement.
 Mais elle ne le fit pas.

 — Oui, ça va.

 Nathaniel hocha la tête.

 — Tant mieux.

 Elle n’avait aucune idée de s’il la croyait. Les yeux baissés, il avait le regard mélancolique.

 — Et toi ?
 — Oui... oui, ça va.

 Sa réponse, à lui, avait l’air honnête.
 Il releva la tête.

 — Je fais au mieux.

 Sans comprendre pourquoi, des larmes lui montèrent aux yeux.
 Égoïstement, elle aurait souhaité qu’il soit aussi misérable qu’elle.
 “Non.”
 Dans la partie la plus sombre de son cœur, c’était la réponse qu’elle avait espérée. Quelque chose qui lui indiquerait qu’elle n’était pas la seule à souffrir. Hyun, Rayan, et maintenant Nathaniel, tous avaient l’air de se tenir bien mieux sans elle.
 C’était une vérité difficile à avaler.
 Elle avait mis fin à leur relation et, pourtant, savoir qu’elle était réellement finie lui tranchait toujours la poitrine.
 Quelle idiote. Quelle idiote.

 — Olly.

 L’entendre l’appeler par son surnom la sortit de sa léthargie.
 Nathaniel l’observait avec intensité mais ne dit rien. Après un instant, il se pencha sur la table, saisit un stylo et un post-it.
 Il y écrit quelques chiffres et le lui tendit.

 — Je suppose que tu ne l’as plus alors... au cas où... voilà mon numéro.

 Olympe le récupéra sans savoir quoi en penser. Il avait raison, elle avait supprimé son numéro depuis longtemps et ne l’avait jamais réenregistré.

 — Si tu veux m’appeler...
 — Tu veux que je t’appelle ? demanda-t-elle en relevant les yeux vers lui.

 Il ne répondit pas, l’observant en silence.
 Et elle, voudrait-elle seulement l’appeler dans le futur ? Pourquoi lui donnait-il son numéro ? Ils n’avaient plus rien en commun. Ils n’étaient ni amis, ni amoureux, ni amants.
 Ses yeux tombèrent sur le post-it.
 Elle aurait pu le jeter immédiatement, éviter qu’il ne se fasse des idées.
 Mais elle n’y parvenait pas.
 Ce numéro qu’elle avait bloqué quatre ans auparavant se retrouvait de nouveau dans sa main.

 — Olly, je...
 — J’ai trouvé des capsules ! s’exclama la directrice en entrant dans la pièce.

 Les deux jeunes gens se figèrent, tentant du mieux qu’ils pouvaient de dissimuler leur gêne. Olympe rangea le post-it dans sa poche. La directrice du lycée leur servit deux cafés noirs.
 L’étudiante observa son propre reflet à l’intérieur. Ce visage qui n’avait pas tant changé que ça. Ces cheveux qui avaient retrouvé leur coupe originelle. Elle releva la tête vers un Nathaniel occupé à discuter poliment avec la directrice, comme si de rien n’était.
 C’est comme faire un saut dans le passé.
 C’était bien ce qu’il avait dit.
 Mais ce passé n’existait plus. C’était trop tard.
 Prise de panique, Olympe s’excusa, prétendant un rendez-vous pour s’échapper de là. Elle posa son café à peine entamé sur la table et sortit en trombe de la salle des professeurs. Nathaniel l'appela mais elle l'ignora. Ces couloirs qui lui évoquaient une douce nostalgie quelques minutes auparavant semblaient désormais la maintenir prisonnière. Elle accéléra le pas.
 Elle n’était plus au lycée. Elle ne sortait plus avec Nathaniel. Tout ça était derrière elle.
 De nouveau, elle courut loin de ses problèmes.
 Elle courut loin de ce passé qui l’encombrait encore, quatre ans plus tard.


 Olympe rentra sur le campus. La nuit était tombée depuis longtemps.
 Les yeux dirigés vers ses chaussures, elle ne voyait que des ombres marcher à ses côtés. Ses retrouvailles inattendues avec Nathaniel l’avaient bouleversée plus qu’elle ne se le serait imaginé. Après sa rupture amoureuse avec Rayan et sa rupture amicale avec Hyun, revoir son ex petit-ami était la dernière chose qu’elle souhaitait.
 Comment réagirait l’Olympe du lycée en voyant la jeune femme qu’elle était devenue ?
 Serait-elle déçue ? En colère ? Attristée ? Quels yeux poserait-elle sur sa propre personne, âgée de seulement quatre ans de plus ?
 Quatre ans, dans une vie, ce n’était rien.
 Et pourtant, c’était devenu un gouffre duquel elle ne parvenait plus à sortir. Elle s’accrochait fermement au bord mais ne voyait que les ténèbres l’engloutir. Le ciel à l’extérieur était d’un noir de mort.
 Et la seule main tendue vers elle pulsait désormais dans sa poche sous la forme d’un simple post-it.

 — Hey, connasse !

 Olympe s’arrêta.
 Elle reconnut cette voix instantanément.

 — Olympe Clairance, c’est bien à toi que je parle !

 Son cœur commença à battre furieusement dans sa poitrine.

 — Tu vas faire comme la dernière fois et faire semblant de pas me connaître ?

 Instinctivement, ses jambes commencèrent à courir.
 Ce n’était pas le bon moment. Ça ne le serait jamais. Mais surtout pas aujourd’hui.
 Tout mais pas elle.
 Pas Ada.
 Olympe trébucha et tomba à plat ventre sur le sol, au milieu de tous les autres étudiants présents. Un rire tonitruant éclata derrière elle.

 — Alors ça tu vois, c’est le karma, connasse !

 La jeune femme se redressa faiblement, les membres meurtris.

 — Retourne-toi.

 Ne voyant plus d'échappatoire, Olympe obéit.
 Sur son siège, Ada la regardait avec dédain. Ses yeux verts glaçants la transperçaient.

 — Bah tu vois, quand tu veux.

 La jeune femme se releva doucement. Si la dernière fois, ça n’avait été qu’une impression, cette fois c’était vrai, tout le monde les regardait.

 — Tu sais, je trouvais ça bizarre que tu répondes pas à mon message où je te disais que j’allais bosser dans ton université. Je me disais, naïvement tu vois, qu’en tant qu’amie tu serais contente de me revoir.

 Elle sourit et se tapa le haut du crâne.

 — Quelle conne j’ai été de croire qu’on était amies !
 — A... Ada...
 — Tu sais, au fond, tu m’as toujours fait chier.

 Olympe baissa les yeux. La jeune professeur parlait de plus en plus fort, certainement exprès pour attirer le plus possible l’attention sur eux.
 Ada avait confiance en elle. Elle n’avait pas peur de dire ce qu’elle pensait, d’entrer en conflit, de se défendre ou défendre les autres. Et d’attaquer, lorsqu’il le fallait. Elle était tout ce qu’Olympe n’était et ne serait jamais.
 C’était bien pour cela qu’elles étaient devenues amies, à l’origine. Et elle avait tout gâché.

 — Mais tu me faisais pitié, avec ton fauteuil et tes béquilles là. Toujours à te plaindre de “pas pouvoir marcher” bouhouhou, mima-t-elle.
 — Ada, s’il te plait...
 — C’est difficile la rééducation. Je veux dire, je suis pas passée par là car, pour moi, on m’a fait comprendre que c’était mort dès le début. Mais ça avait l’air de fonctionner pour toi, alors je voulais t’encourager. Être là pour toi, tout ça. Puis t’étais vraiment motivée à vouloir remarcher.

 Elle rit.

 — Mais qu’est-ce que tu me faisais chier ! Tu faisais chier tout le monde, d’ailleurs, à l’hôpital. Tu le savais, pas vrai ? On te supportait pour éviter les conflits et parce que c’était plus simple comme ça, mais on était tous ravis de te voir enfin te barrer sur tes deux jambes.

 Olympe serra le bas de son manteau, les mains tremblantes.

 — Il y a plein de raisons de vouloir remarcher. C’est plus simple comme ça, c’est sûr. Puis on évite la discrimination, le validisme, les regards des autres, etc. Mais pour toi, je crois que c’était différent...

 La jeune femme releva enfin ses yeux humides vers Ada.

 — Je crois que la seule unique raison pour laquelle tu tenais tant à remarcher, c’était pour continuer à regarder les gens comme moi de haut.

 Son souffle se coupa.
 Ada avança brusquement son fauteuil, faisant tomber Olympe sur les fesses sous la surprise.

 — Donc je t'en pris, continue, reste comme t'es. Amuse-toi bien sur tes jambes quand t’auras perdu tous tes potes, lui lança-t-elle. Allez, ciao.

 Et elle partit, sous les regards éberlués de la foule. Ada était bien du genre à se moquer de se faire remarquer, ou même qu’un tel comportement de la part d’une professeure pose problème à la direction.
 Au sol, Olympe ne trouva pas la force de se relever. Autour d’elle, des centaines d’étudiants et professeurs présents, aucun ne vint l’aider. Ils l’observaient en silence. Peut- être que Rayan, Hyun, Rosalya ou n’importe qui d’autre qu’elle connaissait se trouvait là et avait tout entendu.
 Des mois, des années, à chercher à cacher ce secret pour qu’il se retrouve exposé au monde entier.
 Portée par la honte, la jeune femme finit par se relever et courut jusqu’à son dortoir. Elle n’en ressortirait pas pendant des jours.


♦♦♦